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Les Portes de l’Orient

Les Portes de l’Orient was a writing project I conducted in French when migrating to Australia in 2008. Rather than teleport ourselves at the other end of the world to start a new life, my partner and I chose to travel overland from Paris to Singapore, in order to properly experience the distance between the place I grew up in, and the place we were heading. Over the course of this trip, we were going to travel across 14 countries. I bought 13 passport-sized notebooks, one per country, and starting at the time of planning the trip, wrote my reflections on each of those countries. The project was initially published in 2009 on a blog with French platform Haut et Fort, with each entry forming a separate post. This blog has since closed – I have reposted it on this platform, inserting photographs by Philip Thiel, who went on this journey with me. 

Original introduction

Français de naissance, j’ai récemment décidé d’émigrer vers l’Australie, d’où vient mon compagnon. Mais pour éviter le choc de l’acclimatation après l’avion, pour comprendre aussi la distance, nous avons choisi de faire le voyage par voie de terre.

Au cours de cette migration, qui nous a fait traverser le continent eurasiatique d’ouest en est, puis du nord au sud, nous avons traversé treize pays différents, chacun marquant une étape dans la migration. Chacun nous éloignait un peu plus de la France, et de l’Occident. Chacun, d’une façon différente, était une nouvelle porte vers l’Orient. J’ai tenu le journal de cette migration dans treize petits carnets au format d’un passeport – un par pays. Ce blog en est la retranscription fidèle.

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Australia

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24 février

 

L’Australie comme anti-Amérique. Dérouler les conséquences. Anti. Super-Orient. Super-sud. Tête en bas. Mais aussi l’anti-Amérique : terre découverte, land of opportunity, new land, young and free. Massacres d’aborigènes, fantômes, cimetières d’ancêtres inconnus, nature extrême. Et la langue partagée, la culture partagée. Mais alors qu’on se battait pour partir en Amérique, et qu’on craignait de ne pas pouvoir y rentrer, c’est surtout par la force qu’on envoyait les colons en Australie – ou du moins, par des passages assistés, en les payant. Terre d’immigration, comme l’Amérique, mais sans grande mythologie mondiale. Ce n’est pas la terre de tous les désirs. Et pourtant, quand Philip dit à ses étudiants qu’il est australien, la plupart disent « Ah, l’Australie : c’est mon rêve ! »

 

3 mars 2008

 

Kevin Rudd est le nouveau premier ministre. Il se positionne au centre, et rassemble ainsi – 70% de satisfaction chez les électeurs, triomphe. En plus, il fait des excuses aux aborigènes, et parle couramment mandarin. Tout le monde l’adore. Il se positionne au centre. Est-ce qu’on pourrait lui reprocher de n’être pas assez de gauche ? Il traite les questions d’histoire et de culture ou d’ethnicité, mais je n’entends guère parler de son programme social. Enfin, le modèle est socio-démocrate ; est-ce qu’il ne repose que sur l’abondance et la manne minière ?

 

4 mars 2008

 

Nous sortons de There will be blood. Première scène : un homme tape avec un pic dans le rocher. Puis le thème se répète : on tape, on tape, on tape. Avec, en contrepoint, les illuminés religieux et les communautés étroites, centrées sur la famille nucléaire patriarcale. Est-ce ainsi qu’est l’Australie ? Vaste Far-West minier, violence fondatrice, viol de la terre et ses conséquences, manipulations hystériques et tyrannie familiale ? Et pourtant, je l’avais appelée l’anti-amérique.

 

21 mars 2008

 

Il y a rupture de continuité. On ne va pas directement, plutôt, continûment, de l’Europe à l’Australie. Quelque part à l’est de Bali, se trouve une rupture, majeure. On peut donc discerner trois ensemble continentaux, du point de vue culturel, historique : Eurasafrique, Amérique, Australie. Le premier nourrit aujourd’hui quatre à cinq milliards d’individus ; le deuxième, un milliard, et le dernier, peut-être une vingtaine de millions.

 

22 mars 2008

 

« Elle est bien nulle part », disait aujourd’hui ma grand-mère d’une Madame Comte, fille d’Aigues-Mortes, qui a vécu toute sa vie en australie. « Quand elle est là-bas, Aigues-Mortes lui manque, et quand elle est ici, c’est l’Australie qui lui manque. » Oui, mais à 90 ans, pendant qu’on refait sa maison d’Aigues-Mortes, elle prend l’avion pour aller voir sa fille en Australie. « Elle a dit qu’elle irait la prendre à Singapour. »

 

14 avril 2008

 

Projet de blog, politique : écrire en anglais la difficulté d’évoluer dans un monde anglophone. Australie, prison, prison psychologique, surtout. Car on risque, ou l’on craint, en partant là-bas, d’être oublié surtout. C’est d’ailleurs là la façon dont Port-Arthur brisait les volontés les plus dures. Isolement complet, fin de toute communication. Désespoir, anticipation d’une existence entièrement personnelle, entièrement vaine. Et j’ai cette angoisse, en partant, car je renonce à la France, à la langue française, aussi, peut-être.

Oui, car la langue est toujours en rapport avc nous, pas avec moi. Je parle avec et pour quelqu’un, qui est avec moi dans la même langue.

Et je veux trouver, m’adresser à cette communauté : les exilés dans la langue anglaise, tous ces locuteurs qui se sont appropriés l’anglais, qui, de leur exil, ont fait citoyenneté, de leur banlieue, cité.

 

19 avril 2008

 

Violence : le père de Philip est violent, d’autres le sont aussi. L’Australie n’est pas un pays doux. Pourquoi ? L’histoire de la conquête ? Il faut, par la force, entrer en possession d’une terre ? Et l’histoire, ensuite, est une histoire violente.

Il ne sait pas s’excuser. J’ai dit, se comporter violemment et ne pas s’excuser, c’est être un animal. On peut s’énerver, on peut faire toutes sortes de choses poussé par la colère. Mais la colère pure, sans arrières-pensées, fait douter du sens moral, et de l’humanité.

Mais cette humanité, c’est une chose relationnelle. Autrement dit, lui n’est pas humain pour moi parce qu’il ne m’a pas traité comme humain. Racines : les aborigènes, qu’on a littéralement traité comme des animaux ? D’où, depuis, la difficulté d’être humain ? Peut-être est-ce que les excuses de Kevin Rudd vont avoir un effet ? Je l’espère.

(Deux humanités relationnelles problématiques : aborigènes / colons ; prisonniers / gardiens. Les migrants plus tardifs en ont-ils hérité ?)

 

23 avril 2008

 

Australie : seul pays du monde fondé par des vaincus. (Vraiment ? La France a toujours ses anciennes colonies pénitentiaires sous la main, Guyane et Nouvelle Calédonie, comme la Russie tient la Sibérie. Mais l’Australie se revendique pays d’anciens bagnards, et c’est un titre de gloire, ici, que d’avoir un prisonnier parmi ses ancêtres.

 

1 mai 2008

 

Ma Jian écrit sur la Chine un road movie, trouver ses racines, au cœur du pays. Rien de tel en Australie. Pourtant, Thadhgh et Sarah ont fait le tour du pays en voiture, pour comprendre leur pays. Mais peut-être est-ce une erreur. Comme les niçois et les marseillais n’ont qu’un mince arrière-pays, l’Australie vit dans les ports, et Djakarta, Mumbai, Durban, ou San Francisco sont plus proches qu’Alice Springs ou Coober Peddy.

 

2 juin 2008

 

Nous avons décidé de changer notre itinéraire : de Singapour, nous prendrons directement l’avion pour Perth, puis nous traverserons Nullarbor Plain en train jusqu’Adélaïde. Nous orientons donc notre voyage plutôt ouest-est que Nord-Sud.

 

7 juin 2008

 

L’Australie, banlieue du monde, ai-je écrit dans un de mes carnets, quand j’allais retrouver Hannah Schulz à Port Adélaide, à travers les pavillons sans fin d’adélaide. Et oui, les villes sont des banlieues successives, sans fin, sans point central : c’est ce qui les sauve, les fait devenir autre chose. A Paris, la banlieue c’est non-Paris, comme la province aussi : la capitale est comme un énorme aimant, qui attire en elle tous les talents, les ambitions, les amours. Avec un résultat, l’appauvrissement du reste, et l’orientation générale de tout vers la capitale. En Australie, rien de tel, aucun chemin ne passe même pas Canberra, les banlieusards ne rêvent pas d’habiter le CBD, la vie peut se développer – richement, hors des centres, qui n’absorbent pas tout.

 

9 juin

 

Miracle économique australien ? Rien de miraculeux. L’argent des mines et des ressources primaires, assez facile à contrôler (plus que les industries de transformation). Cet argent, abondant, n’est pas absorbé dans de trop larges proportions par la corruption ; la communauté le redistribue. Mais la condition première, c’est que vingt millions de personnes tiennent un tel territoire. Comme le Canada, d’ailleurs. Taxes plutôt élevées, mais le coût de la nourriture en Australie reste bas (climat favorable). Et l’hiver est doux. Mais, donc, il faut que les citoyens tiennent ce pays. Qu’ils restent en nombre limité (freinent l’immigration), et que le territoire ne tombe pas sous la coupe d’une autre puissance. Diplomatie. (Car l’armée ne pourrait pas résister, si la Chine, par exemple, décidait d’envahir).

Penser à cela, dans la richesse de l’Australie, qu’elle repose sur la diplomatie et, formellement, sur le soutien militaire (de la Grande Bretagne et des Etats-Unis).

 

28 juin 2008

 

Sentiment que les australiens sont plus globalement urbains que les français. Par le nombre, ils vivent presque tous en ville. Et par le fait qu’ils ne viennent pas du village.

Australie, banlieue du monde, j’avais un jour écrit. Ce n’est sans doute pas tout à fait faux, car il y a bien ce mélange de cultures, de peuples, d’architectures, qu’on trouve dans les banlieues. Mais c’est l’autre point, la banlieue n’est pas la campagne, et justement pour ça. Ce n’est guère un lieu d’autochtones. On y respire mieux qu’au centre-ville, mais le centre-ville n’est pas très loin. C’est là qu’on trouve aussi des expériences politiques enrichissantes, et le bastion des gauchistes.

Il faudrait comparer deux chemins vers le centre-monde en formation (New York, Londres, Shanghai, Bombay) : depuis la province (France, Italie, Amérique Latine, Philippines), ou depuis la banlieue (Canada, Australie, Singapour).

[Ecrivant cela, je me mets à lire le monde comme un anglophone, et non plus comme un francophone].

L’Australie n’est pas une province, car on y trouve, essentiellement, les descendants de quatre sociétés-monde : Angleterre, Chine, Grèce, Italie. Quatre centres, donc : Athènes, Rome, Londres (ou New York) et Shanghai (ou Pékin). La France n’a pas vraiment construit de tel empire mondial, par manque de diaspora. La francophonie, certes, mais on y trouve la Grèce, et la Roumanie. Ce n’est pas le Commonwealth. Il y a eu, certes, une importance radicale de la France, mais pas création d’un empire-monde français, par déficit de diaspora.

 

10 juillet 2008

 

Vu hier soir, Mad Max, avec Philip. Outre les paysages, qui rappellent terriblement la Camargue [et je me souviens d’avoir, à l’époque de sa sortie, vu terrifié la bande annonce du troisième épisode, avec Tina Turner, dans un cinéma d’Aigues-Mortes. Autant que je me souvienne, les paysages étaient familiers, mais c’est peut-être une projection rétrospective.] ; frappé par l’humour du film. Il faudrait, pour comprendre l’Australie, voir en quoi Mad Max n’est pas un film américain. Quelques pistes : humour, absence de pathos, et surtout de pathos attaché aux créatures faibles (enfants, chiens). Résilience des personnages. Folie excentrique, extrême dynamisme des « méchants ». Satire sociale en contrepoint, notamment, la voix de femme qui sort les hauts-parleurs intérieurs du centre de police, diffuse des messages visant à contrôler l’utilisation, par les policiers, d’un langage politiquement correct et toujours poli. Contraste, donc, entre l’extrême violence, et l’extrême politesse, couverte par un sens énorme de l’auto-dérision.

Tentative avortée d’acheter les billets de train Perth-Adélaïde. Départ le 17 décembre au soir, arrivée le 19 décembre à 8h du matin. Deux nuits et toute une journée dans un compartiment « red kangaroo » sear, à voir défiler le désert, Nullarbor Plain, avec un arrêt, peut-être, à Kalgoorlie, pour se dégourdir les jambes, comme on s’arrête à Broken Hill entre Adélaïde et Sydney. Coût du voyage, un peu moins de 200 € chacun, moitié prix pour moi, grâce à ma carte d’étudiant, valable jusqu’au 31 décembre 2008. Samedi matin, quand la banque aura transféré l’argent de mon compte épargne à mon compte courant, Philip pourra relancer la transaction. Stress absurde : et si d’ici là, toutes les places étaient vendues ? C’est la difficulté du type de voyage que l’on fait, par le train, par les transports collectifs uniquement, cette angoisse, réserver suffisamment tôt, car les prix montent à mesure que la date approche.

 

17 juillet 2008

 

Grand moment d’enthousiasme australien, pour mon départ en République Dominicaine. Projets sur place : fantômes d’Australie, les Sirènes, les Nomades. Impression, surtout, de grandes possibilités politiques. Un pays qui n’est pas néo-libéral, où Waltzing Matilda, l’héritage des convicts et les prisons-musées préservent, largement, de la tentation sécuritaire. Peut-être.

 

22 août 2008

 

Démocratie radicale – et ses conséquences. A Venise, au Lido, conversation tendue de Phil et d’Angela, « don’t make it into an argument ». Philip et moi nous efforçons de comprendre pourquoi ce qu’il dit peut être interprété comme violent. Hochements de tête d’Angela. Puis, quand je lui demande « What do you think of it ? », elle s’énerve, que l’agréable conversation de café s’est transformée en « Academic crap », et semble-t-il, cela n’est pas acceptable, ou « normal », « fun », « relaxing ». Mais ce point de vue n’est jamais remis en question. J’ai l’impression, peut-être fausse, qu’en France, on ne considère pas de cette façon l’analyse et l’esprit critique comme négatifs. Mais c’est peut-être faux. Dans Mythologies, Roland Barthes dénonçait bien la rhétorique poujadiste, et les critiques idiotes de l’intellectuel stériel. Peut-être y a-t-il plus de tolérance en Australie pour le poujadisme, ou peut-être, en France, suis-je entouré d’anti-poujadistes nets ; et ceux qui, dans ma famille, pourraient développer cette rhétorique, j’évite attentivement de les fréquenter pour plus d’une heure.

 

23 août 2008

 

Approchant de Padoue, sur la ligne qui vient de Bologne, après Rovigo, je tourne la tête à droite, et m’exclame « oh ». Angela, surprise, me regarde et dmande « What’s happening ? » Je réponds « it’s beautiful, sunset and the mountains ». Elle regarde, hoche la tête, et reprend son livre. Je ne sais pas pourquoi, je pense tout à coupe « la télévision ». Peut-être est-ce aussi parce que je lis un livre sur les périphéries italiennes ; mais je me dis, la télévision, sans doute, joue chez les spectateurs réguliers un rôle important de régulateur modal. On y détermine quels comportements sont normaux, nécessaires, possibles, appréciables, ou dangereux. S’exclamer tout à coup, surpris par la beauté d’un coucher de soleil, n’est sans doute pas un comportement que le petit écran juge normal, et souhaite encourager (je n’en sais rien). Mais je pense que ma « bizarrerie », pour une bonne part, vient de ce que je n’ai pas la télé depuis douze ans, je ne suis pas ou plus conditionné par elle, moralement et modalement. Que, donc, je suis très susceptible d’avoir un drôle de comportement, pour ceux qui la regardent.

 

25 août 2008

 

A Venise, à côté du supermarché Billa. Je viens de finir une glace chocolat blanc-coco, et yaourt au miel-sésame, achetée précisément au même endroit que lorsque, il y a cinq ans, je suis venu dans cette ville après Ljubljana. Je suis maintenant dans un café-bar Illy, rouge et gris, qui me rappelle intensément le café-bar Illy d’Adélaïde. Belle boucle, ou fin de cycle. Je me prépare à partir.

Aujourd’hui, parlant avec Angela, je me suis rendu compte qu’une chose était particulièrement présente (désirable) pour les australiens : « privacy ». elle se sent envahie, car l’espace personnel est trop restreint, comme aussi les rues, les maisons, les pièces. Philip m’expliquait : « you can have a messy backyard, as long as people can’t see it, beacuse of the walls, it’s OK. » Privacy, donc, signifie le droit d’avoir du bordel dans son jardin, sans que personne ne puisse le savoir. Droit au secret, droit de laisser certaines zones – de soi, de son espace – ou certaines choses – discours, corps, objets – hors de portée des autes humains. Variation sur l’habeas corpus ? Ou réaction mécanique à l’abondance d’espace ?

 

28 août 2008

 

Un peu moins d’un million d’australiens vivent en Angleterre, dont la quasi totalité sont à Londres. Un londonien sur dix ou douze, donc, est australien. Proportion majeure. « Why ? » demandait Angela. Visiter l’Europe, un an, deux, pendant la jeunesse. Comprendre ses racines, qui sont ici. Suzy, l’amie d’Alicia, veut ainsi s’installer, indéfiniment, à Glasgow. Lishy, même, pense passer quelques années en Ecosse, et voyager, visiter toutes ces villes.

Est-ce par ennui, parce qu’on a finalement vite fait le tour des villes australiennes ? Par désir de reconnaissance locale, parce qu’il faut avoir fait son grand tour ? Ou par une sorte de désir différé, d’effacer la déportation par le retour à Londres ?

Il faut toutefois noter que cette attirance pour l’Angleterre et l’Europe n’est pas universelle. Angela, par exemple, a dit en arrivant à Londres, à Philip qui lui demandait « do you feel a special connection to the place ? » que non, qu’elle était plus chez elle en Italie – alors même qu’elle pourrait devenir citoyenne britannique. Puis elle a commenté « Maybe that’s because you studied so much colonial stuff. » Le désir – la connection mystique – des australiens avec la Grande-Bretagne et l’Europe, donc, pourrait s’analyser comme une forme de bovarysme, une intoxication de l’esprit par excès de littérature ; et pourquoi pas ? Mais n’est-ce pas la même chose pour beaucoup de sentiments d’appartenance, qui dépassent l’espace géographique immédiat.

 

11 septembre 2008

 

Australie comme lieu de l’exil, et du bannissement. C’est là-bas qu’on déportait les criminels, et ceux qui troublaient, d’une manière ou d’une autre, l’ordre social. Bref, les indisciplinés. Je crois avoir mérité, maintenant, mon passeport et ma citoyenneté. Je pars en exil, banni de l’université française. Lundi, le 9, j’ai appris que je ne soutiendrais pas ma thèse, comme c’était prévu, le 16. Les rapporteurs s’opposent à la soutenance, de façon ferme et unanime. Il semblerait que mon travail ne relève pas de leur discipline. Bref, on me refuse le titre de docteur, par manque de discipline. Et je pars m’exiler à Melbourne…

 

19 septembre 2008

 

L’Australie n’est pas dans l’espace, mais dans l’hyperespace. On a beau vouloir, on ne peut pas y aller par voie de terre, ou par bateau. Car ils ferment les frontières, même maritimes, avec le Timor Oriental et l’Indonésie. J’en viens même à proposer, l’autre jour, à Rosie, ce projet de voyage étrange : Melbourne-Singapour, en remontant jusqu’au cap Yorke, à travers les détroits de torres, et la Papouasie-Nouvelle Guinée, puis l’arc indonésien, jusqu’à Singapour.

Hors du monde connu, mais dans la géographie réelle du pays.

 

21 septembre 2008

 

A Berlin, sur la Potsdamer Platz, un « corroboree cafe », dont le panneau représente un kangourou qui saute par dessus l’Australie, vers des étoiles dorées.

 

22 septembre 2008

 

Nous avons parlé de Dion Kagan hier avec Philip. Son ancien collègue à l’université de Melbourne. Il vient d’une famille juive. Intéressant, surtout, de voir l’Australie comme un « pays juif » alternatif à l’Amérique. L’Amérique est la terre du peuple conquérant, qui reçoit une promesse et l’accomplit, triomphe de ses ennemis, puis occupe une terre qui devient sienne par don transcendant. L’australie, c’est aussi le peuple des migrants, mais des exilés, de ceux qu’on a déplacé, mais aussi, malgré la beauté du lieu, l’attachement aux racines anciennes ? Je ne sais pas. J’ai l’intuition, cependant, qu’on peut mettre en parallèle ces deux pays, en lien à deux figures du peuple juif.

Coco Schumann, musicien de jazz juif, décide de migrer en Australie en 1950. Il s’installe à St Kilda – où Philip et moi allons vivre. Il raconte que dans les bureaux de service public, on pouvait lire « Please, remember that we are here for you, not you for us. » Mais les résidents devaient travailler, prendre tout travail qu’on leur proposait. Donnant donnant. Il enregistre, à St Kilda, deux disques avec d’autres survivants de l’holocauste.

 

23 septembre 2008

 

Discussions hier soir avec Kevin et Benjamin sur l’Australie. J’ai reformulé ce que j’avais articulé déjà le 18 avec mon père, qu’en Australie, la protection de la nature et de l’écosystème passait avant la protection coûte que coûte de chaque vie humaine. Il y a, dans les faubourgs de Sydney, des araignées mortelles, qu’il serait facile d’éliminer, par usage intense d’insecticide. Mais on n’en connaît pas les conséquences – effet général des insecticides, et modification de l’écosystème par l’éradication de ces araignées. Donc on accepte un nombre de morts, chaque année : ce sont les imprudents ou les malchanceux.

Quant aux animaux plus emblématiquement dangereux, serpents, crocodiles et requins, la loi les protège – on ne peut pas les éliminer comme on veut – mais surtout, ceux qu’ils attaquent sont allés le chercher. S’ils succombent aux dangers du bush, c’est qu’ils n’auraient pas dû quitter la ville.

Kevin – point de vue chinois, peut-être – expliquait comment l’Australie pourrait accueillir une bien plus vaste population. Philip et moi parlions manque d’eau. « Pouquoi ne pas construire un aqueduc, pour amener l’eau du nord vers le sud ? » proposait Kevin – imaginant en Australie des grands travaux sur le modèle des trois gorges en chine. Immédiatement – signe d’intégration déjà partielle ? J’ai répliqué préservation de l’écosystème. Si les eaux du nord sont redirigées vers le sud, quelles conséquences pour l’équilibre naturel du nord ?

Puis nous avons parlé des aborigènes, et de leur position par rapport à l’économie (sont-ils subventionnés par le gouvernement, faudrait-il qu’ils apprennent à gérer leurs ressources eux-mêmes, etc.) Pour la première fois, j’ai eu le sentiment qu’ils représentaient une alternative radicale au capitalisme. Et peut-être est-ce un autre lieu de l’écart entre Australie et Etats-Unis, que les aborigènes et les indiens n’y jouent pas du tout le même rôle aujourd’hui.

 

24 septembre 2008

 

J’écoute de la musique grecque, Natasha Theodoridou chantant « ta limania », pour préparer mon entrée dans le monde russe orthodoxe ; en même temps, je pense à Melbourne, et je rêve aux bouzoukias que j’y fréquenterai peut-être, où je danserai des sirtakis avec Christos Tsolkias.

 

26 septembre 2008

 

Jugement rapporté par Anastasia, notre hôte cosmopolite à Moscou, hier soir dans la voiture : pour les néo-zélandais, les australiens sont comme les Américains vis-à-vis du Canada, prétentieux, arrogants, etc. « Ah, small countries », commente Philip. Vu d’Europe, on se demanderait plutôt si la Nouvelle-Zélande n’est pas un Etat supplémentaire de l’Australie. Ce n’est pourtant pas le même pays. La Nouvelle-Zélande a pour langue officielle aussi le maori. Le respect des cultures locales et des minorités y est beaucoup plus développé qu’en Australie. Bref, c’est une sorte de modèle utopique, au climat plus rude, une sorte de Canada, d’une certaine façon, vierge en partie, peuplé d’animaux, où l’on peut faire du ski.

 

30 septembre 2008

 

Les paysages du Baïkal rappellent énormément la Tasmanie. Variété du paysage australien. Sauvage.

Dans le couloir du train, rencontre amusante. Un jeune homme d’une trentaine d’années regardait les horaires affichés sur notre porte et, quand j’ouvre pour sortir de la cabine, me dit « sorry » en anglais. J’engage vaguement la conversation, puis demande « Where are you from ? » « Australia, » répond-il. Et la conversation se poursuit tant que nous leur proposons, à lui et sa copine, de venir prendre un thé dans notre cabine. Sauvés de l’ennui. Dave et Catherine viennent d’emménager à Brunswick, après des années dans les faubourgs proches de l’université. Fitzroy, North Fitzroy, etc. Melbourniens chauvins, quand nous étions devant le panneau, Dave m’a demandé où nous comptions nous installer et, lorsque j’ai répondu « Melbourne », la réponse attendue « si tu avais dit Sydney, j’aurais dû couper court. »

Formatés sur un certain modèle, de très grande intelligence, d’intérêt pour la culture, d’écoute et de conversation brillante. Des gens très éduqués, profondément urbains dans leurs goûts et leurs manitères – qui, d’une certaine façon, me rappellent un peu les zantiotes, pour leur aristocratisme et leur léger snobisme. Cathy nous raconte son enfance à Mildura, brièvement, puis de Melbourne, que tout le monde y met du noir, elle aussi. Puis conversation sur la Russie, les emplois de chacun, et pour finir, Kath and Kim et Chris Lilley ; qui doivent être, je suppose, considérés comme des classiques modernes, puisque tout le monde en parle et doit avoir son opinion sur eux. Celle de Cathy, c’est qu’il est inconfortable de les regarder, car on ne sait pas vraiment si l’on doit rire ou non. Mélange d’humour et d’intelligence, donc, et d’extrême sensibilité au politiquement correct. Et surtout, ne pas se ranger du côté des plus forts ; ne pas (s’)avouer qu’on aimerait faire du mal en riant.

 

1 octobre 2008

 

Discussions avec Dave et Cathy, dans le petit café face à la gare de Zabaïkalsk, à propos de l’AFL. Il faudra que je me choisisse une équipe, comme tout le monde, et particulièrement à Melbourne. St Kilda Saints ? Il faut faire attention, car on ne peut pas si facilement changer d’assignation. Sport ; il faudra, peut-être, que je m’y intéresse ?

 

3 octobre 2008

 

Harbin ressemble aux Chinatowns de Melbourne ou Sydney. Mais des centaines de fois plus grand. Partout des gens. De Singapour à Perth, ce sera sûrement le changement majeur : tout à coup, perte subite de densité.

 

7 octobre 2008

 

Pour les Chinois, le centre du monde est un point construit par l’homme, à Beijing, un cercle au centre de l’édifice à trois étages, symbolisant l’homme, le ciel et la terre, qui fait face au temple du ciel. En Australie, les hommes n’ont pas construit de centre ; et même Canberra semble construit selon des perspectives (du Parlement au Mémorial) que selon un centre net. Il y a par contre, un cœur aborigène, Uluru. Mais c’est un rocher naturel, étrange monolithe, orné mais non créé, naturel, et non construit (quiqu’il y ait bien eu décision.)

Mais pour l’Australie contemporaine, terre de colons marchands, maritimes, le cœur aride, minéral et rouge est loin, très loin des occupations quotidiennes et des lieux de pouvoir humain. Comment les australiens vivent-ils cette centralité indigène ?

 

8 octobre 2008

 

Philip adore les paysages Ming de la cité interdite. Est-ce goût personnel, ou manifestation du caractère australien. Y a-t-il un désir de calme harmonie, de contemplation paisible de la nature, chez les australiens ? Ce serait surprenant, vu la relative violence initiale de l’arrivée des colons, et l’égalitarisme dominant… mais pas impossible.

Signes de l’impérialisme anglais : les horloges qu’appréciaient les empereurs chinois, fabriquées à Londres, avec des motifs asiatiques, éléphants, lions, ou autres « indienneries ». Tout cela fabriqué pendant l’époque victorienne, alors que Melbourne était la deuxième plus riche ville de l’empire, et que Manchester était la plus grande manufacture du monde.

 

14 octobre 2008

 

Depuis que nous sommes à shanghai, sentiment que l’Australie s’est rapprochée. Climat similaire – hivers très modérés, pas de gel, et 25 ou 28 degrés dans la journée mi-octobre. Architecture coloniale britannique à la Melbourne, buildings en briques sombres, art déco, Bund à la Liverpool. Attitude aussi, cosmopolite, marchande, marine, ironique, avec une touche d’anarchie démocratique. Et littéralement : ce matin, devant le musée de Shanghai, trois chinois nous ont abordés pour qu’on les prenne en photo. Quand Philip a dit qu’il était australien, réaction de grande sympathie : beaucoup de chinois vont là-bas pour apprendre l’anglais, trois ans plus tôt, un de nos amis est parti vivre à Melbourne. C’est le début de l’Asie du sud est, au climat clément, fertile, riche et commerçante – à laquelle veut se rattacher l’Australie.

Contraste avec Beijing, capitale du Nord, adossée contre la muraille, centre du monde symbolique, mais habitée par des mongols, ville de l’ordre et du pouvoir, immuable, inconfortable et trop feng shui, hiérarchisée, docile et violente.

Maintenant, je n’abandonnerai plus la côte, où les gens sont plus libres ; et depuis Shanghai, la ville sur la mer, mon voyage va se dérouler exclusivement de port en port. Nous prendrons le train, mais d’ici, nous pourrions tout autant caboter jusqu’à Melbourne. Et je dis adieu pour toujours aux rigueurs continentales.

Rapprochement artistique : en Chine, comme dans les premiers temps de l’Australie coloniale, on représente la nature : fleurs, oiseaux, trouver les formes du monde, qui surprennent, et sont plaisantes. Quant aux paysages représentés, ils sont tous hautement dramatiques.

 

16 octobre 2008

 

Moment post-moderne, à l’intérieur de la station Nanjing Dong Lu, Philip s’arrête en face d’un kiosque à journaux, et pointe une photo de Cate Blanchett et robe jaune, qui fait la couverture de Marie-Claire, édition chinoise. Je pense : « ma mère travaillait pour ce magazine. »

Plus tard, dans la biennale, Shanghai est décrite comme « ville multi-culturelle », sur tous les panneaux .

Philip me montre une installation sur les touaregs du Sahara, qui fabriquent des bateaux dans le désert, et traversent ensuite le détroit des Canaries, mais sont interceptés par des avions de gendarmerie. La même chose se produit, dit-il, depuis l’Indonésie.

 

19 octobre 2008
A peine débarqués du train, nous marchons sur la promenade Tsin Shu Tsui, face à l’île de Hong-Kong. Odeurs salées, chaleur pesante, ciel bleu, vieilles femmes et vieux hommes qui pêchent. Signes interdisant de fumer sur la promenade. Peu de gens, très peu, par rapport à la Chine. Et tout est propre. Impression d’être en Australie – « this is like Adelaide », comment Philip. Avant de prendre le ferry pour l’île, et de nous installer chez Pearly, nous nous arrêtons à « Freshness burger », un restaurant nippo-américain face au port. Beaucoup d’espace entre les tables, une moquette propre ; et service au bar. Personne, en costume bleu, ne nettoie frénétiquement le sol éternellement sale, on n’est pas constamment assailli d’attention par douze serveuses inefficaces. En fond sonore, le dernier Madonna, Sticky and Sweet.

C’est ici que nous avions fait escale au premier voyage en Australie. C’est ici que nous pénétrons l’Asie tropicale, et le monde post-colonial. Dans un frigo, face au bar, on vend les bouteilles carrées d’eau Fiji qui m’avaient tellement intrigué en australie. Le présentateur de CNN Asie, me dit Philip, est australien ; les programmes sont faits à Hong-Kong.

La ville donne l’impression d’une Australie qui serait racialement inversée : majorité chinoise, beaucoup d’autres asiatiques (Perarly nous parlait des femmes de ménage philippines), mais une très forte présence blanche, surtout d’anglophones (britanniques, australiens, américains). Un juif, kippa sur la tête, est même entré dans l’immeuble au pied duquel nous prenons des notes, et jusqu’auquel nous a conduit le vieil homme qu’a suivi Philip aujourd’hui. Ces figures blanches n’ont pas l’air d’expatriés. Sans doute certains d’entr eeux sont-ils nés là – ce sont après tout les britanniques, il y a cent cinquante ou deux cents ans, qui sur cette île ont fondé la première ville. Ils sont chez eux, plus que les immigrants récents de Chine continentale, ou que les femmes de ménage philippines, comme en Australie, les descendants des premiers chercheurs d’or chinois.

Au supermarché wellcome, je vois une bouteille d’eau Aquaqueen, importée d’Australie. « Massively overpriced », à 20,9 dollars. Certes. Et dans un autre rayon, du vin Houghton’s, d’Australie de l’ouest.

 

21 octobre 2008

 

Une première boucle est bouclée : nous sommes à l’aéroport de Hong-Kong, où nous avions fait escale lors de notre premier séjour en Australie. Par les vitres du terminal, des avions quantas ; de cet aéroport, on pourrait directement rejoindre Sydney, Perth ou Melbourne.

 

26 octobre 2008

 

Dans l’airport Express qui nous amène à Central depuis l’aéroport d’Hong Kong, toris businessmen australiens sont assis près de moi. Je reconnais leur accent, maintenant familier. Plus compréhensible aussi que l’épouvantable américain du film que, dans l’avion, nous avons dû subir. A Tokyo, ce matin, la messe était en anglais ; l’église, pleine d’expatriés de totues nationalités, fonctionnait en anglais – langue par défaut des occidentaux. Je me suis dit, quand j’aurai mon passeport australien, je pourrai dans ces espaces parler la langue de mon pays sans imiter les américains. Français, je dois, pour occuper le même espace que d’autres expatriés, me soumettre linguistiquement. D’où, sans doute, cet énervement de Philip lorsqu’on dénonce l’impérialisme anglo-saxon, surtout sous l’aspect linguistique : en tant qu’australien, qu’anglophone maternel mais non américain, il peut communiquer verbalement dans ces espaces internationaux sans pour autant devoir copier la pragmatique américaine. Mais les français, les allemands, les italiens, les arabes ou les chinois, non seulement la langue-lexique, syntaxe et phonétique – mais aussi la pragmatique qui l’accompagne, le mode de communication – doivent s’adapter au code choisi. Peut-être faudrait-il imposer – développer – une pragmatique européo-latine en anglais, que français du sud, espagnols, italiens, et roumains pourraient adopter, qui s’éloignerait peu des leurs langues et de l’usage habituel, et qui serait, sur la scène internationale, à la fois reconnaissable et compréhensible.

 

28 octobre 2008

 

On dit que les australiens vivent presque tous en ville. C’est vrai. Mais il faut ajouter que ces villes sont aussi des ports. Les australiens vivent au bord de la mer. Ils savent ce qu’est un bateau. Le multiculturalisme est une autre façon de décrire ce qu’est une ville maritime. Et Marseille est tout aussi multiculturelle que Melbourne ou Sydney, pour les mêmes raisons.

 

29 octobre 2008

 

Dans une libraire anglaise de Kowloon, je vois un coffret Lonely Planet regroupant dix petits guides, sous le titre « citiescape Asia ». Parmi ces dix villes, accompagnant Dehli, Beijing, Singapour et Kathmandu, Sydney.

 

30 octobre 2008

 

Sur le ferry pour Lamma, nous rencontrons une australienne, de Sydney, qui passe quelques jours de vacances à Hong-Kong, avant de se rendre à la foire de Guangzhou pour chercher des fournisseurs de tissu. Elle revient de Chine, et nous en parle : « oh, c’est fabuleux, mais c’est différent, tout est différent là-bas. » Je pense, différetn de quoi ? D’où cette femme parle-t-elle ?

Sur le ferry du retour, à 5h15, cette fois c’est toute une famille d’australiens que nous avons rencontré. Riches et vulgaires voyageurs, ivres à la bière, deux couples de retraités – jeunes retraités, les femmes bavardes et les hommes silencieux, puis un jeune homme, le fils, en polo rouge, corps musclé, trop conscient de sa propre beauté, courtier, joueur, amateur de rock et de rugby. La famille est venue passer quelques jours à Hong-Kong, justement, parce que le fils voulait y voir un match et, le soir, un concert de rock australien sur invitation, auquel assistera l’équipe des wallabies. La mère et le père ont une maison près de Carcassone ; ils y passent l’hiver « we love it, we love Europe », me crie cette cinquantenaire vulgaire ; et par dessus les trois conversations en anglais qui crient, sont marie, deux personnes derrière, essaie de me demander « Where in France are you from ? Where ? » Puis la belle sœur nous recommande un voyage à Cairns : « it’s beautiful, we’ve got a reef, you’re gonna love it ! »

J’entends le fils parler avec un anglais de Macao : « c’était un port portugais », explique l’anglais, décrivant la forteresse. Mais le fils l’interrompt : tout ce qui l’intéresse, là-bas, c’est les casinos.

Nulle part ailleurs je n’ai vu des nouveaux riches aussi contents d’eux-mêmes. La mère se moque du fils. Elle nous dit qu’il se croit le roi du pétrole, il demande « maman, de l’argent », puis ajoute « on paiera plus tard ». Elle explique « he’s a stockbroker, he’s even got a red shirt ». Précisément, huit ans plus tard, c’est la version masculine de Jamie, l’adolescente insupportable et snob qui, dans We can be heroes, représente Sydney.

 

31 octobre 2008

 

Deux heures avant le départ pour Nanning, nous nous arrêtons prendre un café dans le Coffee Bookstore de Park Road que nous avions vu depuis le taxi le premier jour de notre arrivée. Livres d’occasion, surtout de l’anglais, sur les étagères et dans des boîtes, en piles. Comptoir chargé, jeune femme asiatique derrière, et, sur une ardoise, en lettres blanches et bleu clair, « Autumn Special, MOCHA CINAMMON COFFEE, $30 for each ». Musique de jazz en fond sonore, lumière électrique douce, on se croirait quelque part au centre de Melbourne, arrivés à destination.

 

4 novembre 2008

 

Pour le petit déjeuner, nous allons au kangaroo café, restaurant-tour operator australien. Partout, de petites pancartes humoristiques rappelant les règles de comportement : ne pas toucher les photos, ne pas s’approcher de l’autel, ne pas insulter le personnel, etc. La marque de fabrique de l’endroit : grandes portions et qualité des produits.

 

7 novembre 2008

 

Devant la citadelle d’Hué, Philip s’arrête pour acheter une carte postale. La vendeuse demande « Where are you from ? » Et quand il répond « Australia », elle dit, très vite « keep a kangaroo ? » Puis glousse.

 

10 novembre 2008

 

Bizarrement, les amoureux de l’Australie mettent en avant la qualité de vie, les paysages et le caractère « laid back » de la population, mais pas l’extrême qualité du système politique. Or, je crois que l’Australie contemporaine est ce qu’on fait de plus proche d’Athènes. Vote obligatoire, d’abord : participer à la vie publique est un devoir. On le répète en France, mais la collectivité n’édicte aucun règle imposant le passage au réel, ou de punition pour ceux qui n’accomplissent pas leur devoir – d’où ce caractère souvent critique du citoyen qui réclame ses droits sans penser aux devoirs correspondant. Non pas qu’en Australie, les non-votants sont punis d’une amende. Le vote préférentiel ensuite, système dont je ne comprends pas encore tous les rouages, mais par lequel chaque votant choisit à qui sera redistribuée sa voix, si celui qu’il choisit n’en réunit pas assez – combinant ainsi proportionnalité, large éventail politique, et constitution d’une majorité. Ces deux caractéristiques font que les australiens, par la forme de leur système politique, sont de vrais démocrates. La structure fédérale, en outre, donne de grands pouvoirs aux assemblées locales et comme la population n’est pas très importante, chaque voix compte. Ainsi, le pays n’est pas gouverné par une caste technocratique, formée dans la capitale, et de laquelle se détache par de multiples petites déosbéissances, un mépris pour l’intérêt général, ou le sentiment perpétuel d’une aliénation frustrée.

Corollaire de cette structure politique, un certain nombre de qualités propres aux démocraties : courage, intelligence, aptitude au conflit, sens du débat, amitié.

 

16 novembre 2008

 

Nous avons parlé hier soir et ce matin de la diversité australienne. Le stéréotype du chasseur de crocodile détendu, planche de surf sous le bras, qui fait un barbecue, correspond au banlieusard du Queensland. On ne connaît rien en Europe du snobisme et de l’humour melbournien, ni du bon goût légèrement suranné de l’héritière viticole d’Australie du Sud. Quant au stéréotype adjectival, « laid-back », il peut servir à décrire certains hommes, mais surtout pas les femmes australiennes.

 

20 novembre 2008

 

On se rend en Australie pour y voir les étranges animaux. J’en vois au Cambodge déjà, singe sauvage près d’Angkor Wat, poulets coureurs à longues pattes près de Bakong. « They look like emus », commente Philip.

 

21 novembre 2008

 

Alors qu’à Neak Pean, près d’Angkor, je regarde un temple en style indien, parmi les bruits de la jungle et l’étrange musique lointaine d’un orchestre khmer, je pense à cet aspect de l’Australie sur lequel j’ai réfléchi pendant mon premier voyage, les fantômes, les esprits, les présences incompréhensibles et surnaturelles sur cette terre où les blancs ne sont pas venus en paix, qu’ils ont conquis par la violence, et dont, peut-être, ils ne connaissent pas les secrets ; dont ils ne connaissent pas l’histoire ou les mythes, en tous cas. De sorte que l’esprit des lieux, n’étant pas capturé dans la trame du récit, peut plus librement se manifester sans forme et sans contrôle, erratique, à tel ou tel visiteur qu’il terrifie.

 

26 novembre 2008

 

Dans la librairie d’occasion Dasa, Thanon Sukhuvit, je me rends compte que j’approche de l’Australie. Des titres et des auteurs apparaissent, Murray Bail, Jeanette Turner Hospital, Papua. Je trouve aussi beaucoup de livres post-coloniaux multiculturels. Histoires d’enfants chinois qui grandissent entre deux cultures dans les chinatowns de Montréal, New York ou San Francisco, voyageurs en Asie du sud Est, entrepreneurs qui, soit au Vietnam, soit à Singapour, se retrouvent confrontés aux bizarreries locales. Je décide d’acheter Homesickness, roman de Murray Bail sur les voyages organisés que suivent une série d’Australiens en quête de l’étranger. Le principal motif est la fabuleuse image d’un kangourou, carte en main, l’appareil photo pendant entre les pattes, regardant perplexe un empire state building qui jouxte une église orthodoxe. D’après ce que j’en ai feuilleté, ces personnages projetés à travers la complexité du monde, assez intelligemment, se préoccupent avant tout de rester spirituels, et leur principal centre d’intérêt n’est pas la succession des musées qu’on leur présente, mais la riche complexité des rapports qui se tissent entre eux pendant le voyage.

 

27 novembre 2008

 

Alors que, sur une plage de Thaïlande, après un délicieux repas de fruits de mer, nous parlons de Melbourne, je réalise à quel point nous y jouirons d’une qualité de vie magnifique : air frais de la mer, parcs, odeurs d’eucalyptus, et depuis notre appartement de St Kilda, la mer à deux pas. Je soulève une jambe en position de l’arbre, et dis à Philip « I’m gonna do yoga on the beach every day ». Ce n’est pas une sorte de rêverie futile, et je pourrai vraiment marcher au bord de la mer, tous les jours, nager, marcher pieds nus sur le sable ; il ne fera pas froid l’hiver, il y aura du soleil tous les jours, et l’air sera bon. Nous aurons un ble appartement, dans lequel nous pourrons marcher sans nous cogner sans cesse aux meubles ou nous faire petits sur la chaise pour dégager le passage. Il y en a, Philip les trouve sur inernet : j’ai hâte.

 

30 novembre 2008

 

Dans le train de Chumphon à Butterworth, nous écoutons parler des australiens de Melbourne – un asiatique, un anglais. Ils ont développé une sorte d’X-box pour enfants, qu’ils font fabriquer en Thaïlande, et vendent en Europe. Coincés par les manifestants à Bangkok, ils prennent le train pour KL, puis voleront jusqu’à Melbourne.

 

1 décembre 2008

 

Liens post-coloniaux, le colonel Light, fondateur de Georgetown, est le père d’un autre Light, fondateur d’Adélaïde. La statue du père, à Penang, porte en outre le visage du fils, car c’est le seul dont on ait le portrait, conservé dans le musée d’Adélaïde et peint sans doute par un artiste australien. Les deux villes se ressemblent d’ailleurs immensément, par la taille, le style et la situation. Ressemblance et parenté qu’institutionnalise un jumelage entre elles.

 

2 décembre 2008

 

Les premiers peintres australiens représentaient le paysage coonial. Il s’agissait de monter, à Londres, à quoi ressemblaient ces terres, mais aussi, de se les approprier par le regard. Je vois au musée de Penang un petit tableau du capitaine Robert Smith, représentant depuis le sud de l’île le site où s’élève le nouveau port britannique. Rient ne distingue vraiment ce petit tableau de ceux qu’on trouve en abondance dans les premières salles de tous les musées australiens.

Nous trouvons dans une autre salle une série de peintures par le même homme. Vues de l’île de Penanf, elles reproduisent le paysage sans déformation, mais l’art tient au choix du point de vue – qui repose lui-même sur une connaissance topographique. Cet art colonial témoigne donc d’une bonne connaissance de la terre nouvelle. Il dit : voyez, avec moi, ces terres ; nous savons d’où les regarder pour leur donner sens et beauté ; nous y trouvons donc, esthétiquement, notre place, et cela justifie notre présence, et notre domination sur elles.

 

4 décembre 2008

 

Le rocher, comme cœur spirituel, Uluru, la Ka’aba. Vénération de la pierre. Les aborigènes font-ils un pèlerinage vers Uluru ? Ou le rocher monolithique n’attire-t-il à lui que le voyageur new age, en quête de mystères et de fantasmes extra-terrestres.

 

7 décembre 2008

 

Le monde ethnique australien est très différent du français. Car y sont rares, surtout, les africains francophones, tchadiens, congolais, sénégalais, les maghrébins, les espagnols, et les français eux-mêmes. Tout ce monde ouest européen, ouest africain, cette côte atlantique, ce finistère de l’Eurasiafrique, effectivement, pourquoi ses habitants se retrouveraient-ils à l’autre bout du même monde, dans cet autre finistère, l’Australie ?

 

10 décembre 2008

 

Ce matin, je réfléchissais à l’énervement de Philip face à la rigueur de la guichetière à l’auberge de jeunesse, invoquant l’égalité de traitement pour justifier l’arbitraire d’un règlement. Je me suis dit, peut-être est-ce que l’Australie place la liberté plus haut que l’égalité ? Je vois alors le visage de Gao Xingjian au musée national de Singapour, sur un écran vidéo de l’exposition VOOM par Robert Wilson, barré de la phrase « la solitude est une condition nécessaire de la liberté. »Qu’est-ce que cette phrase veut dire ? Peut-il y avoir liberté de l’homme seul, la liberté n’est-elle pas toujours collective ? Ou cela signifie-t-il seulement qu’il faut pouvoir s’isoler ? Les grands espaces de l’Australie seraient alors propices… face à la rigueur des règlements de cette île Etat, à l’autoritarisme, à l’esprit de sérieux qui semble l’animer, j’anticipe avec bonheur l’ironie des australiens, l’héritage du peuple de bagnards, du swagman de Waltzing Matilda, de Ned Kelly. La résistance au pouvoir, condition nécessaire de la liberté.

Je lis à la fin des galeries historiques du musée de Singapour la déclaration fondatrice de la République : « we, the citizens of Singapore, pledge ourselves as one united people, regardless of race, language or religion, to build a democratic society based on justice and equality so as to achieve happiness, prosperity and progress for our nation. » Egalité, richesse, ordre, mais nulle référence à la liberté. L’hymne australien, lui, commence ainsi « Australians all let us rejoice, for we are young and free. »

 

11 décembre 2008

 

Animaux iconiques : dans la section du zoo de Singapour « Outback Australia », construite avec l’aide de Steve Irwin, se trouvent émeus et kangourous. Drôles d’animaux, ces der iers, perpétuellement accroupis, l’oreille à l’affût, puis tout à coup, pof, ils se déplacent d’un bond. J’apprends sur un panneau qu’ils ne cessent jamais de grandir – « this is my favorite fact », comme Philp « they never become adult. »

 

12 décembre 2008

 

Au bird park de Singapour, nous déjeunons chez « Dimbulah, fine Australian coffee », sandwichs méditerranées – poulet pesto, poivrons grillés – puis expresso. Retour à des nourritures habituelles, mais face au nouvel environnement de couleurs et de sons, des volées de lorikeets, que nourrissent les visiteurs de l’autre côté d’une vitre. Et que je verrai voler en abondance, à Melbourne, dans les parcs.

 

13 décembre 2008

 

Dans l’avion pour Perth, on nous distribue les petites fiches d’immigration – longue liste de douane, exhaustive, au verso : food, soil, wood, plants, animals, tout est contrôlé. C’est une île, certanes maladies n’y sont pas développées, mais l’organisme social organise une stricte protection de son environnement naturel. Ce n’est pas un lieu de libre échange. La nourriture vient du sol, en telle abondance qu’on l’exporte massivement. La justification première du libre-échange, la faim, ne s’applique pas à l’île. Et respectant cet usage, je déclare le paquet de thé que je rapporte de KL.

Sur la carte des lignes aériennes Tiger Airways, à la fin du magazine, l’Australie est représentée comme une terre nettement séparée de l’Asie. Les échelles ne sont pas respectées, les îles orientales de l’Indonésie, la Nouvelle Guinée surtout, mais aussi le Timor, ne sont pas sur la carte, remplacées par un « fond bleu » sur lequel apparaît la légende. Les îles qui relient l’Australie au continent ne disparaissent pas que sur cette carte : il est vraisemblable que, dans les mentalités, elles ne soient pas prises en compte. Car il y a relative continuïté, de Perth à singapour, de Perth à Bangalore ou de Perth à Cape Town. Mais cette continuïté de Singapour à l’Australie suppose qu’on mette entre parenthèse toutes ces îles méconnues, peuplées d’indigènes étranges. Il n’y a pas de lien maritime, pour les personnes, simplement ces tunnels aériens, reliant les métropoles de l’Australie riche, urbaine, et développée, aux capitales des tigres et dragons d’Asie. Sans passer par la jungle indigène.

 

15 décembre 2008

 

Perth, lumière éclatante, ciel bleu, sur le sol, feuilles sèches et morceaux d’écorce. Première impression de l’Australie, cette légèreté de la sécheresse. Le linge sèche en quelques heures, il n’est pas saturé. Petite brise, il ne fait pas trop chaud. Nous prenons un café à la terrasse du « caffissimo », devant le musée des beaux arts, après falaffel et kebabs hallal au déjeuner. Retour à l’atmosphère méditerranéenne, de l’autre côté du globe. Mâtinée d’Angleterre, une galerie dans le centre de Perth, « Ye Olde London Gallery », reproduit une sorte d’Angleterre mythique, avec des fenêtres à grilles de plomb, des statues de gardes et des pavés. On y vend des kangourous en peluche, des gilets de bushmen et des bottes « ugg » fourrées. Les figures sont arrondies, les peaux blanches et les cheveux très blonds, mais on voit quelques asiatiques, chinois, indiens, ou des visages plus basanés, méditerranéens.

Le musée de Perth présente une exposition d’art aborigène. Les artistes sont identifiés par leur nom, la notice donne leur biographie personnelle, et s’efforce de donner sens à leur œuvre. Ils ne sont pas d’abord interprétés comme représentants typiques de telle ou telle culture aborigène, mais comme individus, qui dans leurs toiles rendent compte d’une certain expérience du monde, du point de vue d’un individu qui se trouve être aborigène.

Les tableaux sont drôles. Gordon Hookey représente une toile pleine de têtes de kangourous, cernés de jaune vif, et le visage d’une femme aborigène blonde au milieu d’eux. La même femme décapite un homme d’affaires d’un coup de pied dans « Black Cunt ». Un texte en majuscules rouges dit « There ! Take that ! For the racist, sexist, colour prejudicial thought you think ! » La tête à peau rose, détachée sur la droite, porte des drapeaux britanniques dans le verre des lunettes… Cette femme, la même, domine l’Australie, mains sur les hanches, petite robe rouge et talons hauts, la tête au milieu des étoiles, dans une grande toile verticale.

Les représentations historiques sont remises en cause, critiquées ; les techniques de représentation traditionnelles des aborigènes sont utilisées, développées, adaptées. Le résultat est stupéfiant de beauté et d’intelligence. Ces collections témoignent, autant que je puisse en juger, d’un effort réel pour intégrer les aborigènes, comme individus, dans le collectif politique, social et culturel australien, sans les forcer à s’assimiler, mais sans, non plus, les tribaliser, les kitschifier. La surprenante qualité du travail artistique est le résultat de cet effort collectif de dialogue entre les différents auteurs de l’histoire australienne.

Ce point de vue des visiteurs est lui-même pris en compte. Une section du musée consacrée à la représentation de l’histoire coloniale indique « Please, be advised that there are strong social and political narratives within this space which may be confronting for some viewers. » Le pouvoir de l’image est reconnu – prise en compte, adaptée, d’un tabou aborigène sur l’image des morts. Une annonce indique ainsi, lorsqu’un film est projeté, que des visages de personnes décédées pourraient apparaître, et choquer certains spectateurs.

Puis nous allons voir le dernier Baz Lurman au cinéma Paradiso, près du musée, dans la partie nord de la ville. Sièges un peu vieux, pas de climatisation réfrigérée, Gotan Project en bande son. Une publicité pour walkabout Australia présente une new yorkaise stressée qui part en Australie « She departed as Mrs Jones, VP of Sales. She came back as Kate. »

Le film commence par une arrivée : Nicole Kidman vient examiner les propriétés de son mari dans le Territoire du Nord, depuis l’Angleterre. Suit une grande romance, en style harlequin sur fond de guerre, mais traitée parfois comme une parodie, avec l’idée de derrière. L’arrivée de Nicole, chargée de valises, évoque le début de La Pianiste. Mais quand Hugh Jackman fait s’envoler soutien-gorges en dentelle et nuisettes satinées, utilisant la valise qui les contient comme arme de poing dans une bataille de pub, on prend de la distance. Plus encore lorsque Nicole s’exclame devant la beauté d’un troupeau de kangourous, que la pelllicule nimbe de lumière comme une photographie de Pierre et Gilles, jusqu’à ce qu’un aborigène en abatte un, depuis le toit de la voiture ; d’où coule une grosse goutte rouge de sang, sur la vitre de Nicole. Distance, ironie, beauté, sens du possible : ainsi Baz peint-il le caractère australien.

Nous avalons dans un quelconque restaurant tenu par deux chinois, un délicieux fish and chips, avant de retourner chez les Schulze, où nous attend un plat de pâtes au kangourou. Les asiatiques dominent le centre-ville et le train vers Thornlie, rappelant nos voyages précédents. Des giures noires montent un peu plus loin. Je ne sais pas s’il s’agit d’africains ou d’aborigènes. Pont, rivière, coucher de soleil sur le stade, et le train roule à travers un parc, au milieu des eucalyptus.

 

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3 mars 2008

 

Nous sommes allés voir samedi soir des danses de Bali salle Pleyel, Radu, Belen, Philip et moi. Radu nous avait eu des places par une amie qui travaille aux réservations. Tout le monde enchanté, ce n’est pas la question : c’était la première fois que je vois des danseurs intelligents. D’habitude, les danseurs ont tous l’air idiot. Radu s’est mis à rire très fort – ce qui me manquera de la France, Radu qui rit à mes blagues et mes sorties, très fort – en disant que j’étais trop fort, et que j’avais raison. Certes. En général, c’est vrai, les danseurs ont l’air bête, parce qu’ils n’ont pas de visage. Or, à Bali, le visage danse avec tout le reste, comme Marcia dans la chanson des Rita Mitsouko. Les sourcils se lèvent, les yeux bougent, et ces mimiques donnent aux danseurs un air de profonde intelligence humaine – émotionnelle est, je crois, le terme à la mode. Outre que la gestuelle est tout entière très drôle, ainsi que les costumes exubérants. La musique, par contre… Assomant, les gamelans, Dieu merci pour les quelques flûtes. Philip était emballé, s’est rué sur les CDs en vente au guichet des réservations, à la fin du concert. « C’est comme Steve Reich, et Philip Glass, mais c’est mieux. » Mieux qu’El Niño, que Nixon in China, que ce morceau percuté qu’ils jouaient avec Rosie souvent en tapant dans leurs mains. Des rythmes plus complexes. Il faudra que je remette le disque. En ajoutant, imaginairement, les chants des bell-birds ou le didgeridoo, je serais presque en Australie.

 

29 mars 2008

 

En arrivant en Indonésie, j’entrerai dans le monde islamique. Au bout, tout au bout. (La Malaisie, s’agit-il aussi du monde islamique ?)

 

21 avril 2008

 

On trouve au IIe siècle, une mention de Java chez Ptolémée. Le monde était connu jusque là. Peut-être aussi Bali. Puis c’est la fin. C’est aussi là que s’arrête la route, et qu’on prend l’avion pour Darwin et l’Australie.

 

27 avril 2008

 

Conférence de Bandoeng et mouvement des non-alignés. L’Indonésie de Sokarno, comme un des leaders du monde post-colonial. D’abord soumise aux Hollandais – que les élites cultivées de Djakarta ridiculisaient pour leur primitivisme et leur barbarie, mais qui détenaient des armes puissantes – l’Indonésie se libère après la IIe Guerre Mondiale. Influence japonaise ? Déclin de l’Europe ? Influence communiste ? En Australie, quand je deviendrai citoyen, l’Indonésie sera le voisin le plus puissant. Je ne connais rien de ce pays que les Rijstaffel, et quelques images d’Epinal, gamelan, danses balinaises, et cuisine aux cacahouètes.

 

7 juin 2008

 

Il semblerait que le président de l’Indonésie vienne de faire arrêter un groupe musulman radical qui s’en prend à une secte modérée, laquelle soutient que Mahomet n’est pas la seule voie d’accès à Dieu. Lecture ouverte, œcuménique du Coran, mais que permettent certains versets, sur l’envoi par Dieu d’un prophète à chaque peuple, ainsi Mohammed pour les arabes, Moïse pour les juif, et le Christ… pour d’autres. Il faudrait que j’aille voir avec plus de précision comment ils articulent leur position. Mais – politiquement – ils sont soutenus par le gouvernement modéré (sur le plan religieux) de l’Indonésie – avec la bénédiction des Etats-Unis. Le Pakistan comme l’Arabie Saoudite les interdisent, et voudraient qu’ils disparaissent internationalement.

Si l’Indonésie devenait le lieu – l’un des lieux – d’un autre guerre de religion, inter-musulmane, opposant les mahométans stricts aux oecuménistes ? Et quelles en seraient les conséquences ?

 

17 juin 2008

 

Migrations. Les royaumes d’Indonésie se sont formés sur des îles, où les hommes ne sont pas spontanément apparus, mais qu’ils ont colonisées, comme aussi les îles du Pacifique. Puis c’est le transfert des formes, et notamment, des formes de l’Inde : Islam, hindouisme, et l’architecture des temples, et le vocabulaire du pouvoir.

 

15 juillet 2008

 

Pris aujourd’hui les billets de Singapour à Perth. Nous éviterons donc l’Indonésie. Raison : le coût. Le détroit de Singapour, semble-t-il, souffre des pirates. Il n’y a pas de connections Singapour-Djakarta pour les passagers, pas plus que de Bali-Darwin par bateau. Quant à l’avion, s’il sagit de prendre l’avion, le voyage peut tout aussi bien s’arrêter avant. Singapour, donc, sera la dernière étape avant l’Australie. Dernier point de la péninsule asiatique non insulaire.

Etrange, que j’aie fait entrer l’Indonésie dans ce projet de voyage en train, comme s’il n’y avait pas la mer entre Singapour et Sumatra, Sumatra et Java, Java et Bali. Comme s’il y avait continuité terrestre entre l’Asie et l’Australie. Mais je vais, petit à petit, prendre conscience que j’émigre sur une île, en prenant conscience que je ne visiterai pas l’archipel qui précède.

 

17 juillet 2008

 

Coup d’Etat, Suharto remplace Sukarno. L’Indonésie, de pays dynamique, leader des non-alignés, riche et socialisant, devient un pays néo-libéral qui s’appauvrit. Les ressources (pétrole, mines) sont confiées à des sociétés étrangères, qui rapatrient les profits dans d’autres pays. Néo-colonialisme. Alors qu’en Australie, de l’autre côté du bras de mer qui les sépare, les richesses sont gérées par des compagnies nationales, ou des multinationales taxées, de sorte que les profits sont investis ou redistribués sur place. Post-colonialisme.

 

28 août 2008

 

Si l’on prend en considération les frontières maritimes, l’Indonésie est un des quatre pays frontaliers de l’Australie, avec la Papouasie-Nouvelle Guinée, le Timor Oriental, et la France. Je ne crois pas que la Nouvelle-Zélande soit suffisamment proche… mais peut-être par quelques ilôts.

C’est tout de même curieux, cet archipel, dont les frontières sont toutes maritimes, à l’exception de celle, au milieu de Bornéo, avec la Malaisie, et l’autre, avec la Papouasie-Nouvelle Guinée (donc, deux frontières terrestres, en fait).

 

4 septembre 2008

 

J’ai pris connaissance de l’Indonésie de façon très vague, par Amsterdam et les cacahouètes. Mon père, lorsque j’avais neuf ou dix ans, sortait avec une hollandaise, ex-mannequin, vivant à Strasbourg. Nous sommes allés passer avec elle une semaine aux Pays-Bas, dans un Central Park, surtout, mais aussi, de passage, chez sa mère, à côté d’Amsterdam. Elle aimait les frites à la mayonnaise et Mc Donald’s, me parlait avec enthousiasme des « soft ice », mais, je me souviens, nous avons aussi mangé des plats indonésiens. Je n’en ai pas de souvenir précis, mis à part des brochettes à la sauce de cacahouètes.

Mon père s’est ensuite séparé d’Edith et je ne suis plus retourné en Hollande jusqu’à l’automne dernier – Rotterdam, Amsterdam, La Haye, Delft, avec Philip.

De retour en France, j’avais gardé souvenir de cette nourriture que, par Edith interposée, je trouvais familière. Mais il n’y avait pas un seul restaurant d’Indonésie alors à Strasbourg. Et même à Paris, chez mon père, je crois n’avoir jamais osé lui demander l’indonésien, peut-être par délicatesse envers son histoire avortée, peut-être par timidité d’enfant, peut-être encore par distraction. Je suis resté, donc, longtemps sans remanger de cette sauce aux cacahouètes. Pour l’anniversaire de mes vingt et un ans, Julien Santoni m’a organisé un repas indochinois, auquel sont venues Clémence Cardon et Minh Tran Huy, chez un indochinois !

J’ai, puis, mangé de la nourriture d’Indonésie, dans un restaurant près de l’Odéon, quelques années plus tard, avec Jean-François, juste après avoir vu cet étrange film thaï en deux parties, la première montrant une histoire d’amour homosexuelle en ville, et la seconde, une sorte de traque entre deux hommes, dont un tigre-shaman, dans la jungle. Alors, j’ai repris de cette sauce aux cacahouètes. Nous nous sommes séparés quelques mois plus tard.

En Australie, plus tard, j’ai pu trouver en abondance restaurants indonésiens, malais, javanais, que ce soit à Melbourne, à Sydney, ou même, je crois, dans le Chinatown d’Adelaide. C’est, après tout, le pays le plus proche.

Autre connection, George, ancien copain de Philip, stockbroker à Melbourne, héritier d’une riche famille chinoise à Surabaya.

Surabaya, que je connaissais comme un nom seulement – Surabaya Jenny de Brecht – est donc devenue pour moi bien réel, où vivent des individus, des familles où se font des affaires où l’on se marie, d’où l’on part en Australie, où l’on sort avec l’homme qui partage ma vie.

J’y retrouve une allusion dans un livre que j’ai lu pour « préparer le voyage », Lac Noir de Hella S. Haase, écrivain colonial néerlandais. Le livre raconte l’enfance et l’adolescence de deux enfants, le narrateur, hollandais, fils de planteur, et son compagnon de jeu du même âge, Oeroog, qui finit par militer pour l’indépendance et devient médecin.

Littérature coloniale, récit des mystères de la plantation, paradis de l’enfance, amitié rompue par la politique et les duretés raciales : on y retrouve tous ces poncifs. Plus intéressant – quoique sans doute guère plus original – je note ce petit discours d’Oeroog, vers la fin du livre, alors qu’il annonce au narrateur les raisons pour lesquelles il refuse d’entrer dans l’administration coloniale pour obtenir une bourse d’étude :

« L’homme des dessa, le petit peuple, a été maintenu intentionnellement dans l’abrutissement… Vous aviez intérêt à empêcher ces hommes d’évoluer. Maintenant, cela appartient au passé. Nous allons nous en occuper. Ils n’ont pas besoin de marionnettes Wajang, de gamelan, de superstition et de doekoen. Nous ne vivons plus au royaume de Mataram et Java n’a pas à ressembler à une image de carte postale pour touristes. A quoi vous sert tout ce fatras ? Le Boroboedoer n’est qu’un tas de vieilles pierres. Qu’on nous donne des usines, des navires de guerre, des cliniques et des écoles modernes et la possibilité de prendre en main nos propres affaires. »

Discours situé, bien sûr, marxisme indépendantiste des années 40, retranscrit par l’auteur. Mais il est néanmoins intéressant, ce rejet du passé national, assimilé, semble-t-il, au colonialisme. Et c’est d’autant plus intéressant que le discours est tenu par un musulman, qui partage la maison d’un camarade non seulement musulman, mais même arabe, au nom d’Abdullah. Car il est question de rejeter le Boroboedoer, temple bouddhiste, et de sortir des superstitions locales – pourrait-on l’interpréter comme désir d’affirmation d’indépendance nationale-musulmane, comme « colonie non-occidentale » ? Autrement dit, désir d’entrer dans un autre réseau, proche du monde arabe, et non de l’Europe exclusivement ? Ces revendications sont-elles toujours articulées ?

Et la préservation de la culture locale, cette extase devant les masques, la musique et les danses traditionnelles, sont-elles une forme de néo-colonialisme paternaliste ? Ou d’un conservatisme folklorique idiot ? C’est à voir, à creuser.

 

26 septembre 2008

 

J’avais décidé d’inclure l’Indonésie dans ce projet, bien que nous n’y passions pas finalement. J’ai oublié d’y parler de la Belgique, traversée quelques heures, de nuit, le vingt septembre, entre la France et l’Allemagne. Par l’intermédiaire, peut-être spécieux, des Pays-Bas colonisateurs en Indonésie, je parlerai, dans ce carnet, du Bénélux, autant que du chapelet d’îles indonésiennes.

 

30 septembre 2008

 

De la Belgique, ce soir là, je n’ai rien vu. Je cherchais à distinguer, au passage des gares, si la police des panneaux n’était pas habituelle. Je n’ai pas vraiment remarqué de différence. Quant aux styles des villes, de nuit, je ne saurais guère distinguer la Belgique du nord de la France.

 

10 octobre 2008

 

Gainsbourg chante la Javanaise. On chante aussi la Jave bleue. Ces chansons font-elles venir à l’esprit des images de Djakarta ???

 

15 octobre 2008

 

Philip me montre un article du China Daily que nous avons acheté pour 1 yuan 50 au kiosque à côté de la station de métro. Les actions fortis perdent 60%. Fin de la banque pour laquelle il travaillait. Pas de vacances au soleil pour Wilfrid et Annabelle, ses étudiants place de la Trinité, ni pour Snejina Malinova, belle bulgare ambitieuse qui se payait un deux pièces grand luxe en face du musée Rodin sur son salaire de Fortis.

Je me souviens que nous avons vu le siège à Bruxelles, quand nous sommes allés là-bas. Plus grand employeur de Belgique. Sans doute une crise majeure pour le pays. Ce pays bizarre, qui n’existe pas vraiment, pour lequel j’ai négligé d’ouvrir un carnet, ne pensant pas qu’on le traverserait, mais que j’ajoute à celui-ci, le confondant avec les Pays-Bas, que je superpose à l’Indonésie.

 

16 octobre 2008

 

A la Biennale de Shanghai, deux artistes néerlandais présentent une gigantesque installation sans intérêt sur l’art et les frontières autour du sucre. Une série de cubes, au centre de la pièce, représentent des morceaux de sucres ; sept projecteurs de films sont installés autour (seuls deux projettent quelque chose), un texte apparaît sur le mur, en défilement vertical, à propos de la surprise qu’ont ressenti deux voyageurs en découvrant qu’il n’y avait pas de sucre à Nanjing. Des chinois prennent en photo l’un des projecteurs ; ils sourient et s’amusent.

 

21 octobre 2008

 

Apparition de la Belgique, inattendue, dans le magazine « World Traveller » que je trouve dans la pochette avant de mon siège. Un article sur « Europe’s three best beer towns », Munich, Prague et Bruxelles. On parle ainsi de la capitale belge : « Not just home to the stodgy European Parliament and the mischievous Manneken Pis statue, Brussels also has some of the Continent’s greatest cooking. » Suit une description dithyrambique des bières belges et des endroits qui les servent, ainsi qu’un éloge de la « cuisine à la bière ». Une blonde souriante, carré de tissu blanc sur la tête, offre un sourire comique au lecteur, chope d’un litre à la main. Philip commente « remember how we used to live on that continent ? » La photographie nocturne du « delirium café », sur la page de droite, n’est pas totalement étrangère pourtant, après les ruelles cosmopolites de Hong Kong, et leur vie d’expats. Isolé, comme il est sur la photo, de son contexte, il n’est pas tellement difficile d’imaginer que ce café – je le connais, j’y suis allé, dans une impasse qui donne sur la rue du Vieux Bruxelles où s’enchaînent les restaurants de moules-frites, à côté du premier Léon – est en fait une imitation de café belge, installé dans une zone à la mode, au bord du Pacifique, et que les visages blancs des tables en terrasses appartiennent à des expatriés surpayés qui travaillent dans la finance.

 

25 octobre 2008

 

Près de la station Ginza, nous passons devant la boutique Exelco Diamond, Belgium. Diamantaire belge. Claire dit « je ne savais pas qu’il y avait des diamants en Belgique. » Je réponds « Anvers », et précise « pas en Wallonie ». Nous avons passé d’autres signes de présence belge à Tokyo : café Manneken Pis, autre bar à bière. Voici donc ce qui s’exporte, la bière et les diamants d’Anvers.

 

30 octobre 2008

 

L’île de Lamma, dans laquelle nous sommes venus passer l’après-midi, cachait des pirates au 18e siècle. Ils attaquaient depuis là les navires portugais qui, depuis l’île de Macao, commerçaient avec la Chine. Le paysage évoque une île méditerranéenne, ou les Caraïbes, St Barth ou St Martin, plus qu’Hispaniola, car les collines sont assez sèches. Il y a des pirates, encore aujourd’hui, qui se cachent dans les archipels de l’Indonésie. J’ai lu que le détroit séparant Singapour de Sumatra demeure le passage maritime le plus dangereux pour les navires. J’avais l’habitude, petit, d’imaginer les pirates uniquement comme folklore historique, les pirates romains d’Astérix, ou ceux qui pillaient les navires espagnols revenant chargés des Amériques. Ils existent encore aux Caraïbes – ma mère en parle – et surtout dans les mers d’Asie du sud est. Ils n’ont pas vraiment d’existence légale. Où se cachent-ils ? Vivent-ils toujours sur leurs navires ? Où mouillent-ils ? Où s’approvisionnent-ils ? Sont-ce eux qui, depuis Timor, font passer les clandestins vers les côtes australiennes ?

 

3 novembre 2008

 

Jean-Claude Van Damme, héros belge ?

 

5 novembre 2008

 

Mon oncle Marcel disait des hollandais qu’ils aiment uniquement l’argent. Nous venons de prendre un verre de bière avec Reinoud, hollandais d’hospitalityclub qui nous avait indiqué l’adresse du Real Darling Guesthouse, Hong Quat Street, Hanoï. Il nous a beaucoup parlé d’argent. Nous l’attendions dans le hall de la pension – il est venu d’en face, un petit restaurant de soupe pho « I was having dinner, it’s very cheap here, » puis il nous a demandé ce que nous faisions. Quand Philip a dit qu’il enseignait l’anglais à Paris « How much did you make ? »A propos des prix : « Everybody cheats here. » L’eau : « How much did you pay ? 8000, that’s too much, it’s 6000. I will show you a supermarket, it’s only 5000 there. » Puis il nous a menés jusqu’à un sympathique Bia Hoi, bar à bière sur la rue ; u’il ne nous a pas présenté comme sympathique ou typique, mais « pas cher. 3000 dong la bière. »

Il est à Hanoï pour business – import export de meubles vietnamiens vers les Pays-Bas. Pour se nourrir, il enseigne l’anglais, comme tout le monde en Asie. Mais une chose le turlupine ici : les filles. Difficiles d’approche, et pourtant séduisantes, mais il faut être patient.

Puis il nous demande « did you get stuff in China ? » Nous le regardons, légèrement interloqués. « You know, stuff you can get in Holland ! » Marijuana, bien sûr. Il nous dit fièrement qu’il s’en est procuré tant en Chine qu’au Vietnam, puis raconte ses aventures à la frontière Afghano-pakistanaise : une famille qui l’accueillait à Peshawar, un kamikaze d’Al-Qaeda, l’herbe qu’ils ont fumé dans le grenier d’une auberge, et les dix grammes qu’il s’est procuré pour 10 euros.

Je me dis : serait-ce la clef du succès commercial de la Holland ? Qu’ils savent comment se procurer femmes, alcool et drogues au meilleur prix – marchandises qui, somme toute, sont les plus prisées ? Dans les îles aux épices, à Java, sur la route des Moluques, est-ce que les marchands hollandais ne parlaient que prix du poivre et de l’opium, en s’échangeant les techniques de séduction permettant d’enfiler les malaises, les chinoises et les javanaises ?

 

10 novembre 2008

 

Tensions internationales : après l’exécution des terroristes de Bali, l’Indonésie devient dangereuse, et des menaces ont été lancées contre l’ambassade australienne.

 

12 novembre 2008

 

Hier soir, au zoo de Saigon, nous nous sommes arrêtés devant la cage d’un orang outan. La même espèce que celui de Hong Kong, mais la cage était plus petite, et le singe plus proche. Dérangeant, la façon dont il avait visage humain. L’expression de tristesse, le désir pour la nourriture qu’on pourrait lui donner, et qu’il quémandait, tendant la main. C’était la main, surtout, sans poils et rose, qui me faisait penser à celle d’un être humain. Mais aussi l’expression du visage lorsque, énervée peut-être qu’on ne lui donne rien, la bête s’est mise à nous cracher dessus, comme pour nous chasser.

Ses pieds ressemblaient à ses mains – normal pour un quadrumane. Mais je crois que c’est rétrospectivement cela qui me dérangeait ici, quant au rapport qu’entretiennent les vietnamiens avec leurs pieds. Rarement dissimulés par des chaussettes, ils sont constamment sortis des chaussures, et mis en avant, soulevés, révéls, par les positions assise, ou lorsque les gens s’allongent pour dormir. Tous ces pieds, ces pieds mobiles, aux orteils restés droits dans les tongs, me font penser à des mains de singe, et rapprochent pour moi ces gens de l’animalité, d’autant que vivent non loin les « hommes de la forêt », les orangs-outans.

 

15 novembre 2008

 

Autre expérience de la Belgique : steak frites sauce samourai à La Patate, restaurant belge aux murs décorés de Tintins, tenu par un énorme sexuagénaire, où l’on sert de la bière Duvl, et les frites en cornet.

 

17 novembre 2008

 

Singapour est une colonie chinoise, en grande partie, cantonaise ou mandarine, je ne sais pas trop encore. Mais je vois dans toutes les villes d’Asie du sud est que nous traversons cette diaspora chinoise. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir franchi quelque frontière de ce point de vue en arrivant au Cambodge. Alors que le Vietnam était manifestement sous influence chinoise, d point de vue de l’architecture comme des structures religieuses héritées, le Cambodge est ethniquement très distinct, comme aussi stylistiquement. Les chinois, donc, se confondent moins avec la population locale. A Phnom Penh commence l’Asie péninsulaire et multiculturelle, dont Singapour est sans doute l’épicentre.

 

19 novembre 2008

 

J’ai plusieurs fois réfléchi à la proximité de l’homme et du singe, en voyant dans leurs cages les orangs outans d’Hong Kong et de Saigon. En voyant la scène d’Angkor Wat où sont représentées la mort du roi singe et le deuil de son peuple, il me semble que cette mythologie met en forme précisément cela, l’existence d’un règne animal, celui des singes, équivalent à celui des hommes ; et notre domination sur la terre comme le résultat d’une lutte divine entre notre protecteur krishna-vishnu et le roi des singes, au terme de quoi les singes sont retombés au rang d’animaux, nos esclaves.

Les lois de la guerre, cependant, diffèrent, et sur le bas du Ramayana, les singes utilisent leurs dent pour mordre leurs adversaires humains, tandis que les hommes ont des armes fabriquées, lances, arcs, épées.

Naipaul parle aussi, dans son livre, de l’Indonésie comme d’une terre étrange où les anciennes religions de l’Inde, les mythes, les temples et les rituels, ont été préservés comme folklore, mais perdu de leur vivacité, n’informant plus la totalité de la société. L’Islam, donc, est pratiqué sur un substrat d’Inde. Mais je suis surtout touché par cet oubli, alors que nous visitons Phnom Bahkeng, près d’Angkor Wat, autre vestige oublié dans la jungle. Au neuvième siècle, aux débuts de l’empire Khmer, on a dressé ce premier temple à Shiva. Puis d’autres ont suivi, chaque roi s’efforçant d’ajouter le sien, délaissant les précédents ; jusqu’à ce qu’un changement de monde religieux, la guerre avec les thaïs et l’épuisement interne des ressources entraîne la disparition de ce riche empire, centré sur Angkor, la ruine des rizières qui nourrissaient la population, le retour de la terre aux marécages et à la jungle – et des temples, à la végétation. Le centre même s’est déplacé, l’empire s’est effondré, de sorte que les pierres n’ont pas été récupérées pour la construction d’autres édifices. Et les blocs ramenés puis taillés à grand prix d’effort pour édifier ces monuments sont restés là, dressés sur la colline, sans plus de valeur, jusqu’à ce que le tourisme contemporain leur en redonne une autre, nostalgique et spectaculaire ; de sorte qu’ils sont aujourd’hui, comme un trésor enterré sous une planche, et qu’un héritier lointain redécouvrirait au bon moment, la principale richesse du royaume cambodgien.

(Cela mérite qu’on y réfléchisse, alors que la crise financière disloque, partout dans le monde, le réseau stabilisé de la valeur).

Et la visite, ensuite, d’Angkor Thom, où nous buvons du lait de noix de coco sur des chaises en plastique face au temple de Bayon, fait lourdement méditer sur la fin des empires. Une ville s’élevait ici, sept ou huit cents ans plus tôt, plus gande et plus riche à l’époque que Rome, Londres ou Paris. Il en reste les murs, quelques temples épars, et ces enfants qui vendent canettes et cartes postales aux touristes, au milieu des chiens qui courent le long de la route ou dorment allongés par terre, les mamelles gonflées, lourdes et pendantes.

Nous visitons ensuite le temple de Baon, édifice assez laid, avec des visages sur les tours où l’on vénérait conjointement Bouddha, les dieux hindous et le dieu musulman des chams récemment conquis. Ce fut la dernière construction d’Angkor – après cet épuisant effort syncrétique, l’empire se dissout et retourne au bouddhisme theravada.

 

21 novembre 2008

 

Figures de dieux inconnus : dans une chapelle latérale de Noak Pean, un temple étrange au milieu d’un lac artificiel, je vois une énorme tête de serpent, terrifiante, en dessous de laquelle sont posées des offrandes, sur une assiette : briquet vert en plastique, billet de 500 riel, bâtons d’encens. Je ne comprends pas ce Dieu, je ne sais pas qui vient déposer ces offrandes ici, ni pourquoi. Plus mystérieux encore, dans un angle reculé, juste en lisière de la jungle, il y a cet étrange objet, barque en carton recouvert de papier brillant vert, jaune et argenté, posé sur trois cœurs de palmiers ; des têtes de serpents ou de dragons lancent leurs mâchoires en proue comme en poupe, ainsi que sur des étendards en papier brillant bleu plantés dans les cœurs de palmiers cylindriques. A quoi sert ce bateau ? Qui l’a posé là ? Pour accomplir quel rite ? Pour exorciser quel esprit ? Ce lieu n’est pas rassurant. Les cris épouvantés d’un oiseau dans la jungle n’aident guère, moins encore la musique répétitive, tambours, flûtes et sortes de luths bicordes, jouée par un orchestre de mutilés derrière les arbres. Un garde khmer, assis sur une branche, pieds nus, sifflote une mélodie qui fait contrepoint à la musique lointaine. Il a l’air de comprendre ce lieu plus que moi.

J’imagine la peur des premiers colons, des français, des anglais colonisant l’Inde ou, surtout, de ces marchands hollandais développant des plantations en Indonésie, parmi les indigènes et leur musique, leur sourire et leurs rituels inquiétants. Ce lieu, parce qu’il y a de l’eau, que la pierre du temple central est plus noire qu’ailleurs, et que toutes ces offrandes récentes, en papier doré, y sont éparpillées, pourrait sans aucune difficulté faire l’ouverture d’un Exorciste cambodgien. De façon générale, nos films d’aventures, souvent, reposent ainsi sur la rencontre des blancs avec ces restes de pierre isolés dans la jungle, où des rites sont encore accomplis, comme en témoignent offrandes et musique. Des dieux inconnus vivent peut-être en ces lieux, qu’on offense et qui se vengent, sans qu’on sache même quel est leur domaine, leur nom, leur peuple ou leur faiblesse. On est contaminé, c’est-à-dire, happé dans le peuple de ces dieux, sans en connaître ni les lois, ni la langue. Et l’exorcisme consiste à ramener l’homme ainsi possédé dans l’univers chrétien, le recentrer sur Jérusalem et la Croix, lui rappeler que son Dieu, l’unique, triomphe sans appel des esprits, démons et divinités mineures des bois et forêts, partout sur la terre.

Une autre approche, païenne, idolâtre, consiste à rendre hommage à ces divinités étrangères, indéfinies : pour lutter contre la peur, sous prétexte de tolérance, de respect ou, pire, d’intérêt.

Car ces ieux, pour beaucoup de touristes, ont comme attraction l’intérêt – « c’est intéressant ». Cela rapport. On investit dans un voyage khmer, pour en ramener sujets de conversation, renforcement du moi, protections surnaturelles, etc. Qui sait, peut-être que si j’y pose un briquet, le Dieu-serpent de la piscine ouest à Neak Pean me donnera l’amour, l’argent, la réussite aux examens. L’amour, car mon esprit d’aventure et ma conversation séduiront ; l’argent, car j’aurai l’air sûr de moi ; la réussite aux examens, car je ferai des comparaisons inattendues. Mais plus généralement, par pure vertu magique, on s’incline devant ces statues de pierre, on craint les bruits de la jungle, ou l’on se tourne vers Jérusalem pour y vénérer l’unique.

Etonnamment, tandis que je passe devant une autre statue, représentant la tête d’un homme au sourire inquiétant, j’entends le guide dire au couple qu’il mène à travers les temples « if you stayed here for a long time, you would feel scary. » Mais la femme asiatique, en parfais anglais, lui répond « why would you feel scared ? It’s just a statue. »

 

25 novembre 2008

 

Nous venons de voir Queens of Langkasuka, film thaï qui se déroule dans un royaume maritime des mers du sud au 16e siècle, et raconte les combats entre pirates indonésiens, magiciens, créatures marines et princes d’Arabie, le tout pimenté de canons hollandais. Le monde peint dans ce film est très semblable à celui des Mille et Une Nuits : royaumes mystérieux, riches et belles princesses guerrières, pouvoirs magiques, murailles, et même un professeur proche d’un génie, tantôt bon, tantôt mauvais, qui change de couleur avec les phases de la lune. L’univers géographique est en tous cas continu, semble-t-il, tout au long de l’océan indien, de Java jusqu’au port d’Aden.

 

26 novembre 2008

 

L’archipel indonésien, comme la péninsule malaise, tire sa richesse du commerce et des matières premières : bois précieux, métal, épices, mais aussi situation d’intermédiaire entre la Chine et l’Inde. Mais les influences majeures sont indiennes, car les chinois commerçaient plutôt par voie de terre, vers la Russie, l’Asie centrale et l’Iran. Bien que situé à mi-chemin des deux mondes, cet archipel est clairement rattaché à l’Inde ; la Chine n’est qu’un voisin, moins connu.

La richesse maritime est complexe : il s’agit non seulement d’abriter les vaisseaux contre les vents, mais aussi d’attirer par les taxes et le jeu de la diplomatie les marchandises vers ses entrepôts, plutôt que ceux des concurrents.

Projet pour ce livre, Indonésie / Pays Bas, comprendre la richesse commerciale.

 

27 novembre 2008

 

Je lis dans L’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand un amusant paragraphe sur les richesses de l’Egypte : apparemment, les Egyptiens, dans l’opinion commune d’alors, étaient originaires de l’Inde, mais plus intéressant, Chateaubriand décrit les réseaux commerciaux qui les liaient, par le Golfe Persique et l’Arabie, à l’Inde, aux détroits de Malaisie, jusqu’à la Chine, par l’Indonésie. Ce lieu, donc, était sans doute silloné de navires et de routes commerciales dès l’Antiquité.

 

28 novembre 2008

 

Deux éléments pour comprendre le commerce : les taxes et l’argent. Qu’il faut payer au souverain tant et tant chaque fois que l’on achète ou qu’on vend quelque chose et que l’économie n’est pas du troc, mais qu’un symbole – papier, métal, ou signes électroniques magiquement échangés – permet la transaction. Nous sommes à Prachuap Kiri Khan, bizarrement en manque de fonds. Nous avons dollars et carte visa, mais presque plus de Bahts. Et les banques sont fermées le samedi matin. Mais nous sommes suffisamment confiants pour espérer qu’à Chumphon, ou nous nous arrêtons dans l’après-midi, nous pourrons changer. Sans quoi nous mangerons des bananes jusqu’en Malaisie.

 

30 novembre 2008

 

Influences et mélanges : nous sommes allés manger, au déjeuner, dans un restaurant tenu par des indiens musulmans. Ces deux zones culturelles, l’Inde et l’Arabie musulmane, ont une longue histoire de contacts et d’échanges. Beaucoup de récits narrés par Shéhérazade se déroulent en Inde.

 

1 décembre 2008

 

Chercher à comprendre en quoi s’hamonisent au mieux régime monarchique, éocnomie capitaliste et multiculturalisme.

 

2 décembre 2008

 

La richesse des Pays-Bas, lisais-je quelque part, venait des épices, qu’ils importaient des Indes, mais ne consommaient guère, préférant les transformer en or, et les livrer aux ventres des Français, des Italiens, des Allemands, etc. L’Indonésie, carrefour commercial, était riche aussi de cette production, les épices. Excellent objet de commerce, car elles se renouvellent, étant un produit agricole, mais ne sont guère périssables ; elles occupent aussi peu d’espace, peuvent se vendre presque au prix de l’or. Médicales et nutritives, on les achète pour le plaisir, et pour éviter la peine – elles seraient, en cela, quelque part entre la nourriture et la drogue. Aujourd’hui, ce sont les drogues, le jeu, la prostitution, la pornographie, qui font l’objet du plus grand traffic, enrichissant mafias et groupes criminels – criminalité qui dépend d’une décision légale : ces produits sont plus contrôlés, plus taxés que d’autres ; l’Etat veut s’en réserver le monopole.

 

3 décembre 2008

 

Je voudrais essayer de comprendre les conséquences de l’insularité. Tout vient par bateaux, tout en part aussi de cette façon. D’une île à l’autre, il y a des ferrys qui transportent les passagers et les marchandises. L’archipel est une succession de détroits, gigantesque lieu de passage et de circulation.

On ne peut pas s’y rendre par voie de terre ; le passage maritime impose une discontinuité. Mais le pays lui-même est composé de plusieurs îles fédérées, comme le Japon, la Nouvelle Zélande, le Royaume uni dans une moindre mesure. Le contrôle sur ces bras de mer est essentiel à la survie du collectif territorial : il faut assurer le passage sans encombre, au moins, des ferrys. La défense, aussi, sera pensée de façon maritime.

En quoi les avions modifient-ils tout cela ? Nous allons survoler l’archipel – Sumatra, Java du moins. Nous allons passer par dessus ces îles, apercevoir peut-être les côtes et les montagnes depuis la petite fenêtre. Or, nous volons car on ne peut pas naviguer jusqu’en Australie. L’Asie s’arrête au timor oriental : dans les guides Lonely Planet « Southeast Asia » figure même ce récent pays, mais pas l’Australie, ni la Papouasie-Nouvelle Guinée.

Par sa frontière terrestre avec ce pays, paradoxalement, l’Indonésie partage une frontière terrestre avec l’Océanie. C’est le promontoire de l’Asie tendu vers le Pacifique, de plus en plus sauvage et primitif à mesure qu’on avance à l’est.

Si je me souviens bien, sur la planche du jeu de stratégie « risk », l’archipel indonésien n’appartient pas à l’Asie, mais forme, avec deux moitiés de l’Australie et, peut-être, la Nouvelle-Zélande, un petit continent fait d’une poudre d’îles, l’Océanie.

C’est donc dans cet univers qu’on entre, après l’Indonésie ; c’est lui qu’on y jouxte, les tahitiens sur leurs pirogues, les danses hawaïennes ; on en retrouve déjà les signes : volcans, longues huttes, chasseurs de têtes à Bornéo, masques traditionnels et costumes de plumes, toute une ethnographie des îles pacifiques débute après le monde indo-musulman de Java, l’hindouisme de Bali.

Mais d’autres questions s’ouvrent : pourquoi la Papouasie-Nouvelle Guinée ne fait-elle pas partie des circuits Asie du Sud Est, au moins comme possibilité ? Plus dérangeant, pourquoi l’Australie ne fait-elle pas partie de l’Asie, dans les nomenclatures et les représentations, malgré le slogan « Australia is a part of Asia ? » Plus étonnant encore, historiquement, pourquoi l’Australie n’a-t-elle pas été plus tôt découverte et colonisée, par les Indiens, les Arabes, les Indonésiens, les Malais. Car le Timor Oriental n’est pas très distant de Darwin – mais les quelques réseaux d’échange étaient tous situés de l’autre côté, dans le détroit de Torres, au nord de la péninsule d’York, comment se fait-il qu’à l’arrivée des européens, cette île immense n’ait été peuplée que d’aborigènes, chasseurs cueilleurs, certains au sud n’ayant pas maîtrisé même le feu, tandis que non loin, sur l’île de Java, florissait une riche civilisation, nourrie par l’Inde et le monde arabe ? Est-ce parce que l’Australie ne mène à rien, n’est située sur aucun lieu de passage ? Car l’Indonésie se développe autour des détroits qui conduisent de la Chine à l’Inde, Sumatra, Java, plus que Bornéo, plus que Célèbes. Il n’y a plus à l’est que des petites îles commerçant entre elles, mais pourquoi la chine ou l’Iran conduiraient-ils des flottes vers la Mélanésie ? De même au sud, on ne tombe sur l’Australie que par hasard, ou par curiosité, mais les routes usuelles en sont loin.

Il y a, pendant toute l’époque médiévale et dès l’antiquité, quelque chose comme une unité de l’Eurasie ; comme le continent australien est sillonné de songlines, routes qui relient les points les plus éloignés, l’Europe, l’Asie et l’Afrique du Nord sont parcourues continuellement, plus ou moins fréquemment, pas des hommes et des caravanes, échangeant produits, senteurs, costumes, idées, religions. Mais l’Océanie reste à l’écart, de même que l’Afrique du sud, et que l’Amérique.

L’Australie, contrairement à la Nouvelle-Zélande et la Polynésie, n’est pas habitée par des peuples marins, qui lancent leurs barques à la découverte de terres nouvelles, mais de continentaux, qui placent le cœur spirituel de leur monde au centre du désrt, dans le monolithe rouge d’Uluru.

Encore aujourd’hui, j’en parlais avec Philip, alors que les Australiens vivent tous dans des villes portuaires, ils continuent à considérer, fantasmatiquement, le cœur continental et la pierre, le désert et son sable rouge, comme leur patrie spirituelle ; non pas les vagues du Pacifique ou des mers du sud, le port de Sydney, la baie de Melbourne.

 

4 décembre 2008

 

Les trois orients se mêlent dans l’archipel malais : Chine, Inde et monde arabo-musulman. Le Musée des Arts Islamiques de Kuala Lumpur consacre des salles à ces divers univers ; l’architecture évoque la Syrie, l’Iran, mais on y trouve des Corans chinois. Les femmes voilées qui le visitent reconnaissent comme relevant de leur tradition ces dômes, ces minarets, ces fontaines de mosaïque.

Mais ces univers, les orients, n’étaient pas clairement isolés. Je lis ainsi que la Grande Mosquée du Sulan Hassan, au caire, est décorée de fleurs de lotus chinois, signe du commerce important liant à l’époque – au 14e sicèle – ces deux mondes.

J’aime la façon dont coexistent au sein de cet archipel, plusieurs peuples, issus de plusieurs cultures, chacune très nettement centrée. Plusieurs univers peuvent donc cohabiter ; il est possible de construire un monde collectif polycentré.

Le centre du monde est la pierre noire de la Ka’aba, rocher-météorite – et non statue taillée de main d’homme. Pur don de l’extérieur, signe de transcendance, il est possible que ce soit une météorite. Allah comme alien ?

 

5 décembre 2008

 

Au Musée des Arts Islamiques de KL, une carte du « monde malais », qui couvre les îles de l’Indonésie, les Philippines, et la péninsule. Terre de navigateurs, archipels. Religions importées, catholicisme, Islam. Ouverture et métissage des peuples marins. Langages apparentés, fédérations. Sur une carte anglaise de 1874, intitulée « Indian Archipelago », je remarque qu’à droite, l’île de Nouvelle Guinée n’apparaît qu’à moitié, coupée par le cadrage. L’orient de cette île, correspondant à l’Etat de Papouasie, n’a pas semblé suffisamment important au cartographe. J’observe le même phénomène, exactement, sur une carte plus vieille d’un siècle, intitulée « An accurate map of the East Indies », et sur une troisième, hollandaise celle-ci, datée de 1606-1623. La coupure qu’institutionnalisent les frontières actuelles et les choix des guides South East Asia n’est donc que la continuation d’une structure géopolitique plus vieille de quatre siècles, et qui fait s’arrêter les Indes Orientales à la moitié de cette grande île. En les montrant à Philip, je me rends compte en outre que les cartes hollandaises et la carte anglaise la plus récente correspondent exactement à l’air couverte par ces guides : Indochine, Thaïlande, Archipel Malais, Philippines. Quant à celle de 1750, elle inclut en outre l’Inde et le Tibet – représenté comme Etat séparé – mais la Chine, elle, n’a qu’une frontière, et se dissout dans le blanc du papier, sous l’inscription « Part of Chine ». Cet univers spirituel hippie-bouddhiste, était donc en germe déjà dans les cartes commerciales de l’Angleterre géorgienne.

 

6 décembre 2008

 

A Melaka, nous entrons par hasard dans un restaurant indonésien, face à l’hôtel. Plats en métal derrière une vitrine en verre, à l’entrée. Curry rouge d’agneau, curry rouge au poisson. Le poivre ou le piment restent sur les lèvres, agréablement ; le son du gamelan fournit la musique d’ambiance. Philip lit dans le quide qu’un ferry dessert Sumatra, depuis Melaka : deux heures de traversée.

 

7 décembre 2008

 

Les Hollandais contrôlaient Malacca. Précédés par les portugais, suivis par les anglais. Certains de leurs corps reposent encore, dans le petit cimetière ou dans les restes de l’église Saint Paul. Ils maîtrisaient alors le détroit, le passage entre la péninsule malaise et l’île de Sumatra. La victoire des anglais sur eux consacra la division des deux pays, qui n’est pas culturelle, pas ancienne, mais résultat de ces politiques récentes. Les guerres européennes du 18e et 19e siècles ont pour conséquence qu’il faut aujourd’hui beaucoup de paperasse aux habitants de Malacca pour aller travailler de l’autre côté, sur l’île de Sumatra. Si je regarde vers la mer, depuis la terrasse de l’auberge, j’aperçois la ligne imaginaire qui sépare les deux Etats. La forme de la ville dépend de cela, port devenu périphérique, devancé par Singapour, étape entre cette ville et Kuala Lumpur puis, aujourd’hui, centre régional prospère et Disneyland post-colonial pour touristes asiatiques : telles sont les conséquences d’un traité signé deux siècles plus tôt, divisant les territoires entre l’Angleterre et la Hollande. Mais de l’autre côté, même chose, une fois la frontière maritime établie, Malacca tombant aux mains des anglais, les Indes néerlandaises eurent pour centre Batavia, ou l’île de Java ; Sumatra, qui voisinait avec la ville principale, devient une périphérie lointaine, et périclite. Les chinois ne viennent pas y développer le commerce. On y commerce avec l’Afrique du sud plus qu’avec l’Inde ; en somme, réseaux, contacts, orientations, tout cela diverge, à tel point que, deux siècles plus tard, les deux villes qui se font face, de part et d’autre du détroit, sont habitées par des étrangers, qui ne se comprennent pas très bien les uns les autres, et se méfient.

Amusant recoupement, nous mangeons des frites belges, préparées dans un petit stand sur une perpendiculaire au marché nocturne de Chinatown. Le stand s’appelle pommes frites, et propose, outre les sauces tartare, samourai et mayo, satay et wasabi aïoli.

 

8 décembre 2008

 

Le dieu de la Genèse, plus qu’un créateur, est un classificateur. Tout était tohu wa bohu, tout était mêlé, mélangé, confus, vague amas de matières, où rien n’était distinct de rien, mais tout venait toujours avec tout, la lumière avec les ténèbres, et le sec avec l’humide. Yahwe n’a pas fait surgir quelque chose où rien n’était, dans une sorte d’éjaculation-mise au monde primordiale, avec une grande explosion de Big Bang : ce n’est pas cela que nous raconte la Genèse, pas les débuts de la matière. C’est autre chose, la création du monde comme cosmos, comme espace habitable et propice à l’humain, dans lequel ne sont pas confondus jour et nuit, soleil et lune, humide et sec ; où les plantes et les animaux déploient la variété de leurs espèces.

Le dieu de la Genèse est un séparateur, un classificateur, un organisateur du monde. Il n’est pas le potier grec, mais patient, l’enfant qui dans sa chambre, assis, range par ordre de taille et couleurs les boutons qui forment son trésor.

La Genèse ne raconte pas non plus la création du monde pour lui-même, indépendamment de l’homme, non, mais pour nous. Ce que nous dit le texte sacré, c’est que l’homme nécessite, pour apparaître et se dresser debout, que soit articulé, logiquement, le monde. Il n’y a pas d’homme dans le chaos, sans la séparation du jour et de la nuit, de la terre et des eaux, des espèces de plantes et d’animaux, l’homme n’est pas. La Genèse n’est pas un récit sur la création du monde, mais sur la création de l’homme. Qui, tout aussi bien, peut se faire en sept jours. Car il est radical, cet écart entre la conscience humaine de l’univers articulé, et son absence.

Dans cette perspective, l’imitation de Dieu consiste à perpétuer cet ordre, à faire exercice de la raison. L’organisation du monde est l’activité proprement humaine. La chute ? Elle survient quand l’homme n’est plus seul, mais qu’il engendre un double, et qu’ils débattent entre eux sur le nom des choses. C’est notre monde, où le logos est lui-même confus. Le déluge doit être lu conjointement à Babel. Noyer le monde sous les eaux, c’est aussi, métaphoriquement, replonger l’humanité dans la confusion du monde animal. Noé sauvant deux par deux les espèces est, peut-être, le conservateur du savoir, plutôt que de la vie même. Détruire l’homme, ce n’est pas détruire la vie, faire exploser la planète ; mais c’est confondre les éléments. Ce que décrit Jean, dans sa vision de l’apocalypse : il peint les éléments se confondant, la terre devenant eau, puis air, puis feu.

Ce qui peut s’interpréter comme concernant, non pas le monde, mais les hommes. La fin du monde, c’est la folie généralisée, c’est chacun parlant son langage, enfermé dans un univers lui-même instable et mouvant. D’où la peur de l’hérésie, d’où l’effort catholique pour imposer le discours commun, comme résistance à la dissolution de l’univers en autant de mondes qu’il y a d’hommes, ce qui serait le chaos, retour au tohu bohu d’avant la Genèse.

Ce que le texte enseigne aussi, c’est que la conscience du monde vient avant la conscience de soi ; qu’avant de devenir homme, il faut savoir discerner le jour et la nuit, le sec et l’humide, le soeil et la lune, les espèces animales et les plantes. Et que cela, qui est langage, est toujours donné, vient d’ailleurs, n’est pas spontanément généré par l’individu.

Quand on étend le sol, en élevant des remparts contre la mer ; quand on étudie la science et la philosophie, quand on lances des navires vers le lointain, pour étendre le nombre d’espèces animales et végétales de son propre univers, comme ont fait les Hollandais, qu’est-ce ? Accomplissement du commandement, mission divine, ou démesure, hybris, orgueil coupable ?

 

9 décembre 2008

 

Face au CBD de Singapour, au musée des civilisations asiatiques, du parlement, d’autres bâtiments coloniaux et modernes dont je ne connais pas la fonction, nous célébrons la fin du voyage au Sundanese Food, restaurant javanais sur la rivière. On nous apporte un bol de chips amères, qu’on trempe dans une pâte de poisson pimentée. Saveurs étranges, très loitaines, beaucoup plus que la nourriture indienne de ce midi. J’en comprends mal les harmonies, quoique j’en intuitionne l’équilibre et la complexité, comme un morceau de gamelan répétitif, bizarrement construit pour des oreilles occidentales. On nous apporte, avec le riz, du jus de poulet pour l’humecter, car le poisson que nous avons commandé grillé est sec.

 

10 décembre 2008

 

Raffles, fondateur de Singapour, est aussi l’auteur d’une histoire de Java.

 

11 décembre 2008

 

Dans le zoo de Singapour, à la sortie de l’espace « protected rainforest », on trouve deux statues d’indigènes, un noir, « the asmet of Irian Jaya », un blanc, « the Iban of Borneo ». Un petit panneau les présente comme « the librarians of the rainforest ». Ils sont là, debout dans leur costume traditionnel, à côté des larves de papillons, des phasmes et des coquilles de trilobites. La salle suivante présente, outre trois têtes agrandies de moustiques, une vidéo sur leur structure sociale, quelques sculptures traditionnelles et les produits fabriqués dans la jungle ou les mangroves.

Le même schéma se reproduit près des guépards. Un panneau présente l’Afrique « the land of divers culture and wildlife », où des photographies montrent cinq visages ornés de peintures traditionnelles puis, dessous, douze types d’animaux. On lit, à propos des Karo, représentés par un jeune homme souriant, les joues marquées de cercles blancs, « the most endangered tribe of the Ono river, Ethiopia ». Dans une vitrine, au centre de la hutte, sont exposés côte à côte objets d’artisanat Maasai – colliers et boucles d’oreilles en perles de couleur, tongs en pneu – et des crânes d’animaux, hyènes, antilopes, et lion, formant un portrait métonymique de l’Afrique animale et tribale – comme on représente l’Australie par un aborigène au boomerang à côté d’un kangourou bondissant.

Je trouve dérangeant surtout que la disparition d’une tribu – construction culturelle, historique – soit présentée comme celle d’une espèce animale, naturalisant radicalement les différences ethniques et culturelles. Est-ce la face cachée du multiculturalisme ?

 

12 décembre 2008

 

Parmi les rares espèces australiennes qu’on trouve en Asie, certains cacatoës, dans les îles orientales de l’Indonésie, venus sas doute par la voie des airs, depuis la Papouasie-Nouvell Guinée ; puis sur place, ils ont évolué, fomant une sous-espèce de la famille.

 

13 décembre 2008

 

Ce que désirent les hommes : je lis au musée des civilisations asiatiques que les javanais désiraient cinq choses : une femme, un kris, un cheval, une maison, un oiseau qui chante ; et cela suffirant à leur bonheur.

Mais c’est déjà beaucoup – ce bonheur est d’une civilisation riche, où l’on vit dans des maisons propres, où l’on a le loisir d’écouter chanter son oiseau en cage. Les rois d’Indonésie, lisais-je dans le musée, dépensaient des sommes considérables pour les arts. Amour du beau, mais aussi disponibilité du superflu – riz sur les terres volcaniques fertiles, et le surplus du commerce des épices. Mais, surtout, ces sommes étaient dépensées pour les arts vivants, danse, musique, théâtre. On est très loin de l’éthique genevoise : le surplus ne doit pas être investi pour augmenter la production. Le surplus ne doit pas être redistribué non plus, pour accroître la consommation de chacun, comme dans le modèle proposé par Singapour, mais permettre qu’un classe d’individus, non soumis à la nécessité de produire la nourriture, se consacrent à la beauté.

Nous n’avons pas aperçu grand chose de l’Indonésie depuis l’avion, bien que nous ayons, d’après la carte, survolé Sumatra puis Java. Les îles étaient couvertes de nuages épais, malheur et bénédicion des zones équatoriales. Mais c’est là que nous avons franchi l’équateur, pour passer à l’hémisphère sud. Effet secondaire étrange de la direction prise par notre vol, nous avons vu s’allonger le jour sous nos yeux. La nuit tombait à 7h ou 7h30 à Singapour – douze heures de soleil par jour toute l’année, décalage d’une heure, et trente minutes supplémentaires de lumière résiduelle après le coucher du soleil. Nous aurons gagné, rien que pendant ce vol, une bonne heure de jour. C’est aussi qu’au-dessus de l’Indonésie, nous sommes entrés dans l’hémisphère austral. Nous sommes dix jours avant le jour le plus long, nous sommes au début de la saison chaude.

 

14 décembre 2008

 

Leah, la sœur de Clare Schulze qui nous héberge, a pris des cours d’indonésien à l’école – mais se plaint des méthodes : elle n’en a rien retenu. Puis elle a fait de l’espagnol, dont restent des bribes ; et maintenant, se met à l’arabe, après un voyage au Maroc, mais veut un cadre qui convienne, pour apprendre vraiment. Depuis Perth, ce n’est pas absurde, on est sur l’océan indien. Leah nous disait qu’il est moins cher et moins long de passer le week-end à Bali qu’à Melbourne ou Sydney. Dubaï n’est quà dix heures d’avion, on se rend partout en Europe et dans le Moyen-Orient depuis là.

L’Afrique n’est pas loin non plus. Le mari de Clare, Tyson, est originaire d’Afrique du Sud, comme une personne sur treize à Perth. Proximité culturelle et linguistique, culpabilité collective pour la façon dont les indigènes ont été traités.

 

15 décembre 2008

 

L’Indonésie, comme l’Australie, a sur son territoire de nombreuses tribus indigènes, chasseurs-cueilleurs, ou pratiquant une agriculture très rudimentaire. Mais du fait de la présence hollandaise, et des dynamiques de la décolonisation, ils n’apparaissent pas comme victimes de l’histoire. L’arrivée des malais, l’influence de l’Islam, et la domination de Java sur les îles orientales, tous ces phénomènes n’apparaissent pas de façon si nette qu’en Australie. De ce fait, les aborigènes n’ont pas le pouvoir politique et symbolique dont ils jouissent en Australie. L’effort dialogique pour écouter la multiplicité des lois et des voix constituant l’histoire et l’éthique du pays n’est pas aussi dominante. Et les colons sont rentrés en Europe.

Singapore

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16 mars 2008

 

Invitation pour déjeuner chez Ai Lin, à Montmartre. Amie de Pearly, bourgeoise de Singapour, elle vit dans une maison rue Damrémont, sur le mode Bohême, avec piano à queue. C’est une artiste peintre, il fallait que de Singapour, elle vienne à Montmartre.

Singapour : sur l’équateur, ou presque : il pleut 24h sur 24 à la saison des pluies. Ai Lin, aussi, nous a raconté qu’elle avait un jour vu un python sur un réverbère, et dans la piscine d’un de ses amis. Por attrapper la bête, ils ont laissé filer des poulets, le python, plus lourd, se déplaçait moins vite, et ils ont pu l’attrapper.

Pays du commonwealth, on y parle anglais ; buildings, banques : une sorte de Monaco sud-asiatique.

 

6 juin 2008

 

Singapour, c’est une petite ville, m’a dit hier Ming au Starbucks, derrière Beaubourg. Il est vrai que, depuis Pékin, ce n’est sans doute pas grand.

 

9 juin 2008

 

Singapour, zone offshore. J’ai lu dans un des livres d’Aline le nom de Singapour, comme lieu de refuge bancaire et fiscal pour les riches. Penser le contraste entre Singapour (Hong-Kong, Taïwan), paus sans territoire et sans ressources naturelles, qui doivent générer l’argent par la transformation de la matière, le service et la finance, et l’Australie, dont la richesse est d’abord agricole et minière.

Est-ce que les ressortissants de Singapour achètent des territoires à l’étranger ? Qu’est-ce que cela signifierait, détenir par l’économie des terres que, politiquement, on ne contrôle pas.

 

9 juillet 2008

 

C’est à Singapour que nous aurons le plus de contacts. Etienne Costet et Katsuya Kubo, deux anciens élèves de Philip, y travaillent, envoyés par Axa pour s’occuper de la zone Asie.

 

10 juillet 2008

 

Philip vient d’essayer de prendre les billets Singapour-Perth sur internet. Echec de la transaction. Compte trop bas, grévé par les billets du transsibérien qui viennent d’être débités, l’empreinte pour la Tour Eiffel, la reproduction de la thèse, et l’avance des billets pour Nîmes avec Angela. Abstraction, lorsqu’au téléphone avec ma conseillère à distance de la Société Générale, je réponds à son « quel montant la transaction ? » « 670 $ de Singapour, ça doit faire environ 250 euros ». Parce qu’une machine a refusé d’accepter en paiement d’une promesse de transport une suite de chiffres que j’ai tapés sur mon ordinateur, à la maison, 391 rue des Pyrénées, Paris 20e

Les billets sont, cependant, trouvés : Tiger Airways, Singapour-Perth, départ le 13 décembre (samedi), vers 16h, arrivée à Perth le même jour, à 10h du soir. 6 heures de vol, on peut même choisir ses places avec un supplément de 28 $ pour les sièges à côté des issues de sécurité ou du premier rang, 7$ pour les autes. Le coût total est d’une centaine d’euros par personne.

 

15 juillet

 

Pris aujourd’hui les billets Singapour-Perth, pour une centaine d’euros par personne. La carte était en fait bloquée par le service de contrôle des fraudes de la Société Générale, qui trouvait suspectes ces commandes de billets à des compagnies situées à Singapour. J’ai dû, donc, justifier à la dame du service carte bleue mes tentatives de paiement pour qu’elle débloque la carte. Au total, j’aurai mis presque une semaine à pouvoir payer les billets, mais j’aurai compris entre temps, je crois, un peu mieux comment fonctionne le système bancaire, de façon concrète.

Les paiements sur internet ont quelque chose de magique. En parlant avec tous ces opérateurs et ces opératrices via le 3933, 0,34 € la minute, j’essayais de me représenter l’existence de ces individus qui, de Perpignan ou d’ailleurs (fort accent du sud), expliquent par téléphone aux clients société générale pourquoi l’insertion d’une suite numérique sur un clavier d’ordinateur ne leur a pas permis d’acquérir une promesse de transport entre deux lieux situés au bout du monde.

 

8 août 2008

 

Punta Rucia, Gertie, allemande, qui vit en République Dominicaine depuis vingt ans et tient une petite pension dans un endroit reculé, lorsque je parle du voyage à Singapour, commente « es el paese mas limpia nel mundo ». Elle montre un mégôt de cigarette : si tu le jettes par terre, 50 dollars, puis elle se tourne vers la plage, et fait une moue « ici, pfff ! » Les gens viennent et jettent des paquets entiers, riches et pauvres.

Autoritaire, donc, Singapour, et propre. Y a-t-il un peu de participation populaire ? Je suis curieux, très curieux de ce pays.

 

15 septembre 2008

 

Chez Gibert, je viens d’acheter une carte de Singapour. Trois ou quatre échelles : toute l’île, la ville, et les quartiers de Chinaton et « Little India / Arab Street ». Je prends alors conscience de la situation géographique de Singapour, entre les mers chinoises, à l’est, et l’océan indien, qui donne sur le Golfe Persique, à l’ouest. Une autre ville, comme Istanbul, Nijni Novgorod, et Venise, où l’orient rencontre l’occident. Si ce n’est qu’ici, ce n’est pas le même occident.

 

17 septembre 2008

 

A ce jour, le dollar de Singapour vaut la moitié de l’euro. 2 $ équivalent à 1 €. Nominativement, c’est le monnaie la plus forte.

 

22 septembre 2008

 

Certains juifs allemands, partant pour Shanghaï, ville ouverte à la migration, se sont arrêtés à Singapour dans leur périple.

 

30 septembre 2008

 

Il y a, dans l’île de Singapour, une réserve naturelle, morceau de jungle où vivent des singes. Nous irons.

 

1 octobre 2008

 

On parle à Singapour une forme d’anglais qu’on appelle « singlish », version asiatique de l’anglais. D’après ce que je lis, les standards s’effondrent, et la majorité de la population ne parle pas correctement. De sorte que s’est mis en place un mouvement, « speakgoodenglish.org.sg »

 

8 octobre 2008

 

Port, lieu de transit des marchandises. Aujourd’hui, Singapour est le deuxième au monde, après Rotterdam. Pendant longtemps, Guangzhou était le seul point d’entrée, pour les marchandises occidentales, sur le marché chinois. Point d’échange, rencontre et transit. Singapour est le dernière étape de notre parcours continental, après franchissement d’un pont séparant l’île du continent. On aurait pu, tout autant, rejoindre cette ville par la mer, depuis Marseille ou Le Havre.

 

13 octobre 2008

 

Première véritable expérience d’internationalisme asiatique à Shanghai. Nous mangeons dans un restaurant coréen, au sixième étage d’un centre commercial dans Nanjing Lu. Ming demande : le chef est chinois ou coréen ? « Chinois », répond le serveur. Internationalisme limité.

Plus tôt, dans le marché des antiquités, deux asiatiques négociaient avec le vendeur en anglais. Ils étaient aussi coréens. Le vendeur leur donnait un prix, puis il ajoutait « c’est le prix pour les Coréens, pour les Japonais, c’est 30% de plus. »

Toutefois, c’est encore un internationalisme du nord. A Singapour, je ne sais pas si nous rencontrerons autre chose : chinois, malais, thaïs, indiens.

 

16 octobre 2008

 

Comme Singapour, Shanghaï se représente comme une ville cosmopolite et multiculturelle, riche de son commerce et du contact avec les étrangers, où les peuples se rencontrent. Y a-t-il des liens particuliers entre ces deux villes ?

Très belle présentation de Charles Yi Tong Lin, artiste et marin, qui présent une série de photographies prises aux frontières de Singapour, on y voit des bouées, des vagues, et les deux côtés d’un paysage. On se dit : pour prendre une de ces deux photos, l’artiste a franchi la frontière – il a dû, pour voir de l’autre côté, traverser. Mais il a simplement fait le tour d’une bouée. Frontières maritimes ? Qu’est ce que cela signifie ? sur un mur, deux cartes identiques – sur l’une d’elles, le territoire de Singapour est évidé, on ne voit que la Malaisie qui l’entoure ; sur l’autre, on ne voit que Singapour, la grande île et les quelques plus petites qui composent le territoire, cernées d’un liseré bleu, puis du blanc qui signifie la mer, posées sur un cadre, et flottant sur le fond resté nu, littéralement coupées du monde.

 

19 octobre 2008

 

On parle de Singapour comme d’une ville pleine de règles. En arrivant à Hong Kong depuis la Chine continentale, on ressent quelque chose de cet ordre. Promenade non fumeur au long de la baie, respect des feux rouges, panneaux dans le port interdisant les bains de soleil et, tout à l’heure, à l’arrêt de taxi face au débarcadère des ferrys, cet homme qui s’est tourné vers nous pour nous dire « excuse me sir, there’s a queue. »

 

21 octobre 2008

 

Dès Hong-Kong, nous expérimentons l’efficacité qu’on associe traditionnellement à Singapour. Notre avion pour Tokyo part à 8h20, mais nous avons quitté l’appartement de Pearly vers 5h45 ; après quelques minutes dehors, nous avons trouvé un taxi qui déposait quelqu’un. 5h54, nous étions à la station de trains pour l’aéroport. Propre, efficace, bilingue : on peut enregistrer ses bagages directement sur place, et ne pas les traîner avec soi dans le train – sans télévision, sans mesasge de propagande, et remarquablement propre. A 6h00, nous étions dans le wagon ; quelques minutes plus tard, il décolle, et dans une vingtaine de minutes, nous dépose à l’aéroport. « What efficieny », dit Philip, souriant ; pendant que j’écris, une quarantenaire heurte mon pied qui dépasse, et me fait légèrement déraper sur la page. Elle m’adresse un ravageur « I’m sorry ».

[Je découvre ensuite, et j’en suis un peu triste, un panneau sur le mur qui dit « the front seats do not have speakers ». Je vais voir derrière, et me rends compte que sur un écran passe un programme de divertissement (photos du Caire, puis interview de consultants en business international.)]

Un bouton, sur les sièges, permet de régler le volume des hauts parleurs situés dans l’appui-tête – et dont profitent malheureusement aussi les voisins.

 

22 octobre 2008

 

Plus de panneaux et de règles encore à Tokyo qu’à Hong-Kong. Mais on perçoit, de plus, toute une série de codes inarticulés régulant la politesse et le juste comportement. Je ne les connais pas, mais crains, en les transgressant malencontreusement, de m’écrouler, terrassé par une soudaine violence populaire, exercée contre moi par une vieille dame, une commerçante, un chauffeur de taxi. Plus que l’amende, la mutilation, la mort. « I’ve never seen a place that’s so much against the human », dit Philip a propos du Japon, tandis que nous cherchons en vain la sortie d’un centre commercial sur Rippongi Hills. Il y a des barrières aux routes, et des panneaux cerclés de rouge où la pauvre silhouette au trait noir est barrée de rouge, « no humans allowed, here is car space ». Hier, dans la rue, Claire a prévenu « pousse-toi, sur le trottoir, ici, c’est les vélos qui sont prioritaires. »

 

26 octobre 2008

 

En mesurant – au doigt – les distances entre les villes sur la carte des vols dans le magazine NWA, j’ai vu que Singapour était plus proche de Riyad que de Harbin, et de la péninsule arabe que de la capitale chinoise.

 

29 octobre 2008

 

Qui sont les chinois de Singapour ? Pourquoi sont-ils là ? quelles relations maintiennent-ils avec la Chine continentale ? Nous avons parlé ce matin de la stratégie géopolitique américaine vis-à-vis de la Chine, déployer comme un éventail maritime, de Singapour au Japon. Der-Yang nous a dit aussi que les chinois n’étaient pas un peuple colonisateur, et qu’ils considéraient leur propre pays comme le centre du monde. Une question pour moi, cependant : pourquoi la diaspora ?

Je vois en tous cas la grande visibilité culturelle de cette diaspora. Dans une librairie de Kowloon, je feuillette plusieurs romans classés comme « Chinese Literature » : Pangs of love de David Won […], sur l’expérience d’un asiatique américain. Aloft par Chang-rae Lee : vie d’une famille asiatique dans une banlieue américaine ; Bone de Fae Myene Ng, racontant la vie dans le Chinatown de San Francisco, puis Mammon Inc. De Hwee Hwee Tan, singapourienne vivant en Angleterre, étudiante en creative writing à l’université d’East Anglia.

 

30 octobre 2008

 

Bateaux à l’horizon, sur plusieurs plans, dans la brume polluée du port, vus depuis un banc sur l’île de Lamma. Silhouettes gris-bleu flottant sur la lumière des vagues. Extensions de l’île sur l’océan. J’entrevois, en les observant, ce que peuvent signifier les eaux territoriales. Etendue marine proche de la terre, et dont les produits – poisson, coquillage – reviennent aux terriens qui la bordent, et qu’on ne peut traverser librement, sans signaler sa présence, car on occupe le champ de vision, car on est aperçu depuis le port. Bateaux comme tentacules de l’homme, jetées sur l’océan. Symbole du marin, la pieuvre – et l’encre, comme le drapeau noir du pirate, ou l’oubli, le grand oubli : sur l’océan, les vagues effacent les traces en quelques minutes, et l’on disparaît au loin, sans conséquences ; on demeure en surface.

 

2 novembre 2008

 

Au musée provincial de Nanning, je vois à la librairie du musée toute une série de livres consacrés aux pays d’Asie du Sud Est : Laos, « the fragrance of Dok Chapon », Philippines, « Dancing on the water lily », et Singapour, « The Merlion in the sunshine ». Je suppose, si je lis bien les kanjis correspondant à la traduction, que « Merlion » réfère à quelque espèce de poisson.

 

4 novembre 2008

 

Fatigués déjà par le bordel vietnamien – circulation totalement anarchique et bruyante, abus de confiance constant – j’anticipe avec envie la propreté, le calme et la législation dure de Singapour.

 

10 novembre 2008

 

Il est amusant de voir comme, en voyage, on est plus ou moins conscient de l’existence de règles et de lois. Singapour est connue pour sa législations stricte : amendes pour les chewing-gums jetés dans la rue, 300 $ pour traverser hors des passages cloutés, etc. Mais, je suppose, de nombreux panneaux rappellent, comme à Hong-Kong, l’existence de ces règles, avec des petits dessins, des chiffres, et des textes bilingues.

Au vietnam, par contre, on n’est guère conscient des régulations. Parce que c’est un pays pauvre, on s’attend à l’anarchie. Nous en avons fait l’expérience ce matin. Nous sommes arrivés à la gare de Hô Chi Minh City vers 9 heures. Après deux coups de fil à nos hôtes hospitalityclub, nous avons voulu sortir. Mais une femme vérifiait les tickets à la sortie. Je demande à Philip « Tu es as ? », il en sort deux, ce sont les Hanoï-Hué, « I must have left them in the train. » Nous donnons donc les Hanoï-Hué à la femme en robe bleue, qui nous dit vaguement quelque chose en vietnamien, mais nous continuons, comme si de rien n’était. Puis nous cherchons une consigne à bagages. Un bureau d’information semble prometteur, on s’approche ; une femme nous empoigne et nous fait entrer dans le bureau. Nous pensons que c’est pour nous aider avec les bagages – que non ! Ce sont les billets. Plusieurs femmes nous entourent, demandant les billets, nous montrons les Hanoï-Hué, nous expliquons, en anglais lent, avec des gestes – que nous les avons laissé dans le train, que nous ne savions pas, qu’on ne les montre pas à la sortie dans nos pays. Rien n’y fait, les femmes ne comprennent pas, croient que nous sommes arrivés directement d’Hanoï, veulent nous faire remplir un papier. Seule une d’entre elles parle un peu d’anglais, très approximatif ; des hommes en uniforme vert, puis bleu, viennent et repartent, on escorte Philip furieux jusqu’au train ; les femmes de ménage n’ont heureusement pas jeté les billets, que Philip brandit en sortant, puis il m’appelle, et nous sortons énervés, sans montrer même les fameux billets aux cinq femmes en bleu.

De notre part, est-ce une attitude grossière et colonialiste ? Oui, nous ne parlons pas leur langue, et ne respectons pas leurs régulations. Mais de leur part, alors que le pays dépend en partie de l’argent des touristes, est-ce qu’il ne serait pas de bonne politique d’avoir au moins un agent qui parle anglais couramment dans la gare principale, et d’avertir à l’achat les touristes éventuels qu’il faut montrer ses billets à la sortie, de le rappeler par des panneaux dans le train, bref, de faire un effort d’information pour éviter ce genre de situations. C’est aussi le défaut du rough guide, où nous n’avons lu nulle part qu’il fallait précieusement conserver son billet. De leur part aussi, n’y a-t-il pas ce défaut, de croire qu’il n’y a pas de règles ici ? Ou qu’on les connaît spontanément ?

 

25 novembre 2008

 

Je vois, dans une exposition sur le performance art à Bangkok, plusieurs artistes de Singapour qui, tout à coup, semblent proches.

 

26 novembre 2008

 

Sigapour n’a pas de langue propre. On y parle le « singlish », version sinisée de l’anglais, le britannique officiel, mais aussi le chinois, l’hindi, le malais, et toute une série d’autres idiomes. C’est le plus grand port du monde, marchandises et commerçants de toutes nationalités s’y rencontrent. Et l’échange marchand ne nécessite pas de grandes compétences linguistiques. C’est ce que m’enseignait mon oncle Marcel et Jean-Bernard Darmon, qui tous deux faisaient du commerce avec l’étranger, proche ou lointain. Pour réussir dans le business, il faut d’abord savoir faire du business, et le reste suit ; contrairement à ce que voudraient faire croire les lettrés, spécialistes de l’étranger, qui font à grand coût découvrir les fines distinctions culturelles. Mais ces distinctions culturelles, les différentes modalités éthiques correspondant aux différentes nations, races, religions, cités, cultures et langages, sont elles-mêmes une marchandise : directement, comme divertissement ; plus indirectement, car elles peuvent aider à prévoir les comportements, anticiper les désirs, connaître la structure de l’espace et du temps ; et constituent donc une étude préalable du marché, permettant de savoir, étant donné telle culture, tel pays, telle langue, quelle marchandise proposer à la vente, en quel endroit, quand, et comment bien l’emballer pour lui donner le maximum de valeur.

 

27 novembre 2008

 

Singapour est à l’autre bout du monde – aussi loin qu’on puisse aller par voie de terre depuis Paris ; pourtant j’apprends que, selon la légende, les sultans de Johor, héritiers des sultans de Malake, qui régnaient sur ces territoires entre le 15e et le 18e siècles, se disaient descendants d’Alexandre le Grand – partageant donc une histoire commune avec tout l’univers européen. Je me rends compte aussi, paradoxalement, que depuis le Vietnam (ou le Japon ?), je n’ai fait que me rapprocher de l’Europe, et que le vol vers l’Australie m’en rapprochera plus encore.

Corollaire : il n’y a pas vraiment d’ « autre » en Asie.

 

28 novembre 2008

 

Réflexions sur le commerce : il faut compter avec la marée des appétits, le retour cyclique de la faim, qui s’étend de la nourriture aux autres marchandises, ainsi que la corruption des produits, nourriture qui défraîchit, vêtements qui se démodent. Il faut donc, pour être bon commerçant, savoir gérer ces flux ; c’est le même genre de talent que celui de contrôleur des digues.

 

29 novembre 2008

 

On critique souvent, trop facilement, les métissages et la fusion, proclamant la supériorité de l’authentique. Ce peut être un mauvais calcul. La meilleure nourriture vietnamienne, c’est à Green Kitchen, restaurant de Chumphon en Thaïlande du sud, que nous l’avons goûtée. Le meilleur chinois reste, dans ma mémoire, celui de l’Esplanade à Strasbourg, et les meilleures gelati chocolat, celles de Cibo, sur Rundle Street, à Adélaïde.

 

30 novembre 2008

 

Essentiel au commerce, à l’échange de biens, les banques. Andrew, qui nous héberge à Penang, travaille pour une banque d’affaires chinoise, qui prête à court terme les fonds servant à régler l’achat de marchandises, entre leur arrivée dans les entrepôts du port et leur vente aux négociants locaux.

 

1 décembre 2008

 

Nous faisons l’expérience aujourd’hui du mystère des banques. Ma carte visa temporaire, qui me permettait de retirer de l’argent par avance de cash au Vietnam, à Hong-Kong, en Thaïlande, n’a pas été acceptée par HSBC Penang. Philip est indigné, je trouve plutôt normal qu’on ne puisse pas systématiquement obtenir une somme d’argent sur présentation d’un morceau de plastique n’importe où dans le monde. La ville de Penang est pleine de banques – beaucoup sont locales, et comme celle où travaille Andrew, servent d’infrastructure financière aux négociants et entrepreneurs locaux.

 

2 décembre 2008

 

Ce n’est pas le mélange en soi qui fait la richesse, mais une sorte d’équation proportionnelle entre la diversité des produits présents et l’ordre de leur catégorisation. Ajouter à cela, position favorable, et la chance.

 

4 décembre 2008

 

Dans l’exquis restaurant du Musée d’Art Islamique à Kuala Lumpur, Philip et moi théorisons ce que nous appelons le luxe arabe : murs décorés de gavures, espace, baklavas complexes, et qualité du produit. Plus précisément, ce qui me semble caractériser ce type de luxe, c’est une équation très nette entre le temps nécessaire à la fabrication de la marchandise et sa valeur. C’est une sorte de capitalisme transparent, le prix correspondant au nombre d’heures travaillées pour exécuter la chose. Philip, hier, s’est acheté dans la boutique Arabian Oud une bouteille de parfum Kashgar, à l’odeur de sel et de citron vert. La brochure présentait trois produits phares de la marque, trois concentrés de parfum contenant essentiellement de l’huile essentielle de bois d’Oud. Le texte expliquait, cette huile, dans sa forme la plus pure, peut coûter jusqu’à 20 000 dollars le kilo, car le bois parfumé met jusqu’à 300 ans pour pousser. Le prix dépend du temps, y compris le temps que met la terre à faire pousser la chose.

On est très loin du marketting occidental, où c’est le nom, Britney Spears, Calvin Klein ou Chanel, selon le niveau de fortune et d’éducation, qui détermine le prix de l’objet ; plus fondamentalement, où le prix dépend non pas du travail, de la facture, mais du désir que les acheteurs potentiels ont de la chose.

En art, c’est très clair, c’est le coup de génie de Pollock versant colériquement la peinture sur la toile, contre le lent travail du calligraphe qui couvre toute la surface d’une toile avec les versets entrelacés de telle ou telle sourate. Le prophète a le monopole du trait de génie ; les successeurs n’ont plus que le travail à disposition. Quant au désir de la marque, ou de la star qui, parce qu’elle pose avec la montre ou le jeans, en décuple la valeur, il tombe sous le coup de l’idolâtrie, n’est pas acceptable.

Ainsi le luxe et le goût du luxe est totalement compatible avec les exigences religieuses : il n’est pas question de promouvoir la pauvreté, tant qu’on s’acquitte du devoir de l’aumône. Mais le muxe est acceptable en tant qu’il est le résultat du travail humain, sans que s’y superpose aucun processus magique. A l’inverse, les sociétés chrétiennes et post-chrétiennes oscillent entre le rejet radical de toute richesse, et le culte idolâtre de l’image – qui fait jouir de l’objet selon son prix, selon la valeur qu’on y attache, indépendamment du processus qui l’a produit, puis l’a transporté jusqu’au lieu dans lequel on entre en rapport avec lui, comme marchandise.

 

5 décembre 2008

 

Certains produits ciblent un marché, ce n’est pas nouveau. Je vois au musée des Arts Islamiques à KL une série de textiles importés d’Inde ; les motifs correspondent aux styles d’Asie du Sud Est, et les fabriques de la côte des Malabars produisaient en fonction de cette demande étrangère.

On est loin de l’idéal français, qui cherche et promeut l’authenticité terroir du savoir-faire local, veut des châles indiens car ils portent en eux quelque mystique essence de l’ailleurs, ou des vins de telle ou telle région, qui sont perçus comme émanation magique de l’esprit collectif autochtone. Ces tissus ne signifiaient guère, pour ceux qui les fabriquaient, sinon l’espérance d’un gain ; car il s’agissait de plaire au client plus qu’à soi-même.

 

7 décembre 2008

 

Singapour, idéal colonial : pas d’autochtones. Malais, chinois, tamils, arabes, européens, tous y sont venus tardivement. Quant Raffles a fondé la ville, il n’y avait sur l’île qu’une centaine de villageois. Ville non seulement malayo-britannique, mais aussi, plus intéressant pour l’Asie contemporaine, « l’Impero du Cindia » comme le décrit Rampini, ville indo-chinoise, à mi-chemin de Shanghaï et de Mumbai.

 

8 décembre 2008

 

Violence : le nom de la ville signifie « côte du tigre ». La bière qu’on y fabrique a le même nom, « tiger ». Au cinéma, je vois une publicité pour Tiger. Deux hommes assis sur la plage voient passer une belle blonde, et font apparaître de la bière tiger en quantités de plus en plus importantes – caisses, camions, bar – jusqu’à ce que l’un des deux transforme en verre de bière son copain, puis le fasse réapparaître. La pub se clôt sur les mots : « tiger, enjoy winning. »

 

9 décembre 2008

 

En avance pour le bus, nous déjeunons à la cafétéria Aneka Selera – 4,50 ringgits en poche, nous devons comparer les prix. Une femme voilée s’approche, « What you want ? » On lui explique la situation, Philip demande « Do you have roti Canai ? » « No, you can have nasi lemak, two ringgit ». Et par hospitalité, pour nous récompenser d’avoir choisi son restaurant, par pure bonne humeur, elle nous donne une double ration de riz. Je réfléchis à la richesse, qui n’est pas seulement la possession, mais la disponibilité des fonds. Le système bancaire international a cette conséquence, qu’il donne partout plus de puissance aux riches des pays riches, qui peuvent accéder facilement à leurs fonds partout, rentrant en concurrence locale avec des consommateurs ou des acheteurs potentiels plus pauvres, et font monter les prix. Ce qui nuit aux retraités, foncitonnaires et petits salariés, mais pas aux commerçants, qui s’enrichissent de cet argent venu d’ailleurs. Conflit d’intérêt, donc.

Après la brève traversée du pont – exclusivement prévu pour les véhicules, on ne peut pas venir à Singapour à pied – nous passons les contrôles de douanes. De grands panneaux annoncent que les « peppermint spray » sont illégaux, de même que la drogue, les explosifs, et la pornographie. Je déclare les trois cigares dominicains qui me restent du lot de cadeaux, l’officier les regarde, ouvre une boîte, puis me sourit, « OK, sir. » A la sortie du bâtiment des douanes, je vois une affiche sur un panneau, « Moral scars take a lifetime to heal », une ligne téléphonique informant sur les meilleurs façons d’éduquer son enfant pour éviter qu’il ne devienne victime d’abus.

Nous traversons l’île depuis Woodlands : routes en parfait été, les premières depuis que nous avons quitté l’Allemagne. On voit de part et d’autre des morceaux de forêt, beaucoup de verdure, beaucoup moins de tours que dans les faubourgs nord de Hong-Kong. Les pelouses entretenues sur le bord de l’autoroute, la verdure, la propreté, m’évoquent, je ne sais pourquoi, les trajets que je faisais adolescent de Brumath à Strasbourg ou, plus tard, à la Robertsau, le long du Rhin, vers la Wantzenau.

Une affiche à l’arrêt du bus invite à la délation – « you see something suspicious, call 889 », entre deux paires d’yeux. Sur le bord de la route, un panneau dit « 10 riders died on this expressway last year. Don’t be added to the number. »

Auberge de jeunesse dans Little India – quartier colonial, shophouses en arcade à un étage. Les habituelles couleurs, odeurs et sons de l’Inde – épices, voix aigües, bleu ciel et rose. Les prix ne sont pas tellement supérieurs à ceux de la Malaisie – 7$90 pour un VIP thali », soit 4 euros. Nous nous rapprochons ainsi, petit à petit, de l’univers développé. Je remarque aussi que les visages ont un peau plus belle, mieux entretenue. Plus d’argent, plus de cosmétiques, et peut-être une meilleure qualité de l’air. Détail amusant, devant nous un jeune indien mince, le visage finement taillé, boit sans porter le gobelet métallique à ses lèvres, inclinant la tête en arrière, bouche ouverte, il incline le verre et laisse couler en lui le liquide.

Nous allons dans une agence OCBM pour obtenir une avance de cash. Un grand jeune chinois mince nous aborde « what can I do for you sir ? » Il se renseigne, et nous confirme que nous pouvons effectuer l’opération. Nous faisons la queue, 45 minutes, puis patientons, 45 minutes, le temps que divers coups de fil internationaux soient passés pour autoriser la transaction. Nous quittons la banque énervés, pestant contre les prétentions de Singapour au titre de métropole internationale. Heureusement, la caissière souriante et voilée du musée d’art contemporain nous réconforte en nous vendant un ticket valide trois jours pour 5 $ – tarif étudiant.

Le musée présente une belle collection d’art coréen – grands tableaux abstraits, formés de motifs répétés, minimalistes, évoquant certains peinture contemplative américaine, et la musiqe de Philip Glass. Les trois premiers artistes, cependant, Pak Seo Bo, Lee Lefan et Kim Tschong Yeul, partagent la même posture existentielle zen : l’âme est le résultat d’un évidemment de soi, la peinture, un résidu des choses quand l’artiste a dépouillé tout désir à leur égard. Plus surprenant, les sculptures évidées de Lee Yong Deok, personnages sculptés en creux dont les visages, à mesure qu’on se déplace vers la droite ou la gauche, semblent se tourner, résultat d’une illusion d’optique. Nous nous arrêtons aussi devant les œuvres de Lee Lee Nam, peintures traditionnelles chinoises animées d’un lent mouvement, correspondant au passage des saisons, sur écran LCD, variation sur l’esthétique traditionnelle du rouleau, l’urbanisation du paysage asiatique, et les tableaux éclairés de derrière qu’on voit parfois dans les restaurants chinois.

Nous marchons ensuite le long de la rivière, sur la promenade miraculeusement propre, dépassés par les nombreux joggers. Les tours du CBD se dressent de l’autre côté, sur un avant plan de restaurants éclairés, terrasses et maisons basses. Puis nous débouchons sur la baie, fermée par une multitude de grues. Des ballons retenant des filets en pace parsèment les eaux tandis que, dans la voûte hérissée de l’Esplanade, un petit orchestre joue de la musique jazz, et que trois jeunes femmes discutent en chinois de l’autre côté. Quand l’orchestre s’arrête, on entend, venant de sous le pont, la voix d’une chanteuse des rues qui, dans son micro, pousse une reprise d’Abba.

Sur le quai, nous voyons le panneau d’ « holistic hub », « sacred space », qui propose méditation, yoga, reiki, etc. Après l’interruption d’une série de rabatteurs proposant seafood et chicken, nous dînons dans un très bon indonésien, recommandé rough guide, puis suivons une famille dans l’animation nocturne du bord de fleuve – bars à la mode, restaurants italiens, tapas, mongol, japonais et fusion, jeunesse à la mode et même, en tailleur sur le rebord d’un pont, deux ados blasés qui, mis à part les tongs, ont tout de petits parisiens. L’architecture est pleine de petits détails cools : bancs en forme de bulles, ou de gouttes oranges, vaste parapluie déployé sur l’allée centrale d’un mini quartier style néo-danois pastel, émaillé de lampes rouges au sol et d’arbustes tropicaux. Puis nous voyons la photo d’un couple asiatique, coupe de champagne à la main, elle en robe violette, inclinée vers lui, souriant aux reliefs d’un bon repas. La légende commente « At Clarke Quay, romance burns brighter ». Bar à la mode, cinquante mètres plus loin, le « clinic » propose une décoration style hopital, skai gris, fauteuils roulants et lampes de salles d’opération, légèrement verdâtre. Il semble que la chose ait du succès, le bar est à moitié plein, les gens boivent bières ou cocktails assis sur les canapés sinistres. Peut-être est-ce une façon d’être politiquement correct avec les personnes handicapées ? J’ai du moins remarqué que la ville est aménagée pour les fauteuils roulants.

 

10 décembre 2008

 

A l’exposition Japanese Art Media du musée de Singapour, on me montre un nouveau jeu vidéo, OLE coordinate system, de Terkiji Jun. Un petit personnage marche sur des espaces à la Escher, et l’on contrôle la perspective avec le clavier directionnel. Principe du jeu, les obstacles qu’on ne voit pas n’existent pas, le monde correspond précisément à ce que l’on voit. Même principe que dans le Buddha brisé du musée de Bangkok, le monde est tel qu’on le perçoit, le jeu consiste à changer sa perception du monde, et non le monde lui-même.

Un garde vient me parler « are you an artist sir ? » Il fait lui-même des dessins pour manga, me montre son carnet de croquis. Je lui raconte ma théorie, la met en rapport avec le bouddhisme. Il répond – « I think it also comes from the matrix – have you seen it ? » Il semble surpris que je me présente après notre petit discussion, se recule pour me tendre la main « I’m Billy », puis me laisse écrire. Il revient un peu plus tard à la charge « Would you like me to introduce you to this other exposition, mister Julien ? » Et me montre une grande figurine, « l’archange », représentant une sorte de personnage au cou fait de trois grenouilles emboîtées, d’où sort un torse humain monté sur une poulie mécanique. Il me glisse à la sortie que les mangas sont en vente au magasin, puis il ajoute à voix basse – « or you can download them on O-manga.com, but it’s not legal. »

Est-ce que les nerds, les informaticiens, webmasters et concepteurs de jeux vidéos sont la principale source d’opposition dans cette république ? C’est ce que nous nous demandons avec Philip lors de notre déjeuner dans le food court du Funan, le centre commercial informatique de Singapour. Beaucoup des habitants se comportent comme des sorcières. Ce matin, Philip essayait de demander à l’auberge s’ils pouvaient garder nos sacs pendant la journée. La femme au guichet répond, « for six dollars, we keep your bag, and you can have a shower, have tea, use our facilities. » Philip essaie de négocier pour que nous payions un peu moins car nous ne voulons pas la douche. La femme refuse « it comes as a package », puis brandit l’égalité, « we sold already the service to other people, it wouldn’t be fair if it was cheaper for you. » Philip s’énerve un peu, fatigué par sa nuit : le climatiseur gouttait sur son lit. Le femme, toujous l’impassible sourire aux lèvres, refuse d’écouter. « You should have told us earlier sir. » Philip hausse le ton « When ? 3h30 in the morning ? » La femme n’entend pas sa remarque : « You should have told us earlier sir. » Puis un indien dans la rue nous renvoie vers le Waterloo hostel où, pour 10$, un autre indien stocke nos sacs au coin d’un couloir pour la journée. Philip est abasourdi par le manque de flexibilité. La négociation ne semble pas possible, il y a des règles strictes, il faut les suivre, c’est tout. Hier soir, à l’auberge, un indien demandait à propos du reçu prouvant qu’il avait payé pour le jour suivant « What happens if I lose the paper ? » « You just keep the receipt, sir », « but in case ? » et la femme de l’entrée, « no in case, sir, you just keep the receipt. »

Est-ce l’angoisse d’une économie tournée tout entière vers l’extérieur qui génère ces bizarres individus rigies, incapables d’envisage l’au cas où ? Est-ce l’absence d’agriculture et de ressources en eau, la dépendance alimentaire totale, qui crée cette mentalité d’épicier, cette profonde absence de générosité que l’on sent dominer ici ? C’est le capitalisme à l’état pur, où n’entre pas en compte ce supplément des sociétés paysannes, la nature qui travaille pour nous, la nature qui donne fruit, cultures, qui d’un grain planté fait cent grains, de sorte que, miraculeusement, la nourriture suffit pour tous. Ici, tout se gagne, tout s’acquiert, et la générosité ne paye pas. Donc on est hostile envers l’étranger, rigide en rapport à la loi, pour que le monde reste un endroit propre et sans danger.

Petites frustrations : les prix enflés sans prévenir. Dans le café du national museum, je déguse un expresso – très bon ceci dit – qui me coûte 7,10$, soit 3,60€. Car il est affiché 6$ à quoi s’ajoute 7% de taxes et 10% de service. Rien n’indique ces petites surcharges sur l’ardoise, bien sûr. La musique est bien choisie – version jazzie de « I love you baby », mais les fauteuils sont très inconfortables, quoiqu’ils donnent l’impression inverse. On retrouve ici les trucs des sociétés capitalistes pour attirer le client – mais surtout, pour arnaquer le passant. Car je vois mal qui pourrait devenir un fidèle de ce café, ce qui n’est pas le but. Il ne s’agit pas d’un service public, mais d’une entreprise qui vise le maximum de profit pour le minimum d’effort. La force du pouvoit a pour fonction de garantir l’ordre social, dispensant chaque citoyen d’agir à son niveau pour préserver l’harmonie. Tous les efforts des individus sont redirigés vers la propreté, la surveillance, et l’ergonomie.

A l’entrée du musée d’histoire, on me tend un boîtier électronique avec deux écouteurs. La jeune femme me dit « this will be your companion for the visit ». Puis m’explique le fonctionnement. Je rigole en voyant le nom de l’objet « oh, it’s actually called companion, that’s cute. » Elle ne rit pas, sourit, très légèrement perplexe, embarrassée que je ne parvienne pas à mettre mes écouteurs correctement du premier coup.

La première salle, circulaire, présente un film monté en cut rapide sur les activités de la ville, avec en bande son la symphonie « geopolitical utopia » de Vladimir Martyrov, sorte de morceau post-minimaliste où le chœur martèle « Singapore, Singapore », comme on répétait « Staline » dans les œuvres de circonstance écrites par Prokofiev ou Shostakovitch. Une voix raconte ensuite son histoire – eurasian, puis des voix se superposent « my family comes from, China, Portugal, married, grand father ». Confusion des histoires – le pays n’a pas d’histoire commune. Cette rhétorique du mélange et de la diversité correspond à ce que présente le musée national australien. Qu’est-ce qui différencie donc les deux îles ? Comme aussi l’Australie, l’histoire de Singapour est mal connue, et dépend de l’archéologie.

Le musée propose deux parcours, celui de la grande histoire, et celui de la petite histoire. Mais dans chacun, lhistoire est contée depuis de nombreux points de vue, britannique, malais, chinois, etc. – rendant plus difficile la critique des choix idéologiques sous-jacents.

Source de pouvoir – la société secrète. Qui n’a pas d’autre loi que les décisions du chef, modérées par la tradition d’une part, la santé, d’autre part, de la colère populaire, s’il n’assure pas le bien-être. Est-ce l’origine du pouvoir à Singapour aujourd’hui, l’autoritarisme des sociétés secrètes, mélange de règlement-rituel, imposant un contrôle des corps, et d’un pouvoir totalement délégué à l’exécutif, en échange d’un travail et d’un revenu régulier ? Dans cette perspective, Singapour serait le paradoxe international d’un Etat mafieux.

Je traverse une section sur les années de présence japonaise, 42-45. Tentative de nipponisation de Singapour, images, rituels, films de propagande, apprentissage de la langue. Je me dis alors : l’admiration de Singapour pour le Japon pourrait être inquiétante, idéologiquement – surtout si l’on considère que l’empereur, chaque année, rend hommage à des soldats criminels de guerre, ayant exécuté pour raison de guerre des dizaines de milliers de chinois.

La visite se termine par une série de panneaux présentant les diverses facettes du système de sécurité sur l’île : contrôle des foules, du traffic, protection aérienne, police, gardes, surveillance des chantiers, transferts de fonds, etc. Mais quel est l’ennemi ? De qui la nation se garde-t-elle ainsi ? Quel est le dangereux criminel qui justifie tant de dépense ? Quelle étrange syndrome anxieux génère une telle débauche de sécurité ?

Alors que nous mangeons de bizarres desserts glacés aux filaments verts arrosés d’une sauce au durian dans un food court en face du musée, nous observons le costume des femmes qui passent dans la rue. Elles sont universellement mal habillées : chaussures, sac, chemise ou pantalon, toutes ont un détail qui trahit le pire mauvais goût. Ce n’est pas même vulgaire, c’est villageois, sans l’excuse des mains calleuses et des joues rouges.

 

11 décembre 2008

 

Au zoo de Singapour, une classe de primaires en t-shirts oranges approche des tigres. « White Tiger, Stephanie, white tiger ! » crie la petite fille puis, les bras tendus par dessus la balustrade, elle fait le monstre à l’intention du tigre ; il marche, impassible, de l’autre côté du fossé, sans prêter attention à ses « grrr ». Puis nous approchons de l’animal suivant, que d’autres enfants saluent aux cris de « hippo, hippo ».

Une famille de filles en dégradés de rose nous dépasse – « why are we going this way ? This not the way. » La grande sœur approuve « I think we are missing on animals. » Mais la mère avance, imperturbable, entre lac et phacochères, suivie de sa petite troupe fuschia.

Séparée du serpent le plus venimeux du monde par une vitre, une grand-mère indienne en sari turquoise tapote, souriante, paume ouverte, sur la cloison qui la protèe, pour provoquer l’ennemi prisonnier.

Un petit garçon pointe les wallabies allongés du doigt – « Look, mum, it’s a rabbit. » Le père corrige, « it’s not a rabbit », et la mère complète cet enseignement, « it’s a deer, a type of deer, I don’t know what kind of deer. » Puis un kangourou se retrouve au milieu de l’allée. Des troupes d’enfants et d’adultes se précipitent pour le caresser. « It’s fluffy, I love the fluffy, » puis, à peine ont-ils ôté leur main de la fourrure, ils se les lavent frénétiquement dans un petit évier en forme de tronc. Un autre enfant commence à se laver les mains ; sa mère intervient, « you didn’t touch, so you don’t need to wash. »

Sous les filets de l’espace « protected rain forest , une chauve-souris développe une longue érection, puis s’administre une brève auto-fellation. Deux couples asiatiques prennent des photos, les filles gloussent et frémissent. Puis la chauve-souris retourne au soin de son pelage, le pénis reprend sa taille habituelle, et les deux couples continuent leur visite. Un pigeon couronné passe majestueusement, quelques feuilles sèches dans le bec, tandis qu’un lémurien méditatif nous contemple, une patte autour du cou.

Une vitrine de « snake world » montre un cobra noir dans un décor de branches, cailloux bruns, pots de fleurs en plastique, canettes et bottes en caoutchouc percées. Quatre souris blanches, mortes, agrémentent la scène. Cet animal vit dans l’île, il est potentiellement mortel, et crache son venin dans les yeux de ce qui l’approche. Est-ce pour cela qu’on le montre au milieu des détritus ? Par une sorte de revanche ?

Dans le couloir du métro, station Ang Wo Kio, une femme un peu grosse, l’air déprimée, pousse une chanson chinoise. Voix fausse, yeux clos. Près d’elle, un handicapé dort sur son fauteuil, des piles de mouchoirs sur les genoux. Juste à côté de l’escalator, un homme d’une quarantaine d’années se tient assis sur deux feuilles de papier journal, pieds nus, ses tongs près de lui.

Avant de retrouver Katsuya Kubo pour le dîner, nous prenons un verre chez « Fou de Fafa », un restaurant-bar mode au milieu du CBD, près du point de rendez-vous station Tarjong Puja. La gérante, peau brune et cheveux courts, vient nous voir « so what do you guys think of the place ? » Elle vient d’ouvrir, et nous raconte le « concept » – « when you’re different », « people here are not very creative », « that’s why they look at me with my clothes », etc. Puis elle demande « where are you from ? » et lorsque je réponds « France, » elle s’exclame « oh français, moi aussi, je suis française par coïncidence ; mon mari, il est français, moi, je suis citoyenne du monde. » et se lance dans une sorte de variation vague sur le mot « diversité ». Elle nous entraîne vers le centre de la pièce et pointe vers le plafond : « See what’s written, there, on the red ? ». Je lis « Life is short. Living, yet ? » Elle demande « you got it ? » Bizarre coïncidence, elle a de la famille à Melbourne, une nièce qui vit près d’Acland Street. Elle revient et nous apporte une assiette avec un dip au poulet coco, de petites galettes de riz croustillantes – « this is for you guys – chicken and peanut, you’re not allergic ? »

 

12 décembre 2008

 

Station Dhoby Ghaut, sur l’écran de télévision passe un film à propos du terrorisme, instruisant la population des mesures à suivre en cas d’alerte – identifier les colis suspects, prévenir les autorités. D’autres panneaux, sur les arrêts de bus, invitent à la même suspicion constante. Evidemment, quand j’y repense, on n’allait pas facilement garder nos sacs à dos dans les auberges. Mais pourquoi n’invoquaient-ils pas le dangereux spectre du terrorisme ?

Au bird park de Jurong, nous voyons un spectacle d’oiseaux dressés. Des perroquets jouent au basket, une perruche interprète happy birthday, puis compte de un à dix en différentes langues. Le spectacle a quelque chose de captivant, mais plus intéressant, le maître de cérémonie dit au public « everyone applaud amigo now », et relance « Now, louder, everyone ». Le public s’exécute, il se moque « you’re very easy to train. » Ce qu’on identifie comme intelligence, chez l’homme ou chez l’animal, c’est précisément cela, cette capacité à obéir, à accomplir une séquence d’actions, en fonction d’un ordre. Et de fait, l’homme est l’animal qu’il est le plus facile d’éduquer – ou de rééduquer.

Nous observons les toucans et les hornbills dans leur cage, projetant comme on fait dans les zoos toutes sortes de sentiments humains sur les animaux. « This one is depressed, this one is bouncy, this one is curious, this one is shy. » Beaucoup ne bougent guère « they’re boring », dit Philip, et c’est un peu vrai, mais je pense, peut-être est-ce parce qu’ils sont enfermés, projetant encore plus d’anthropomorphisme sur eux.

Pourtant, d’autres phénomènes se produisent, des tribus de Bornéo copient le comportement de ces oiseaux dans les rituels d’intimidation, les prennent pour totem, imitent sur leurs boucliers les motifs de leur bec, faisant ainsi l’inverse des gardiens, constructeurs et visiteurs de zoos, s’animalisant eux-mêmes, apprenant leur comportement par imitation des espèces animales.

Dans un enclos se trouvent des grues, dont une grande couronnée d’un toupet doré, sud africaine. Elle essaie d’attrapper quelque chose, au sol, une branche, un ver. Elle déploie ses ailes, on a coupé la moitié des plumes à la droite. Elle tourne en rond, ridicule, sans parvenir à trouver son équilibre ; mais elle vit à l’extérieur, en plein air, on ne craint pas qu’elle s’envole et qu’elle fuie.

Montrant les cacatoès noirs à queue rouge, Philp dit « it’s a privilege to see them ; they would be one of the most expensive birds here. » Cette partie du zoo, Parro Paradise, ressemble aux animaleries qui vendent perroquets et perruches. La ressemblance est assumée : des panneaux pédagogiques indiquent les espèces protégées, lesquelles s’adaptent bien sûr mal à la vie domestiques – les cacatoës ont des favoris, les perroquets mangent les meubles. On trouve de nombreux messages contre le traffic d’animaux sauvages, qui sont une forme de richesse naturelle. D’autres messages, sur la protection de l’environnement. Beaucoup de ces oiseaux viennent d’Australie – dont les cacatoës, qui sont certainement l’espèce animale la plus intelligente de l’île. Ile dont la richesse tient, pour une large part, à la diversité des espèces animales qui, naturellement, s’y reproduisent.

Les poubelles sont faites pour le tri différencié – aluminium, plastique, autres. Mais malgré le slogan, « recycle to contribute to a greener earth », et malgré la propagande active du parc, les comportements ne suivent pas ; la poubelle aluminium est pleine d’emballages plastique, et l’on voit des canettes dans le bac « others ». Une petite fille chinoise prenait des photos d’hibou au flash, malgré les avertissements à l’entrée dans la tente « world of darkness ». Ses parents souriaient à son enthousiasme, et personne autour n’a fait de commentaire.

Dans les shows, présentant des animaux dressés, les aigles, les vautours, les faucons (ou les perroquets, les otaries, les dauphins) ne sont pas présentés selon leur espèce. Ils ont un nom, des talents particuliers, des tours qu’ils sont seuls à maîtriser. Ce qui fait d’eux des individus, qui justifie leur baptême, et qu’on les reconnaisse ainsi par leur nom, c’est qu’ils accomplissent des actions propres, et non spécifiques. Ce qui leur confère, même s’il vient du dressage, un caractère, autre chose que le pur instinct.

Face au métro Outram Park, dans Chinatown, nous voyons le « Cherry Thai disco KTV », discothèque et karaoke qui, pour sa publicité, présente deux hommes en robe de soie chinoise, maquillés en geishas de mauvais goût, deux sortes de femmes vampires la bouche entrouverte, un micro-phallus jaune entre elles, et des groupes d’hommes et de femmes, ventre dénudé, en brassard de fourrure blanche et short en cuir. Le panneau dit : « Cherry Thai disco, where entertainement comes alive. »

Nous retrouvons ensuite le bar gay qu’hier soir nous a montré Katsuya, le backstage bar, annoncé par deux grands drapeaux arc-en-ciel au coin du balcon. Devant, sur la route, un panneau signale un appel à témoin pour un vol à l’arrachée commis le 8 décembre à 13 heures. Des gens s’arrêtent et regardent. A côté se trouve l’Oasis, « holistic men’s spa : a serious way to relax… rejuvenate… restore from a hectic world. » Un magasin signale une offre spéciale : « win a free ride in a police car, simply by shoplifting from this store. » L’humour sert aussi la sécurité collective et le poliçage des comportements.

 

13 décembre 2008

 

Visite au musée des civilisations asiatiques. Au pied de l’escalier se trouve un écran interactif. La figure souriante d’ « Amira » apparaît lorsqu’on le touche, puis elle débite, lentement, les salutations d’usage, ponctuées de sourires plaqués. Il faut, bien sûr, se présenter aussi, « plese register ». On insère le billet dans une fente, on choisit son surnom, puis on valide : opérations guidées par de lentes animations sur l’écran. Tout passe par l’image, et la technologie personnalisée remplace l’échange, ou le non-échange avec des êtres humains.

Cela semble un motif général à Singapour : infrastructure excellente, haut niveau technologique, mais déficience du service, et du rapport humain spontané. Les serveurs du restaurant, hier soir, ne trouvant pas de table pour nous, nous ignoraient ; les lassies n’arrivaient pas en même temps, sans explication proposée. Est-ce parce que la machine est programmée pour afficher constamment message d’erreur ou fenêtre pop up chaque fois qu’il faut lui fournir des informations, de sorte que la communication spontanée, l’anticipation des attentes de l’autre, est massivement sous-entraînée ? Ou serait-ce, comme suggérait Sarah, parce que Singapour dépend de travailleurs immigrés, mal éduqués, perdus, et parlant mal anglais ?

Le musée nous amène à reconsidérer les orientations : le moyen-orient n’est pas décrit ainsi, mais comme « West Asia », territoire du Dar-al-Islam.

Toutes les images de l’Asie se rencontrent à Singapour, dans ce musée. Masques d’opéra chinois, dieux villageois du sud de l’Inde, Bouddhas birmans et thaïs, portraits de Mao, calligraphie musulmane. J’ai tenté, pendant ce voyage, d’en comprendre les structures et les interactions, l’éthique, la philosophie, l’esthétique, les goûts, la religion, l’espérance. Ce musée ne raconte pas l’histoire d’un point de vue colonial ; il ne primitivise pas non plus les traditions d’Asie. C’est, d’une certaine façon, le but de ce voyage que de le visiter et d’en comprendre la forme. Il ne me reste pas assez de temps dans la ville pour l’examiner plus en détail. J’ai parcouru les salles chinoises, indiennes et musulmanes à grandes enjambées, saisissant une forêt de mains près d’un panneau sur Shiva, des citations de Confucius et des poèmes de Rumi. Tout cela se mêle et se confond un peu. J’ai vu des visages, assez ressemblants quant à la couleur et la physionomie, qui représentaient les différentes civilisations de ce continent, la langue unique des panneaux explicatifs et des vidéos, le chinois ; certains textes, décrivant les objets plus en détail, étaient en bilingue, anglais-chinois.

Réfléchissant à ce musée, tandis que je me dirige vers le Funan pour y déjeuner d’un matcha soja glacé et de tofu Melaka, je me rends compte de ce qui fait sa principale différence avec un musée français : l’absence de perspective historique ou, plus encore, le non historicisation des collections. L’axe est géographique et culturel. On ne s’efforce pas de découvrir les dynamiques internes et les forces de changement à l’œuvre qui font évoluer l’art calligraphique ou la statuaire de shiva. Les époques sont juxtaposées, ce sont les origines qui justifient la classification de telle pièce dans telle ou telle galerie. Aucun individu, mis à part les totémiques Mao et Confucius, n’est mis en avant ; les objets d’art, la particularité de telle ou telle statue, de tel ou tel drap brodé, n’est jamais attribuée au génie propre d’un individu, mais à la tradition de tel ou tel groupe ethnique ; c’est ainsi qu’on ditingue le batik, en tant qu’espèce de tissu, de la broderie chinoise à papillons ; il n’est pas question de comparer les batiks, et d’en saisir les variations, selon le génie propre ou les variations qu’un individu particulier déciderait d’effectuer par rapport au modèle habituel. Et les artefacts individuels, que regroupe le musée, sont supposés représenter l’ensemble d’une culture. Sont-ils typiques ? On le présuppose ; et le musée, malgré sa fonction pédagogique, ne nous donne aucunement les outils qui nous permettraient de l’établir. Il n’encourage, en aucune façon, l’esprit critique, ni l’admiration de l’individu talentueux, mais une sorte d’ébahissement devant le chatoiement des espèces culturelles, comme on s’enthousiasme devant la multiplicité des perroquets, des faucons et des grues.

On pourrait dire que c’est un signe du caractère « asiatique » de ce musée ; peut-être, mais le musée des arts primitifs à Paris repose exactement sur les mêmes structures implicites. Il ne s’agit pas de comprendre l’histoire des luttes d’influence après lesquelles un groupe d’artisans de la rive orientale impose le modèle du masque à double rayure rouge, parce qu’ils avaient de meilleurs pigments ou pour d’autres raisons. Le caractère conflictuel des transformations esthétiques, sur lequel repose la muséographie des beaux-arts en occident, n’est jamais envisagée par ces musées des civilisations. Qui nous font évoluer dans un monde harmonieux, dans un cosmos du beau, des modèles hérités, dans lequel il est facile d’identifier les individus, de les interpréter, de connaître leurs modalités d’action, et de les contrôler.

En riant, nous avions décidé que toute l’île n’était qu’une extension de l’aéroport de Changi, son point focal, ce qui lui donne sens. Nous sommes à présent dans le « budget terminal », d’où partent les vols low cost de Tigerairways. Hangar plein d’échos, jouxté d’un « [harris] café », servant un mélange de cuisines du monde à dominante italienne. Et l’atmosphère ne change guère de celle de la ville, même confusion linguistique, mêmes comportements hétéroclites et suspicieux, même consumérisme inquiet, même attitude globale, celle de l’attente tendue d’une échéance proche et déjà connue.

Nous quittons l’île par les airs. Depuis le hublot, nous apercevons la côte, les plages, et les tentacules portuaires lancées vers l’océan, digues et jetées protégeant les bateaux. D’autres petites îles parsèment la mer. Je ne sais pas quel Etat les contrôle, quelle est leur capitale, Singapour, KL ou Djakarta.

Le vol no frills de Tigerairways ne propose ni film, ni musique, ni jeux vidéos dans le siège. Il n’y a pas de repas servi, ni de boissons gratuites, bref, aucun des divertissements habituels qui ponctuent les longs trajets en avion. Nous avons changé nos dollars de Singapour en dollars australiens et, pour être sûr d’avoir assez pour le taxi, parce que l’équipage rend la monnaie en dollars de Singapour, nous n’achetons ni café, ni thé, ni jus de fruit. Le vol, portant bref – 4h45 – en devient effroyablement pénible d’ennui. Le luxe est-il nécessaire pour supporter l’angoisse du vol ? Ou serait-ce plus banalement que l’habitude du confort et du tout compris rend pénible ce dépouillement ?

C’est à cela que vise le consumérisme de Singapour, je crois : à lutter contre l’effrayant ennui du lieu. Car le régime, ou les nécessités de l’économie, la technologisation de l’environnement, la forme kitsch du multiculturalisme en place, y dissolvent les visées collectives, et même les questionnements identitaires. Il n’est pas agréable de s’y arrêter pour, simplement, regarder les gens. L’île propose, pour faire passer le temps, parcs et musées : on en a pour son argent, la visite est bonne, mais hors de ces lieux commerciaux, tout n’est que stérile ergonomie – triste nécessité pour une cité qui, délibérément, veut être sans histoire.

 

 

Malaysia

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29 mars 2008

 

Enfin, nous arrivons dans le monde islamique, en Malaisie. Nous l’aurons même traversé, juste avant, quand nous aurons traversé la pointe sud de la Thaïlande, où s’affrontent bouddhistes et musulmans, moines en jaune et femmes voilées. Puis la Malaisie. Nous avons choisi d’éviter le Kazakhstan, laissant donc au sud, entièrement, l’Islam. Il y avait une route alternative à celle que nous suivrons, par le sud : Suisse, Autriche, Hongrie, Serbie, Bulgarie, Turquie, Irak, Iran, Pakistan, Inde, Bangladesh, Birmanie, puis la Thaïlande. Mais elle n’est pas praticable, hélas, cette route. Il y a d’abord la frontière irakienne, où nous ne passerions pas, puis de l’autre côté, de l’Irak à l’Iran. Puis le train s’arrête à Calcutta, dans le delta du Gange, et pour aller à rangoon, il faut prendre un bateau, ou un bus – mais la Birmanie n’est pas ouverte à la circulation.

Zones de conflit : malgré la mondialisation, malgré le développement, tout n’est pas accessible, il y a des zones infranchissables. Et peut-être est-ce que nous devrons prendre un avion, de Bangkok à Kuala-Lumpur, si les rébellions s’intensifient.

 

11 mai 2008

 

La religion, c’est – aussi – l’identification d’un centre commun : Rome, Jérusalem, La Mecque, ou l’Himalaya du Bouddha, l’Olympe, etc. Les structures temporelles et spatiales des croyants sont alignées. Mais lorsque deux pays n’ont pas la même religion, bien que frontaliers, l’espace qu’ils partagent est très différent. Les musulmans de Malaisie se tournent vers La Mecque, l’Arabie, de l’autre côté de l’Océan, par delà l’Inde ; ils sont le poste avancé du monde arabo-musulman. Tandis qu’au nord, la Thaïlande bouddhiste est tournée vers la source himalayenne, et qu’au sud, les chinois de Singapour – peut-être – ont les yeux tournés vers les montagnes sacrées du taoïsme, à côté de Qufu.

 

4 juin 2008

 

Nous allons longer, par le nord, le monde musulman : la France le borde (Méditerranée), puis la Russie (Tchétchénie, Afghanistan), la Chine (Turkestan chinois, musulmans Hans). En Malaisie, nous le retrouvons, mais sous sa forme indienne, adoucie, plus tolérante, semble-t-il. A voir.

 

16 août 2008

 

On a sorti, je viens de le lire dans le Monde Diplomatique, un livre de littérature comparée sur les auteurs des Caraïbes et de l’archipel malais : Les lèvres du monde, par Georges Voisset. Je reviens des Caraïbes, et me suis dit là-bas – lisant Juan Bosch – que ces deux zones avaient peut-être en commun. Par leur métissage aussi (sino-indien, hispano-européo-africain).

Autre remarque : il parle de l’archipel malais, pour désigner une zone qui, sans doute, comprend aussi l’Indonésie. Deux appellations, donc, « malais / Malaisie », ethnico-culturelle, aborigène-endogène ; « indonésie », géographique-géopolotique. Y réfléchir.

 

2 septembre 2008

 

Pour passer de Thaïlande en Malaisie, nous devrons interrompre le voyage en train. La ligne passe par Hat Yai, au sud, mais des guérillas locales rendent la ville assez dangereuse. On passera donc à l’ouest, par une île frontalière. Etrange que ces guérillas – dont le but est l’affirmation de l’identité musulmane, et, je crois, le rattachement à la Malaisie – nous empêchent de franchir la frontière qu’ils veulent déplacer.

 

13 septembre 2008

 

Itinéraire malais, Michael Adamas, peintre exposé dans le centre d’art Paul Delouvrier d’Evry, naît en Malaisie de parents anglais. Puis il fait des études au « Royal College of art », à Londres, un moment s’installe en Afrique Orientale, et finit par s’établir aux Seychelles – il est à ce titre exposé dans le musée d’Evry, avec d’autres artistes de l’archipel, dont un peintre comique ayant passé vingt cinq ans en Australie.

 

17 septembre 2008

 

Au 17/09/08, 5 ringgits – la monnaie malaise – s’échangent contre un euro.

 

24 septembre 2008

 

Après deux mois sans alphabet latin, nous le retrouverons en Malaisie. Je crois que l’anglais y a un statut relativement officiel – commonwealth oblige (est-ce un membre). On y retrouvera donc, aussi, une langue que je peux parler.

 

26 septembre 2008

 

Dans l’art musulman strict, on ne représente pas la figure humaine. Quelle différence avec l’orthodoxie ! Je me demande quelles en seront les manifestations en Malaisie, si l’on y trouvera des mosquées décorées d’écriture, comme au Moyen-Orient.

 

1 octobre 2008

 

A peu de choses près, Kuala Lumpur n’est pas une ville plus ancienne que les cités australiennes ; elle est même légèrement plus récente, et l’on y trouve, quoiqu’en d’autres proportions, les mêmes éléments de population.

[Non, car il n’y a ni grecs, ni slaves, ni italiens en Malaisie, alors qu’ils sont très nombreux en Australie. Ce sont donc les wogs qui font la différence.]

 

8 octobre 2008

 

Incompatibilité de la culture chinoise et des musulmans (peut-être ?) : paganisme extrême de la civilisation chinoise, qu’on voit aux peintures de la nature. Une lune radieuse, montagnes, oiseaux, rivières. La chance ne dépend pas de Dieu (Inch’allah), mais d’un bon positionnement Feng Shui. Tout est beau, joyeux, tout fait sens ; mais on sent la possibilité d’une soudaine, absolue cruauté. Voir comment ces deux systèmes se sont, ou non, rencontrés en Malaisie.

 

9 octobre 2008

 

Dans un restaurant familial, cantine de Beijing est où Ming nous emmène déjeuner, toiles noires au mur portant des inscriptions arabes en fil d’or, autour d’une image de la Mecque, avec au centre une Ka’aba dorée. Retrouverons-nous ce genre d’images en Malaisie ?

 

10 octobre 2008

 

Ce matin, discussion sur le bouddhisme avec Philip. Tous les deux, d’accord sur notre rejet. Très impatients d’atteindre la Malaisie, d’être, au moins, dans un monde monothéiste, où l’on peut parler de théologie, où l’on est en rapport avec un système de justice venu de Dieu.

Principale chose du bouddhisme qui me déplaît, cette appartenance au monde, et l’absence de scandale. Tout a sa raison, pas d’injustice – pas de crucifixion.

Qu’en est-il des musulmans ? Si je me souviens bien, le Coran reconnaît la divinité du Christ, mais pas sa mort. Dieu l’a remplacé par un autre qui lui ressemblait.

 

16 octobre 2008

 

Même s’ils sont musulmans, les malais ne sont pas des arabes. Mais leur Etat donne sur l’océan indien et, parce qu’ils sont musulmans, leurs fronts sont tournés vers La Mecque, au moins pour la prière. Ce sont des marins, mais leur univers, peut-être, est occidental ; c’est l’océan indien, c’est la route des épices, qu’ils transportent des Moluques vers l’Arabie. C’est aussi, par-delà, le canal de Suez et l’Angleterre. Plus que les Philippines, Shanghai, Séoul, Tokyo, la Californie.

 

20 octobre 2008

 

A Hong-Kong, première apparition de la Malaisie depuis notre départ, sous la forme de plusieurs restaurants malais-thaïs, dans une sorte de cul-de-sac, sur Wing-Wok lane.

 

22 octobre 2008

 

Au zoo d’Hong-Kong, vu mon premier Orang-Outan – gros singe aux longs bras, poils roux, terrifiant d’humanité. Le nom signifie, je crois, en malais, « l’homme de la forêt ». L’animal attrappait des oranges avec ses pieds puis, se servant d’une sorte de balançoire en tissu, les déposait sur une table, à gauche, où d’autres étaient déjà. Puis il attrappait des branches feuillues et les mâchouillait. Ventre et poitrine dénudés, seins noirs tombants, bedaine. Une sorte de vieillard décadent, que le gouvernement de Hong-Kong offrait aux regards dans le zoo gratuit contre une offre illimitée d’oranges et de feuilles.

Comme le christianisme, il me semble que l’Islam établit une claire ligne de démarcation séparant l’homme de l’animal. Comment s’opère cette dimension de la religion, je me demande, en Malaisie, quand on trouve des singes humanoïdes, en assez grand nombre, dans la jungle.

Et que devient la religion du désert, lorsqu’on la déplace à l’est, et qu’il faut l’exercer dans un pays de jungle et de mousson.

 

28 octobre 2008

 

Les Malais sont-ils, en Asie, le grand peuple de marins ? Ou sont-ce les arabes qui, lorsqu’ils ont apporté l’Islam en Malaisie, ont développé l’art de naviguer ?

 

31 octobre 2008

 

Dans le parc de Hong-Kong, une immense volière enclot des oiseaux tropicaux venus d’Asie du Sud-Est. Une région qui, selon le panneau, s’appelle Malesia, et regroupe les îles de l’Indonésie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, et la péninsule malaise. Accrochées à des branches, dans la volière, des mangues et des papayes ouvertes, où se nourrissent les oiseaux colorés.

Penser donc la Malaisie comme écosystème : forêts tropicales, oiseaux de paradis, Orangs Outans. Pays où l’on se rend pour la nature, exotique et sauvage ; comme on se rend en Australie.

 

2 novembre 2008

 

Voyages interasiatiques : notre hôte à Nanning, Rachel, me raconte hier au téléphone qu’elle est allé passer une semaine en Malaisie. La personne qui devait l’héberger là-bas s’est volatilisée le soir de son arrivée, et la voici qui s’est mise à devoir chercher un hôtel au milieu de la nuit. Sur un tabouret, près de l’ordinateur, j’ai vu trois porte-clefs – des cadeaux sans doute encore emballés – portant le mot « Malaisie » par desus la silhouette de Kuala Lumpur. Rachel voudrait se rendre en Europe, mais les visas sont difficiles pour les Chinois. Par contre, elle peut facilement voyager en Asie. D’autant que Nanning – la province du Guangxi – collabore avec l’ASEAN : un panneau sur la gare, un autre sur l’édifice du gouvernement provincial, invitent à l’émancipation des esprits vers la coopération commerciale, pour le développement du Guangxi.

Plus tard, au musée des minorités ethniques de la province du Guangxi, je vois dans un pavillon du « jardin des nationalités » la réplique du chariot royal de Bruei, cadeau du sultan, célébrant l’amitié des deux pays. Photos de mosquées dorées sur les murs, poignées de mains historiques, et résumé des liens entre les pays, depuis 977 – notamment, soutien du gouvernement chinois, lorsqu’en 1984, le sultanat demande son indépendance. Grand empire communiste et petit sultanat autonome, intéressante combinaison de pouvoirs.

 

4 novembre 2008

 

Nous sortirons du monde bouddhiste en Malaisie. Y aura-t-il plus d’ordre là-bas, parce que c’est une société musulmane ?

 

12 novembre 2008

 

Dans les pagodes de Saïgon, désir iconoclaste : une série de gens font le tour des temples, on les vois dans l’un, puis l’autre ; ils brandissent leurs garbes d’encens, s’inclinent devant les statues, l’une après l’autre, semant leurs bâtonnets dans les pots qu’ils rencontrent, et vérifient tout en marchant mécaniquement dans l’enceinte sacrée, s’ils n’ont pas reçu de nouveau message sur leur portable. Est-ce que ce n’est pas précisément le type d’idolâtrie que rejettait l’Ancien Testament ?

 

13 novembre 2008

 

La secte Cao Dai est peut-être le strict opposé de l’Islam contemporain. Celui-ci veut la pureté d’un message unique, celle-là, bien au contraire, accueille toutes les religions en elle. Celui-ci, strict, austère, est iconoclaste, et n’admet pas les images taillées ; celle-là représente la divinité comme un œil, et la sert par une débauche d’images et de couleurs.

Il ne faut pas oublier que le texte sacré, Bible ou Coran, nous est donné par Dieu comme protection contre le délire idolâtre. Il détermine l’espace, le temps, le possible et le nécessaire, et cette série de faits, de règles et d’histoires données sont un incroyable bienfait. Car elles donnent un point d’ancrage qui permet de résister à la dérive molle, celle du rêve surréaliste et sa profusion d’images successives, morceaux de corps et d’animaux qui se font et se défont en une genèse constante et monstrueuse. Et le résultat de l’angoisse entraînée par cette soumission totale à l’arbitraire du jeu d’image : l’angoisse, la peur, et la soumission qu’elle entraîne au premier chef charismatique venu.

 

14 novembre 2008

 

Dans le bus pour Phnom Penh, un groupe de malais portant des polos « Cambodia tour 2008 ». Ils ressembent à des asiatiques américains, grands et gras, massifs, distants de l’environnement social qu’ils occupent.

 

16 novembre 2008

 

Politiques des races : Qiu Yi nous expliquait hier soir les avantages et les inconvénients qu’elle pouvait tirer du fait d’être asiatique, au Cambodge, au Vietnam, ailleurs. Dans les endroits pour expats, on la sert en dernier ; mais quant il s’agit de négocier avec les gens, sur les marchés, dans les magazins, le fait qu’elle soit asiatique ethniquement, la rend compréhensible. On l’écoute parler mal khmer ou vietnamien, tandis qu’un occidental parlant de la même façon n’est pas compris, son visage l’éloigne plus que sa voix.

 

20 novembre 2008

 

Composition religieuse / ethnique de la Malaisie : chinois bouddho-tao-confucianistes, indiens hindo-bouddhistes, anglo-américains chrétiens, malais musulmans. Sans compter les autres minorités et les cas de conversion personnelle. Au bout de la péninsule asiatique, s’y rencontrent les civilisations de l’Océan Indien – arabes, indiens, commerçants et navigateurs – et celles de la mer de Chine, Japonais, Chinois, Vietnamiens, Philippins, Coréens, etc. Les grandes villes, comme Singapour, ont deux quartiers de commerçants étrangers, chinois, indiens. Je n’y suis pas encore, mais depuis les ruines khmères d’Angkor, je m’interroge sur les distinctions de ces deux peuples, de ces deux aires culturelles. On franchit une frontière entre le Vietnam et le Cambodge, esthétique, éthique, politique. Idéogrammes / alphabet, écrit / oral, erreur / faute, costume / danse. Beaucoup de ces oppositions sont artificielles. Deux m’interrogent cependant, au vu des inscriptions sanscrites sur les parois des temples antiques de Rohinos. Qu’est-ce qui distingue un alphabet d’un système idéogrammatique ? Un alphabet reproduit les sons du langage oral. On peut, théoriquement, restranscrire par analogie des mots qu’on ne connaît pas, sans vérifier auprès des aînés que la transcription correspond à la règle. Avec les idéogrammes, il faut imiter les données du passé. L’enseignement du système de transcription sera plus long.

La structure des langues est aussi différente : nombreux homoonymes en Chinois, paronymes plus nombreux encore, encourageant les jeux de mots à l’oral ; caractères apparentés, de même, encourageant les jeux de mots à l’écrit. D’où ce qu’on appelle, peut-être, « art de l’allusion ». La langue sanscrite déclinée, non tonale, n’offre pas toutes ces possibilités allusives. Mais peut-être autorise-t-elle une plus grande verve. Un livre que le lisais hier traçait une distinction nette entre le Cambodge et la culture khmère, civilisation de l’oral où dominait le beau parleur inventif, et le Vietnam, pays de tradition confucianiste où régnait le lettré, l’homme qui connaît par cœur la tradition du passé, les textes classiques.

Différence encore avec le monde musulman. Car en Chine, il s’agit de préserver une langue hyper-codifiée par le système des idéogrammes. Il n’y a cependant pas vraiment de parole ou de texte sacré, qu’il faille utiliser comme étalon du temps présent. Les textes classiques eux-mêmes sont parfois des commentaires, et l’art du mandarin, c’est, après des années d’étude imitative, de reproduire l’acte de création, de produire à son tour des commentaires par leur forme semblables à ceux de l’origine. Il s’agit donc d’adapter la parole au temps, sans toucher à la langue : « sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques » ; tandis que le respect coranique exige un retour à la parole source, définitive. Mais tous deux vont travailler la poésie. L’Inde, plutôt le théâtre et la danse, et la tradition anglo-chrétienne, le roman.

Cela ne tient pas aux faits ; ces généralisations sont fausses ; et pourtant, je voudrais saisir ce qui distingue l’alphabet de l’idéogramme, et les quatre religions qui se rencontrent en Malaisie.

 

26 novembre 2008

 

Une région sous influence, quoique contrôlant un passage essentiel pour le commerce, la péninsule malaise est depuis plus d’un millénaire soumise à la domination de la Thaïlande, puis de l’Angleterre. Mais qu’est-ce que cela signifie, pour l‘individu qui réside en Malaisie ? Cela rédiut-il sa liberté ? Dans quelle mesure ? Est-il essentiel de ne pas payer de tributs à quelque royaume lointain, qui se mêle peu de nos affaires, et qui gère à ce prix notre défense ?

 

27 novembre 2008

 

Signe de présence musulmane, le plateau repas qu’on nous sert dans le train vers Prachuap Kiri Khan, riz blanc et poulet au gingembre, porte une estampille « hallal » garantie par « the central Islamic committee of Thailand. »

 

28 novembre 2008

 

Echangés plusieurs emails avec Ben, chinois malais qui doit nous héberger à Bukit Mertajam, non loin de Georgetown, Penang. Flirt gay, plutôt agréable, mais surtout, l’impression de parler à nouveau avec quelqu’un dont les perspectives sont comparables aux miennes : voyages envisageables, humour, travail, et le fait qu’il trouve normal d’appeler la gare avant notre arrivée pour s’assurer que le train n’a pas de retard. Nous retournons avec bonheur dans les pays développés.

De la Thaïlande, que nous quittons demain, j’ai découverte quel est l’aspect qui m’ennuie le plus : une tolérance de la paresse oisive sous prétexte de spiritualité. L’inverse de l’éthique protestante, et ce que viennent y chercher, peut-être, les troupes chevelues à pantalons bouffants qui voient dans ce pays leur patrie spirituelle. Des moines en robes orange sillonent les villes, une écuelle à la main, pieds nus, légèrement sales. Il faut les nourrir, ils sont sacrés ; leur donner de la nourriture, c’est acquérir du mérite, c’est améliorer son karma. Cette classe oisive survit grâce à la superstition des habitants ; beaucoup d’entre eux sont idiots ; ils n’ont pas pour fonction d’organiser la société, d’étudier, ou de soutenir les plus faibles. En renonçant aux richesses, aux chaussures, aux cheveux, ces hommes – car les femmes ne peuvents pas se raser la tête et prendre la robe orange – gagnent respect, logement et nourriture. Dans une certaine mesure, je peux admettre que cela corresponde à quelque mystérieux équilibre au niveau local. Mais cette oisiveté du moine mendiant, je crois que les hippies d’Asie du Sud-Est veulent en profiter, en l’important dans leur pays d’origine. Qu’ils revendiquent parce qu’ils ont des dreadlocks et des chiens, quelque position spirituelle au sein de la société ; qu’ils méritent, sans contrepartie, de bénéficier des systèmes d’assurance collectifs des pays riches, et qu’on devrait même leur assurer des revenus fixes – au moins la nourriture, les transports et le logement, plus deux allers-retours pour la Thaïlande en hiver. Car ils sont en contact avec un univers spirituel supérieur, qu’ils font à la société ce don sans prix de la contemplation pure et, pour parler comme L’Oréal, parce qu’ils le valent bien.

J’espère trouver tout autre chose en Malaisie, mais c’est peut-être parce que j’en connais surtout les chinois. Qui sait si je n’y croiserai pas d’imams ou de frères musulmans tout aussi revendicatifs, et moins pacifiques.

 

29 novembre 2008

 

Le sol fertile et riche est source de richesses. Non seulement tout pousse en Malaisie – bananes, fruits, légumes, riz – mais le sous-sol offre même des métaux précieux, le fond marin du pétrole et du gaz. Le pays pourrait s’auto-suffire ; le commerce l’enrichit encore. Singapour, à sa porte, est riche uniquement des profits que dégage l’échange.

 

30 novembre 2008

 

On nous réveille à 7h30, avant la frontière, pour que nous remplissions les habituelles cartes de départ et d’arrivée, Selamat Pre Malaysia. Grisaille dehors, forêts inondées. On nous sert un petit déjeuner, que nous croyions gratuit. La femme nous dit « niney, ninety ». Nous n’avons que 160 bahts et 20 dollars. Elle disparaît, puis revient, prend mes 160, et dit « OK, OK ». Dans une boîte en polystyrène, demi tranche d’ananas, deux toasts un peu mous, beurre, confiture d’ananas et, pour faire les tartines, une cuiller en plastique profonde, comme on en utilise pour manger la soupe en Chine.

Nous approchons d’Hat Yai, routes en terre et couvertes de déchets dans les faubourgs, maisons sur pilotis de cairons apparents, couvertes en tôle, suspendues au-dessus de mares sombres ; extensions parfois, tristes vérandas en tôle rouillée. Souvenirs du Vietnam, pauvreté sous la pluie. Ces régions musulmanes en majorité, luttent à la bombe pour leur indépendance ; nous avions peur de les traverser. Mais ce n’est finalement qu’une grosse bourgade pauvre et laide. Je me demande alors, de l’autre côté de la frontière, en Malaisie, trouverons nous la richesse, l’organisation, l’univers développé qui me manque ?

Trois malais discutent à côté de nous : je reconnais des mots, « Thaïland », « Canada », « Mumbai ». Le système phonétique ressemble à ceux que je maîtrise et ce n’est pas une langue tonale. Selon l’émotion, la voix monte ou descend. J’ai l’impression de pouvoir interpréter aussi leurs gestes et leurs visages, plus ouverts et plus intelligents que ceux des thais. Tout à l’heure, deux autres malais se moquaient des vendeurs et u racolage subi pendant leur séjour « Hello my friend ! Whatever you want my friend ! I have for your my friend ! »et riaient, satiriques, distants, supérieurs, après chaque phrase.

A la douane, la femme derrière le comptoir porte un voile sombre bordé de fleurs métalliques. Le contrôleur nous demande ensuite « Hello sir, anything to declare sir ? », puis détache la fiche de déclaration, et nous tend la carte de sortie.

Paysage malais, jungle agricole, richesse : voitures propres sous les pilotis des maisons ; beaucoup sont fraîchement repeintes. Nous voyons, dominant un village, le minaret blanc d’une mosquée. Les dômes blancs du bâtiment lui même brillent sous la lumière qui perce à travers les nuages. Ce n’est pas tout à fait l’Europe ou l’Australie, mais les bâtiments, les routes et les rues sont plus propres qu’en Thaïlande ou qu’en Chine. Est-ce un effet de la richesse ? Ou l’extension des ablutions rituelles à l’environnement urbain ?

Au bord de la route, petit village. Des femmes malaises passent en robe et voile assorti, fuschia, pistache, ivoire ou turquoise. Une grande cheminée d’aération, juste à côté, porte au sommet de fausses branches : peinte couleur bois, c’est comme un arbre artificiel qui se dresse.

Sur un paravent, dans la gare de Butterworth, une série d’afiches rappellent l’obligation pour les employeurs d’informer les ouvriers des risques sanitaires potentiellement encourus par leur activité, de faire inspecter leur usine ou leur entreprise par un responsable du département de la santé, et de procéder à des dépistages, ainsi que former à la sécurité, de façon régulière, leurs employés.

Nos hôtes nous font faire un tour de Georgetown en voiture. La ville est fabuleusement propre et multiculturelle. Temple thaï, temple birman, mosquée, temple chinois, plusieurs églises. Andrew commente les bâtiments : c’est une école de filles, c’est une école de garçons, c’est une hôtel chic, une star malaise possède un appartement dans l’immeuble. On va boire ensuite un « white coffee », spécialité locale aux grains non torréfiée ; une jeune fille, amie de nos hôtes, vient à notre table et nous parle de l’organisation « the art of living », pour laquelle elle travaille comme volontaire, sorte de secte indo-yogique, au-delà des différences de races et de religions. Elle revient d’un séminaire à Bali ; le prochain doit se tenir à Sydney. Ben, après qu’elle nous a salué, rapporte à la table un livre de Ravi shankar, dont elle veut que nous notions le titre. On rentre ensuite, en voiture, dans l’immense maison sur deux étages qu’ont acheté pour leur retraite les parents de Ben. Les pavés brillent de propreté, les sanitaires foncitonnent et sont propres, il y a de quoi faire à manger dans la cuisine, et même si nous dormons sur des matelas pliables en mousse posés par terre, j’ai vraiment l’impression que nous sommes de retour dans le monde riche et civilisé dont j’ai l’habitude, et que je ne souhaite pas quitter.

 

1 décembre 2008

 

Après avoir acheté nos billets de bus Konsortium pour KL demain – 10h30, 31 ringgit, 4h30 – nous prenons le ferry pour Georgetown. La ville détache ses immeubles couleur crème sur fond de montagne arborée. Couleurs douces, du ciel, des bâtiments, des collines et de l’eau. Sans doute un effet de l’humidité, l’atmosphère a la même qualité, la même transparence qu’en Irlande. Je regtrouve sur le ferry le même brassage de cultures et de visages qu’hier : trois Tamils, femmes très maquillées, marque rouge au milieu du front. Malaises, les voiles assortis plus ou moins aux vêtements qu’elles portent ; et chinois, la peau plus clare, et le costume plus occidental. On vend des viennoiseries sur le bateau, comme dans les ferrys grecs. Plusieurs personnes s’y sont précipitées d’emblée. Je regarde les produits proposés : cinnamon roll et, couvert de filaments bruns, quelque chose qui s’appelle « chicken floss ».

Nous marchons dans la vieille ville coloniale qui rappelle exactement Adélaïde, la peinture à peine un peu plus écaillée, cherchant une banque où retirer de l’argent. La première nous renvoie au money changer dans la rue, qui nous renvoie chez HSBC. Salle d’attente confortable, on vient spontanément s’occuper de nous, mais la carte bloque. Un indien souriant nous explique qu’il ne peut rien faire pour nous.

Marchant, perdu, pour retrouver Philip, après avoir obtenu 600 ringgit de Maybank sous la tour Kanton, je trouve par hasard le petit cimetière protestant,, que nous avions aperçu hier de la voiture. 1789 – 1892, première époque de la colonie, même année d’ouverture que la Révolution Française, début de l’époque mondiale, globalisée. Je remarquais cela hier en lisant l’Essai sur les Révolutions de Châteaubriand, qu’il étudie le phénomène en termes d’histoire universelle – signalant dans un paragraphe l’effet sur les indiens d’Amérique des guerres espagnoles. A la même époque, Schiller présente son cours d’introduction sur l’histoire universelle, « Was heisst und wozu studiert man Universal Geschichte ». Ces protestants morts à Penang en 1789, l’année de la Révolution, sont la première vague de citoyens globalisés, dont nous sommes encore aujourd’hui. (Ou faut-il faire avancer la chose, à 1492, 1511, les Espagnols en Amérique, les Portugais à Malacca ? Les dates ont-elles même un sens ?)

Bizarrerie politique : Ben hier nous parlait d’Anwar Ibrahim, leader de l’opposition, longtemps emprisonné pour une accusation de sodomie, qui risque à nouveau la prison pour une autre affaire. Je n’avais jamais cherché à savoir comment s’appliquaient les fameuses « sodomy law », qu’est-ce qu’elles interdisaient au juste. Or Ben, hier, nous apprend que ce n’est pas l’homosexualité comme on l’entend à l’ouest, mélange d’attitude et de sentiment, pratique sexuelle avec une personne du même sexe, quoi qu’on fasse. Or, nous dit-il, en Malaisie, du moins, la loi condamne un acte précis, l’introduction du pénis dans l’anus. L’affaire Ibrahim tient donc à l’examen médical d’un anus, celui du garçon qu’Ibrahim aurait sodomisé. Des rumeurs circulent sur ce rapport, il serait falsifié, un bloggeur aurait dénoncé la fausseté de l’expertise, puis se serait fait arrêter, mais, proche d’une famille royale, aurait été vite relâché : la chose comique est que le destin politique du pays tourne autour de l’anus d’un jeune homme, et sur l’attestation de sa virginité par un médecin corrompu.

A Penang, ville commerçante fondée par les anglais pour servir de comptoir dans le couloir maritime le plus fréquenté du monde, il n’y a personne qui, proprement, soit à sa place. Tout est déplacé, les chinois, les indiens, même les malais. Le capitalisme, l’argent, l’humour, et la loi du pays maintiennent dans la paix ces populations, que ne tient pas une culture totale partagée. Les traditions culinaires, musicales, vestimentaires et religieuses diffèrent, le temps n’est pas le même, les langages ne sont pas les mêmes. Les individus, ces communautés, coexistent pourtant dans une paix relative, s’enrichissent même de leurs contacts, et peuvent aisément se spécialiser, contribuant ainsi, par le meilleur usage des talents de chacun, à la richesse de tous. Quelle différence avec le moule universalistico-parisien dans lequel tout français doit se couler – et tant pis pour celui dont le pied, la tête ou le bras dépasse, qu’il parte, ou qu’il se mutile.

Philip me raconte une scène de régulation sociale, sur le rôle des femmes, à la gare de Butterworth. Il se rend à la petite boutique pour faire de la monnaie, tend au caissier un billet d’un ringgit. « No coins, no coins », répond l’homme au comptoir. Une femme voilée derrière lui demande alors : « you want coins for the phone ? »  Et lui fait la monnaie, puis, la main levée, se met à crier sur le caissier, lui reprochant sa malveillance et son manque d’éducation. J’ai vu des scènes comparables à Paris, de femmes arabes ou d’africaines qui prennent la parole, et rappellent aux hommes, jeunes ou vieux, leurs devoirs sociaux. Je pense alors à l’analyse que Radu faisait du voile musulman dans un article publié sur Riposte Laïque : le voile est un moyen de contrôler de l’extérieur les désirs que les hommes éprouvent automatiquement pour les femmes. Les femmes ont un pouvoir érotique tel, selon lui, dans la vision musulmane, que les hommes ne peuvent y résister, de sorte qu’il faut les voiler pour maintenir l’ordre. Il fait la critique de cete structure, elle n’apprend pas l’auto-contrôle et la maîtrise des passions, preuve en est le coup de boule de Zidane lors de la Coupe du Monde, exmporté par la colère, etc. C’est certes une critique légitime. J’aimerais cependant comprendre l’intégralité du système. Est-ce que le voile, signe que les femmes acceptent un contrôle social sur leur apparence, ne leur donne pas aussi le droit de parole, et particulièrement le droit de blâmer ? N’est-il pas comme une sorte de sceptre, un insigne nécessaire à la prise de parole sociale, au contrôle des mœurs, mais qui, présent, l’autorise. Je me demande même, un homme pourrait-il reprendre une femme de la même façon, la main traçant un geste d’insultes et les paroles dures, si c’était une commerçante voilée qui, derrière le comptoir, avait refusé de faire la monnaie.

 

2 décembre 2008

 

La Malaisie serait-elle cet Eden éclairé du monde musulman ? Les lois rappellent en tous cas celles de l’Espagne médiévale ou de l’Empire Ottoman, statut personnel, sharia modérée, sans amputations, lois qui profitent aux musulmans, pour encourager la conversion. Les malais bénéficient de quotas, dans les universités, pour bénéficier de contrats gouvernementaux ; mais les convertis à l’Islam peuvent épouser malais ou malaises, et bénéficient ainsi des mêmes avantages. Cela ressemble presque aux sociétés d’ordres médiévales : les musulmans – dont les malais – bénéficient de certains avantages temporels, qui sont corrélés à des lois morales plus strictes ; et le rôle des femmes, couvertes du voile, symbole du pouvoir de censure, est de rappeler à l’ordre – aux bonnes mœurs – ceux qui dériveraient, qui ne se conforment pas à l’idéal musulman. La diversité, cependant, n’a pas pour finalité de disparaître, il n’y a pas de totalitarisme malayo-musulman ; les lois elles-mêmes tolèrent les punitions corporelles, coups de verge pour possession de drogue, mais pas les mutilations permanentes, amputations des voleurs, aveuglement par application de l’œil pour œil, comme en Iran ; car elles nuisent au bon fonctionnement global de la société. C’est, je crois, un remarquable équilibre. On le voit même au costume des femmes, qui se voilent d’un Tchador orné de fleurs ou de brillants, assorti à leurs vêtements, et compensent la dissimulation des cheveux par des pantalons souvent révélateurs, et des chaussures érotiques. De sorte que le voile n’agit pas comme castrateur, mais comme une sorte de fétiche, ou de déplacement fétichiste.

La jeune fille qui nous sert le petit déjeuner – sandwich au pain fras, café, salade de fruit géante – rit continuellement, les yeux pétillants d’ironie. Est-ce un effet du monothéisme dominant, de la censure qu’il impose, du modèle idéal qu’il propose et de l’écart ainsi formé, entre ce modèle et le réel, est-ce, donc, cela, qui génère le rire ? Je le trouve en tous cas plus vivant, plus humain que l’impassible sourire des siamois ; plus bienveillant que l’acide provocation des vietnamiens.

Ce n’est pas seulement l’Islam, car notre serveuse est chinoise, jambes longues et nues, cheveux découverts. Y aurait-il un rire malais, particulier, métissage des comiques indien, musulman, et chinois ? Je note aussi que cette jeune fille est active, elle se déplace avec une certaine rapidité, jette l’œil à droite, à gauche, bref, malgré le climat, n’a pas l’indolence thaïe. On sent qu’elle pourrait se moquer de nous, qu’elle pourrait avoir réaction conflictuelle, et que son éthique n’est pas de préserver, à tout prix, la paix autour d’elle ; que l’esprit peut avoir d’autres exigences.

Conséquence – ou corollaire – il existe une vie démocratique ici. Difficile, avec de l’arbitraire, du mensonge et des manipulations ; mais aussi des débats, des stratégies, des prises de pouvoir sur tel et tel domaine, bref, une auto-détermination collective, un désir de liberté.

Cette liberté politique a pour corollaire une limitation de la licence : l’alcool est ici fortement taxé, de même que les cigarettes ; le traffic de drogue est puni de mort, la prostitution n’est pas tolérée comme en Thaïlande. Les objets de consommation qui procurent un plaisir immédiat, donc, sont ici beaucoup plus difficiles d’accès qu’en Thaïlande. Est-ce le contrepoint nécessaire de la liberté ? Serait-ce aussi la raison pour laquelle hippies et vagabonds préfèrent unanimement la thaïlande pour leurs voyages ?

Il faudrait donc distinguer, comme faisaient les grecs, deux formes de liberté. L’une, collective, qui tient à l’existence d’une règle morale stricte, à la capacité de débattre et de déterminer ensemble le régime des lois, le juste et l’injuste, le mal et le bien. L’autre, ou licence, liberté de l’individu, liberté comme possibilité d’assouvir les passions immédiates, boire, manger, faire l’amour, obtenir sans effort ou délai drogues, divertissement, stimulation, chaleur, etc. Liberté décadente, que revendique la jeunesse occidentale, ces armées de grévistes français dont je glosais satiriquement le message en un répétitif « on veut de l’argent sans travailler ». Cete licence, dangereuse, fait de chacun la fin de toute jouissance, enfle infiniment le désir et la frustration, mène à la tyrannie, requise pour garantir l’ordre. Car si je me sais moi-même en quête perpétuelle de jouissance, et rien que cela, que je sais l’autre animé par la même quête, alors je commence à le craindre. Est-ce que son appétit ne va pas me priver de ce que je convoite ? Est-ce que nos désirs illimités peuvent se satisfaire tous deux, malgré les limitations de l’espace ? Et peut-être est-ce la raison pour laquelle, en Thaïlande, les voyageurs hippies me lançaient tous des regards hostiles, alors qu’un jeune occidental en débardeur, au musée de Penang, vient de m’offrir le sourire le plus ouvert et le plus chaleureux que j’aie reçu depuis que j’ai quitté mes amis parisiens ; qu’une vieille australienne, ce matin, nous a spontanément avertis que les bus pour la Thaïlande étaient bloqués, et s’est assise à notre table pour discuter ; que dans la rue, nous marchons contents et détendus.

J’analysais dans ma thèse l’opposition du collectif et du distributif, en m’appuyant sur un passage de Canetti, comme en rapport avec les deux mouvements opposés et successifs de l’union pour la chasse, et de la division des parts pour l’ingestion personnelle. Est-ce qu’il y aurait, selon la phase du cycle auquel elles sont rendues, ou de façon intrinsèque, des cultures collectives du travail organisé, de la lutte commune, coordonnée ; et d’autres, distributives, de l’ingestion, de la consommation personnelle, de l’après-partage ? Il est tentant pour moi de polariser ainsi ce qui distingue la France de l’Australie.

J’observe en tous cas chez les habitants de ce pays que, même lorsqu’ils consomment, ils pensent collectivement, et signifient leur mécontentement de façon claire et ferme, coopérant avec le prestataire de service ou le commerçant pour qu’il améliore les conditions de vie commune).

Ce contrôle des individus par la loi s’étend à la vie religieuse : les musulmans n’ont pas le droit de s’adonner au yoga – la salutation matinale au soleil, malgré ses vertus gymnastiques, tombe sous le coup de l’idolâtrie. Dans le temple chinois de la déesse de la compassion, je vois un panneau devant l’entrée : le temple est l’un des principaux sites touristiques et, pour la bonne santé de chacun, mais aussi pour garantir les conditions de visite, il est recommandé de brûler à l’extérieur seulement les bâtons d’encens géants qui rendaient l’air irrespirable dans les temples de Saïgon. Les gerbes de petits bâtonnets n’en sont pas moins désgréables, une femme fronce les narines en s’inclinant devant les statues au fond du temple ; un jeune garçon, d’un geste de la main, tente d’écarter la fumée qui le gêne. Philip commente « this is the most embarrassing aspect of Chinese culture ». Je vois alors qu’un homme rhabille sans cérémonie les statues qu’on vénère derrière une vitre, au fond de la première salle. Il rajuste les plus des vêtements, devout dans la vitrine et, son travail terminé, sort de l’enceinte où se dressent les idoles en bois, comme un décorateur de grand magasin quand il a rejusté le plu des vêtements sur les mannequins.

Dans le café-librairie Jingsi, le jeune homme qui vient de m’apporter un délicieux « caramel coffee » (3 ringgit), revient et me tend un magazine, « Tzu Chi, Buddhism in action ». Je feuillette, il s’agit vraisemblablement d’une secte bouddhiste organisant des programmes de volontariat, recyclage en Chine, aide aux enfants du Myanmar, hôpitaux, etc. La chose a des airs de secte mais, du moins, se tourne vers le bien collectif, soulage les souffrances, évite la pollution, prévient les maladies, bref, n’a pas sa fin seulement dans l’accroissement de puissance pour ceux qui le pratiquent. Je préfère la secte Tzu Chi, donc, à celle de Ben et d’Andrew, The Art of Living.

 

3 décembre 2008

 

Traversée du bras de mer entre Butterworth et Georgetown. Majesté gracieuse des bateaux chargés de containers en métal, sur l’eau bleue, qui se détachent sur fond de collines lointaines et du port. J’aime leurs couleurs industrielles, rouge, bordeau, noir, jaune des cheminées et des treuils. J’aime le calme qui s’en dégage, alors que je les vois, simplement posé, sur l’eau, tranquille, et chargés d’ailleurs.

A l’approche de KL, nous traversons des banlieues de tours en style nouveau riche asiatique. Deux d’entre elles, jaune pâle, sont sur montées de temples grecs à colonnes classiques. Puis nous apercevons, par dessus la jungle malaise, le sommet des deux tours Petronas à notre gauche. Les réverbères sont maquillés en végétaux : corolle de pétales rouges et feuilles vertes à l’ampoule supérieure, tandis que l’aute lampe, à trois mètres du sol, inclinée vers le bas, recouverte de feuilles vertes, est comme un bourgeon de lumière.

Dans l’atrium du shopping mall sous les tours Petronas s’élève un énorme sapin de Noël arificiel, décoré de bonhommes de neige, flocons et mänele en pain d’épice. J’ai mis mon gilet thermal pour lutter contre la clim, et ne pas prendre froid ; je suis trempé de sueur, il fait au moins trente degrés dehors.

Le multiculturalisme malais se retrouve dans le food court au deuxième étage du shopping mall Petronas. Je vois un stand de fish and chips, « London Fish Tales », un stand malais, « Nasi Lemak », un chinois, « chicken rice », un arabe, « Kyros Kebab », deux autres chinois, « Ta Wan » et « Wan An », ainsi que l’éternel italien, Kafé Milano, Burger King et Mac Donald’s.

Nous mangeons de fabuleux desserts, flanc vert sur lit de riz gluant, montagne de glace pilée, bananes et cacahouètes, gelées vertes et roses, arrosé de café glacé javanais à la noisette. Ces desserts, ce type de café, reposent non pas sur une longue tradition d’authenticité, mais sur des technologies efficaces, pour piler la glace, fabriquer et conserver les diverses gelées, etc. L’esthétique culinaire malais est résolument distincte de cele qui prévaut en France. D’ailleurs, je crois qu’un bon parisien n’aimerait pas ce que je mange. La nourriture ne vient pas du terroir, mais repose sur des techniques – appareillées, mécanisées – de raffinement. C’est aussi le mélange des grains, fruits et gélatines, et de la glace, qui fait le dessert ; et ce mélange ne peut se faire qu’à l’instant de la consommation. Le dessert n’existe pas, dans sa vitrine ontologique, déjà présent, guettant la bouche qui l’ingère. Le dessert malais n’est donc pas un véritable objet, mais une combinaison – comme le nasi lemak est combinaison de riz, viande, légumes salés, cacahouètes et poisson séché.

Nous essayons des parfums dans la boutique Arabian Oud : bouteilles travaillées en style arabe, noms qui m’évoquent la Méditerranée, Fayrouz, Cordoba. La vendeuse, voilée de rose, flirte avec nous, parle des baisers que lui donne son mari, de ses plaintes, elle sent trop le parfum. « This one, I sell to party girl a lot », nous dit-elle en riant d’un mélange de miel et safran que je demande à sentir. Cette femme intelligente et drôle m’est familière, me rappelle Héraklès, Giuseppe, les arabes de Paris. La boutique est élégante, elle nous fait asseoir sur des fauteuils vert clair. Les noms, les odeurs, les comportements m’indiquent netement que je suis sorti de l’univers chinois.

(En dépit du rôle et de la différence des genres qu’il met en scène ostensiblement, je remarque que les parfums sont tous pour homme et femme, que la vendeuse ne nous fait pas un seul instant sentir que telle ou telle combinaison serait trop féminine pour Philip et pour moi. Le voile permet, peut-être, d’échapper à ce genre d’anxiétés.)

Tout à l’heure, l’homme au comptoir de l’hôtel nous a donné pour la visite un petit guide de KL, avec une carte. Il a fait un cercle au style pour nous permettre de le retrouver. Je regarde sur le guide où se trouve l’hôtel et comment rentrer après notre repas indonésien dans Bukit Bintang ; je compare avec la carte du guide, et me rend compte que le cercle est au mauvais endroit, deux bons kilomètres à l’ouest : voyant le nom de la rue Pudu, l’hôtelier s’est contenté de l’entourer, sans vérifier s’il était au bon endroit sur la carte.

J’apprends par ce voyage que certaines choses ne sont pas universelles. Par exemple, la façon de faire les lits. Dans l’auberge d’Hanoï, chez Viet à Saïgon, chez Marie-Laure à Bangkok, puis dans l’auberge de Bangkok, celle de Prachuap Kiri Khan, celle de Penang, et maintenant celle de KL, il n’y avait pas de draps pour se couvrir. Il y avait bien une housse couvrant le lit, des taies d’oreiller (quoique Viet et Marie-Laure ne nous en aient pas proposé), mais pas de drap de dessus. Seulement des couvertures en Thaïlande. Moi qui ne parviens pas à m’endormir sans quelque chose sur mon corps, j’ai donc, absurdement, utilisé le sac de couchage thermique en plumes de Philip, ouvert, comme drap de dessus, transpirant inutilement. Mais n’est-ce pas étrange, que ces gens n’aient pas l’impulsion, dans le sommeil, de tirer quelque chose au dessus de leur corps, pour le protéger, sinon du froid, du moins des fantômes et des mystérieuses présences nocturnes qu’un simple drap suffit à détourner.

 

4 décembre 2008

 

Présence des éléments : nous marchons dans un grand parc derrière la mosquée, le ciel couvert de nuages gris, puis Philip dit, « rainstorm coming ». Levant la tête, je vois juste alors un étrange panneau jaune, qui montre une sorte de grand parapluie, sur lequel tombe des gouttes de pluie. Nous courons et trouvons, vingt mètres plus loin, sur le côté de la route, un abri contre les gouttes, sorte de champignon transparent, sur une terrasse, face aux bananiers. Derrière, le cri des oiseaux sous les filets de la volière. De grosses gouttes de sueur me coulent sur la joue, puis tombent sur mon jeans ; mon t-shirt est trempé.

Dans le musée des arts islamiques passe une cohorte de femmes voilées, multicolores, conduites par un jeune guide en costume, mignon comme tout. Ces femmes, chaque fois que je crois leur visage, me renvoient un sourire. Dans la première salle, une exposition sur la mosquée, maquettes des lieux de prières dans différents lieux de l’Islam. J’entends le nom « Iran » répété plusieurs fois.

Le goût pour la tolérance et le multiculturalisme apparaît au détour d’un panneau dans le musée. Je lis à propos des Moghols : « in keeping with the spirit of Islam, Akbr’s reign was chracterized by religious tolerance and a love of learning. He was very interested in different religions and invited discussion and debate among Hindu, Jain, Jewish, Christian and Zoroastrian scholars. Aurangzeb’s piety and ascetism, by contrast, ushered in a period in which luxury at the court was shunned and a more austere approach to the religion was adopted. « On joue donc Akbar contre Aurangzeb, voyant en l’Inde des Moghols le précurseur de la Malaisie à son apogée.

 

5 décembre 2008

 

Petit déjeuner : dumplings dim sum dans un restaurant de Chinatown, sur le marché couvert. Tables en alu, sol gris, murs carrelés de blanc, ventilateurs, et chaises en plastique rouge. L’ambiance rappelle hong-Kong, en plus propre, plus calme, et plus aéré. Hier soir, après des mangoustans pour l’appéritif, nous nous sommes faits un festin sichuanais, dans une rue pleine de petites cuisines et de chaises en plastique sur le trottoir. Tout à l’heure, déjeuner arabe. Et, hier soir toujours, verre à la terrasse du Sao Nam, vietnamien qui depuis quatre ans reçoit le prix du meilleur restaurant de Kuala Lumpur. Comme en Australie, donc, ce qui définit la cuisine malaise n’est pas l’authenticité du terroir, le lien mystique avec la terre ancestrale, mais la haute qualité d’une tradition venue d’ailleurs, qui se parfait et se raffine au contact de l’étranger.

Dans le parc aux papillons, derrière la mosquée, nous découvrons d’étranges insectes, Phyllium pulchrifolium, qui ressemblent exactement à des feuilles sèches. Plus bizarres encore, heteropteryx dilatata, dont le corps est entre la sauterelle et la langouste, et les ailes en forme de feuilles, mélange d’animal et de végétal.

Après le buffet libanais – vingt-huit ringgit, offre spéciale du vendredi – nous montons voir les céramiques du musée islamique. Tous les panneaux rappellent constamment l’influence chinoise, et la présence de l’Islam en Chine. L’art iranien, l’art de l’Asie Centrale, et les objets des Moghols indiens sont nombreux, beaucoup plus que les poteries syriennes, turques ou maghrébines. J’apprends à voir l’Islam de ce point de vue décalé, comme civilisation globale, mais pas strictement identique au monde arabe.

Le musée présente poteries, textiles, objets de métal et Corans : c’est qu’il n’y a ni sculpture, ni peinture. Le tabou sur la représentation figurative entraîne un univers artistique totalement différent de ce que développe l’occident. Mais faut-il aller plus loin : comme il est interdit de reproduire hommes et créatures vivantes, car c’est prendre la place de Dieu, le monde islamique n’a pas adopté le paradigme de l’artiste-Dieu-créateur. « Un poète est un monde enfermé dans un homme », nous dit Victor Hugo ; nous vénérons Monet, Van Gogh, Rembrandt, figures du génie ; pour un musulman, c’est condamnable idolâtrie. Dès lors, les productions artistiques, métal repoussé, tapis brodés, céramiques portant des versets du Coran, pages de calligraphie, sont perçues et situées comme production d’un collectif, une époque, un empire, une cour, un atelier d’artisan. Ces choses ne jaillissent pas tout armées de la conscience géniale de l’homme-artiste et de son rapport frontal avec les forces créatrices de la nature. L’art est le bien commun d’une civilisation. La répétition des motifs est elle-même le corollaire de cette appartenance collective des choses, qui ne prennent pas sens en rapport au créateur unique, mais toujours au sein du groupe.

La nature domine : les cartes de l’archipel malais ne représentent pas seulement les frontières fixes des îles, mais aussi la direction des vents de la mousson. Leur alternance cyclique détermine les saisons commerciales, arrivée des navires chinois d’octobre à mars, et départ d’avril à septembre – alors viennent les arabes et les indiens.

Le musée présente un mur contenant les objets les plus surprenants : des rouleaux de calligraphie chinoise en écriture arabe, correspondant à des versets du Coran, réalisés par de larges traits au pinceau, semblables, à part la différence du mode d’écriture, aux pages de calligraphies que nous avons vues dans les musées de Shanghai et Beijing. Plus surprenant encore, ces rouleaux sont datés de 1970 à 1990 et certains sont l’œuvre d’un calligraphe nomme « Haji Yahya Ma Yi Ping ».

 

6 décembre 2008

 

Déjeuner indien face à la station de bus pour le dernier repas à KL. Je me rends compte que je n’ai pas fait d’effort pour apprendre la langue. Liste de Nasis, mees, tosais et rotis sur le mur, je n’en comprends pas la nature et m’en soucie modérément ; les indiens, finalement, parlent anglais. Tout à l’heure, en passant devant le temple de Ganesh au coin de la rue, un homme au visage très noir m’a demandé « excuse me sir, where are you from ? » A côté de lui, des sacs pleins de noix de coco brisées ; j’ai vu hier l’étrange coutume qui consiste à les jeter violemment dans une bassine en fer, pour qu’elles explosent, avant de pénétrer dans le sanctuaire où des femmes en saris colorés prient avec des hommes torse nu, ceints d’une bande de tissu blanc.

Tandis que j’écris, le serveur nous apporte deux rotis, sortes de crèpes frites fines, dont on détache des morceaux de la main droite, puis qu’on trempe dans une sauce au curry.

Confusion dans le bus : nous avons acheté nos billets au guichet de Konsortium, nous prenons finalement Coach Express. Les numéros des places ne correspondent pas, Philip et moi sommes décalés, des chinois n’ont pas de place. Dans la gare routière, plus de chaos encore : c’est le début d’un week-end de trois jours, tout le monde quitte la capitale, mais personne ici n’achète à l’avance les billets, de sorte que tout le monde crie, pousse et se bat pour attirer l’attention des vendeurs débordés derrière leurs guichets. Deux américains stressés changent de place, restent au bord de la fenêtre pour surveiller leurs sacs dans la soute et, l’œil toujours ouvert, inspectent le bus, devant, derrière, pour déceler le danger caché qu’il recèle.

Dans le megamall de Malaka, face à l’hôtel, après une visite au très chic Carrefour, nous voyons toute une série d’appareils auto-masseurs, steppes et plate-formes pour fitness chez soi. Des femmes voilées, pieds nus, se font secouer les jambes dans des fauteuils en cuir. Odeur de beurre fondu, c’est le stand « daily fresh » qui vend, outre glaces et smoothies, des cornets de maïs au beurre et des gaufres.

Politique des langues : l’église anglicane Christ Church propose, le dimanche, quatre services en anglais, mandarin, tamil et malais. Les films, au cinéma, sont tous sous-titrés en anglais.

 

7 décembre 2008

 

Nous apprécions à Malaka les bénéfices de la colonisation. Ville historique, architecture élégante et plan de ville cohérent, traditions culinaires et commerciales. Un homme avec qui je parlais hier dans le bus me disait, « Malaka, Penang, historic cities ». Je me demande, toutefois, pourquoi les anciennes colonies françaises d’Asie, comme d’Afrique, ne se sont-elles pas développées comme les colonies anglaises ? Est-ce la responsabilité des colons, ou des colonisés ?

L’après-midi, je ressens la lourde chaleur, par les gouttes qui me coulent sur l’oreille et le menton. Dans la terrasse couverte au sommet de l’auberge, quatre hommes jouent deux par deux à des jeux de plateau. Les malais rient et se parlent, excités chacun par leur possible victoire. Les deux anglais, dont l’un porte sur son torse une constellation de tâches brunes, regardent leur plateau d’échecs avec une intensité concentrée ; puis l’un dit quelque chose de comique, fait une blague sur un français qui trouvait important, ou néfaste, de « lose his queen » – cette sortie les distrait un moment, puis ils reviennent au jeu, reprennent leur sérieux, tandis que derrière, les malais rient toujours.

Est-ce un peuple de comédiens ? Peut-être : hier nous sommes allés voir une comédie vaguement policière au cinéma : deux losers de Malacca débarqués à KL se découvrent un pouvoir mystérieux : le cerveau de l’un sait analyser les détails les plus minimes afin de retrouver les objets perdus,. Puis ils se retrouvent embarqués dans une histoire compliquée de crise cardiaque et d’arnaque à l’assurance. Le public riait chaleureusement, répétant les bons mots ou les détails comiques de certaines répliques. Les acteurs semblaient s’amuser ; le tout dégageait une impression d’extrême bonne humeur.

Je trouve des traces de terroir dans le café « 13 states of Malaysia » de Melaka. L’endroit propose treize différents types de café, qui correspondent à différents types de torréfaction, différents modes de préparation, et différentes espèces de plantes – arabica, robusta, liberica. Mais les 13 types de café portent le nom des 13 Etats qui composent la fédération. Je commence un « Perlis », « coffee with the combining of five herbs to provide strength and freshness », et me promets, celui-ci fini, d’essayer un Sabah, « consist of 76% of coffee beans, 24% of margarine, salt and sugar. »

Dans une rue du vieux Malacca, nous croisons successivement trois lieux de prières : un temple chinois, un sri indien, puis une mosquée. Tous les trois discrets et de bon goût : pas de lumières clignotantes chez les chinois, musique à faible volume chez les hindous. Quant à la mosquée, son architecture mêle des éléments portugais, anglais, hindous et mauresques. Les trois religions ne se sont pas confondues, mais en contact l’une avec l’autre depuis des centaines d’années, elles se sont, pout leur esthétique, emprunté des éléments ; ce qui, sans doute, ce relatif accord esthétique, la modération des styles respectifs, rend possible la pacifique cohabitation des univers éthiques divergents et des temporalités distinctes.

Du temple Cheng Hoon, un peu plus bas, nous parviennent des litanies dissonantes et des sons de clochettes. Une cérémonie collective est en cours. Les gens prient ensemble, et génèrent ce faisant une étrange harmonie monotone et scandée, qui n’est pas sans rappeler les morceaux de gamelans indonésiens. Sur le toit de l’entrée, six guerriers en porcelaine, disposés par groupes de trois des deux côtés de la porte, sabre au clair et prêts à frapper, dissuadent les voleurs, intrus et vandales potentiels. Deux lions de pierre, la tête inclinée vers l’intérieur de l’édifice, présenten un parchemin de pierre qu’ils soulèvent avec la patte extérieure. Les rythmes s’accélèrent, un homme sort du temple ; un autre, en voiture, me fait signe et m’invite à déplacer un panneau « no parking » sur la route, qui bloque une voiture venant en sens opposé.

L’élégancé éthique et le bon goût malais sont-ils cause, ou conséquence, du multiculturalisme qui s’y développe, et qui font de ce pays le plus charmant que j’aie traversé lors de ce voyage ?

Après un cornet de frites belges, nous allons manger au coconut house, restaurant italien parfaitement charmant dans une vieille maison de Chinatown. On y sert du bœuf à la parmesane, de l’aglossatu, des pizzas saucisse italienne et roquette ; mais aussi des combinaisons fruits et fromage ou semblables dérives hawaïennes. Je me décide finalement pour une « Scarborough Fair », qui, sur lit de tomate et sous gratiné de parmesan, propose aux papilles excitées, parsley, sage, rosmary and thyme.

A la terrasse du geographer café, où nous nous installons ensuite pour prendre un verre, se pressent tous les branchés de Malaka. Un orchestre live, à l’intérieur, chapeau de cuir noir et cheveux ongs, lance un cha cha cha ; je vois danser quelques filles. A côté de nous, deux couples mixtes, un quarantenaire anglais et une quarantenaire chinoise, une jeune rousse et son partenaire malais. Des filles, européennes et asiatiques, dansent un peu devant l’orchestre au son des tambours et des maracas. Des ados passent dans la rue, portant des cornes de diable en plastique lumineux vert et rouge. Puis la musique change de rythme, et le chevelu se lance dans Johnny B. Goode, au grand plaisir d’un autre couple mixte, une vingtaine d’années, jolie brune en débardeur turquoise, et petit asiatique souriant dans un t-shirt moutarde.

Nous finissons la soirée par le cinéma du megamall Dataran Pahlawan, séance de minuit. Des jeunes malais sont là, rigolent. Affiches de mangas, films de karaté malais ou cantonais. Dans le couloir qui mène aux toilettes, je retrouve les distributeurs de figurines bandai que j’avais vus à Tokyo, puis Hong-Kong. Il y en a quarante, qui vendent la figurine à huit ou douze ringgits. Un couple regarde, intéressé, les dragon ball Z, ultimate solid et chevaliers du zodiaque. Puis la fille, souriant de tout son appareil dentaire, explique à son copain qu’elle aimerait un petit personnage porte-clefs en forme d’œuf coloré ; puis rigolant, ils se dirigent vers les salles, sans rien acheter.

 

8 décembre 2008

 

Détails qui nous rapprochent de l’univers familier, nous prenons le petit déjeuner dans le bistrot Délifrance, au dessus du mégamall Pahlawan, face à la grande aiguille au plateau d’observation tournant. Mais ce qui génère ce grand soulagement, ce retour du familier, ce n’est pas tant le goût légèrement sucré du croissant, le caramélisé du beurre, le croustillant du feuilletage ; ce n’est pas l’amertume du café, la petite jarre de lait métalisée, pleine de lait frais mousseux plutôt que de concentré ; non, ce qui suscite en moi ce grand soulagement, c’est la présence de serviettes en papier sur la table, estampillées délifrance, et dont j’essuie les gouttes de lait qui sont tombées lorsque je l’ai versé dans ma tasse ; dont j’essuie l’eau sur le porte-revue central, vestige d’une pluie nocturne ou du nettoyage à grande eau de la terrasse. Oui, c’est la présence de cet objet tellement anodin qui me rapproche de chez moi : la serviette en papier, qui signifie, la sécheresse est désirable, et la culture consiste à limiter l’invasion de l’humide, sur les surfaces d’usage et les sols. La serviette en papier, comme une digue miniature, un sac de sable, un outil qui, peut-être, préservera mon petit univers de l’irrémédiable montée des eaux.

Drame au centre commercial, nous essayons des pantalons, chez Kevin et Samuel, au son de Christmas Carols remastérisés techno, mais au moment de payer, la carte visa temporaire ne passe pas. Nous insistons, les deux vendeurs appellent le manager, qui parle un meilleur anglais, mais n’a pas vingt ans. Coups de fil, il refait l’opération ; quelque chose bloque, il passe un autre coup de fil, et nous dit que je dois appeler ma banque. Nous partons, puis revenons, demandons sa carte et son nom, pour une réclamation, auprès de son magasin, qui refuse un moyen de paiement solide, et de visa, qui n’assure pas son service. Il n’aime pas ça, tente de s’excuser, nous insistons, le garçon passe un autre coup de fil, et, dans une avalanche de « sorry sir », nous finissons par acquérir les deux shorts et deux pantalons pour 250 ringgits. Le vendeur nous suit « sorry sir, please come again sir ». « I’m not sure I’m gonna come again », je lui réponds, puis nous partons manger.

Promenade aménagée le long du canal. Pavés lumineux, pergola, pots et colonnes et pierre taillée, panneaux d’informations et cartes historiques. Sur l’autre rive, côté Chinatown, les réverbères en fer forgé bleu n’ont pas encore été dépouillés du plastique d’emballage. Sur la droite, de l’autre côté, séparés de la promenade par un bras d’eau, bidonville en planches et tôle. Un homme torse nu, peau noire, passe et va prendre une douche derrière une paroi de métal ondulé. Sur un panneau de mur, on lit « I love you ». Majuscules de peinture noire, estompées par la pluie.

Nous poursuivons la promenade, et traversons un kampung préservé, maisons de bois sur pilotis, toits en tôle rouge, pentus. Les volets sont peint de couleurs vives, et les maisons mises en valeur par des néons sous les auvents, des spots rouges sur la tôle, qui s’allument au crépuscule. Tout la ville est ainsi spectacularisée par son éclairage : ampoules vives et blanches éclairant branches et feuillages par en dessous près du fort détruit, spots rouges dans le quartier colonial hollandais comme à Chinatown. Impression d’un décor baroque, d’une scène de théâtre où peut se jouer la vie touristique urbaine. Comme à Paris, Rome ou Saint Pétersbourg. Animé par le bruit des étourneaux piailleurs dans les arbres, et l’appel régulier du muezzin amplifié, qui résonne à travers le faubourg, par dessus les toits laqués verts et les dragons silencieux d’une pagode chinoise.

Cent mètres plus bas, face à la grande roue clignotant de néons multicolores, de petites lumières jaunes clignotent dans les arbres. Des lignes lumineuses de la même couleur soulignent la silhouette de vieilles maisons, tandis que des colliers de bleu s’enroulent autour de la balustrade en bois de la promenade ; ;et dans l’eau se reflète finalement le rouge éclatant qui dessine, de l’autre côté, la ligne du quai. Musique techno depuis la fête foraine, odeur vénitienne du vieux canal.

Nous traversons un quartier commerçant, scintillant de guirlandes pour Noël. Une radio diffuse « suicidal », chanson que nous avons plusieurs fois entendue lors du voyage, mais l’atmosphère est tout autre chose que suicidaire, un joyeux consumérisme anglo-chinois, sacs, vêtements, chaussures et décorations pour la maison, frivolité superficielle et mauvaise qualité joyeuse – car après tout, qui voudrait une guirlande de fleurs en plastique rouge qui tienne vraiment la durée ?

Sur une table ronde en bordure d’arcade au discovery café, nous attendons notre poulet citron ; la radio diffuse « my way », deux chinoises rigolent à la table à côté ; sur le mur, une vache souriante nous souhaite beaucoup de bonheur pour l’année de la vache. Décor style, contrebasse, radio des années 30, machine à écrire, phonographe et singer du siècle dernier. Murs jaunes et poutres peintes en vert, plafons hauts, ventilateurs et lampes en métal, raquettes encadrées, placées de part et d’autre d’une affiche représentant divers modèles de motos Honda, cage à oiseau vide, miroirs guiness, neuf horloges indiquant l’heure en diférents endroits, photographie nocturne de l’hôtel en fond d’écran de l’ordinateur allumé, autel des ancètres surélevé près du comptoir. Dans une étagère à vitrine coulissante, je découvre, parmi la série, que se trouve un guide touristique « discovery Channel » sur l’Alsace.

 

 

 

Thailand

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3 mars 2008

 

La Thaïlande est, après l’Allemagne, le premier pays du voyage qui n’ait jamais été communiste. Est-ce pour cela que la Thaïlande est aussi paradis sexuel ? Car on invoque le bouddhisme, mais le Cambodge ou le Laos, même le Vietnam – qui est je crois de l’autre école – n’ont pas cette réputation, de tolérance, et de licence sexuelle. Mais Bangkok apparaît comme un gigantesque bordel – où l’on peut même en avoir à l’œil. Est-ce l’effet secondaire du capitalisme et de l’américanisation, ou est-ce la « culture » locale qui veut ça ?

 

23 avril 2008

 

Nikom Rayawa, L’empailleur de rêves, roman bouddhiste occidental. On trouve un autre romancier thaï sur les rayons des librairies, Sangsuk, dont Venin parle d’un jeune homme aux prises avec un serpent, comme L’empailleur de rêves tourne autour de la fascination pour un éléphant. Thème, l’homme et l’animal. Mais s’agit-il d’une « vérité culturelle » propre à la Thaïlande, ou d’un choix délibéré de traduction – les marchs occidentaux cherchant d’abord cela, l’homme et l’animal, une vérité proche de la nature, un contact avec les forces obscures de la vie, vague mélange New Age où l’on appose l’étiquette « bouddhiste ». Est-ce que la présence des Gis est responsable de cette kitschification de la Thaïlande ?

Car il s’agit bien de kitsch : à la centième page, un sculpteur taxidermiste ex-cornac se rend compte qu’on lui demande de figer la vie pour pouvoir la vendre. Il s’interroge : pourquoi les hommes de la ville tuent-ils ces beaux animaux pour les faire empailler ? Pourquoi mon père a-t-il vendu l’éléphant pour se faire soigner, puisqu’il est mort ? Pourquoi me suis-je tellement épuisé à sculpter un éléphant de bois qui n’est pas vivant. Bof. Les passions humaines restent floues, le personnage est falot, l’intrigue triste, et l’on reste là, les yeux sur la rivière en crue, possédés vainement par de fascinants tourbillons aquatiques. C’est d’un ennui terrible, et le roman ne parle même pas des prostituées de Bangkok.

La nouvelle finit dans une apothéose de kitsch : alors que son éléphant tire un morceau de bois dans lequel on va sculpter un autre éléphant de bois, le personnage principal-focalisateur aperçoit le grand lien qui unit toutes choses vivantes. Son fils mort et lui ne sont pas séparés, pas plus qu’il n’est séparé de l’éléphant. Grand panthéisme exubérant ; puis l’éléphant dérape et meurt, poussé par des ouvriers qui ne savent pas écouter son instinct. Dans sa chute, il entraîne Cam-Ngaï, le personnage principal ; sa mort est « le moment le plus pur de sa vie ».

 

9 juin 2008

 

Hier, à la Chester Beatty Library de Dublin, j’ai vu des livres thaïlandais de l’époque moderne, qui contenaient des textes indiens et bouddhistes. Etrange, cette limite floue des mondes indien et chinois, en Asie du Sud-Est. Etrange, pour un européen, de penser le monde en prenant pour centre l’Asie du Sud Est.

 

10 juillet 2008

 

Détail technique, note : il faut que Philip se renseigne, à peine arrivé à Bangkok, sur l’état du sud du pays, pour acheter des billets vers la Malaisie suffisamment tôt.

 

15 juillet 2008

 

Danse thaïe au marige d’Isabelle Feuerstoss, le week-end dernier, dans la grande salle du château de Denonville, ayant hébergé le gouverneur du Canada français, une lao-thaïe a fait une danse traditionnelle pour célébrer un mariage franco-syrien. Wouw. Je suis devenu facebook friend, entre temps, de Manyvanh Vongkingkeo, que Philip trouve exquise, et qui doit venir dîner chez nous au mois d’août.

 

20 juillet 2008

 

Depuis la République Dominicaine, un autre point de vue sur la Thaïlande. C’est l’alternative cocotier. Les deux premiers pays du monde pour les côtes bordées de cocotiers, l’image standard des catalogues de vacances. Pays touristiques où, de la même façon, les gens ont la réputation d’être sympathiques et souriants, les filles se prostituent, les riches occidentaux se retirent ; tous deux sont bordés par un voisin plus dur, Haïti, le Cambodge.

Si ce n’est que la Thaïlande a derrière elle une longue histoire asiatique, alors que la République Dominicaine est une colonie dont les vestiges les plus anciens remontent au début du 16e siècle, et dont les populations sont toutes venues d’Europe et d’Afrique. Mêmes paysages, donc, et des économies proches, mais des traditions historiques très différentes.

 

22 août 2008

 

Hier matin, Claire a dit à Philip : je ne suis jamais allée en Thaïlande. Après le Laos, j’aurais peur d’être déçue. C’est beaucoup trop touristique. Je suis maintenant Piazza San Marco, devant un caffé freddo payé 9€80, face à Saint Marc, le Palais des Doges, les deux colonnes et, sur ma droite, un petit orchestre qui joue des chansons napolitaines et autes au violon, à l’accordéon, au piano. Tout est faux, merveilleusement faux, c’est ce que je dis à Philip (ils commencent Come Prima). Mais tout est joyeux, tout autant, merveilleusement joyeux. Des Américains, peut-être des Japonais ou des Français, tapent derrière moi dans leurs mains. Le violoniste au violon blanc joue d’une manière outrancièrement sirupeuse, et fait des petits tours avec son instrument. Tout cela, bien sûr, existe pour et grâce aux touristes. Mais la chose est vraie, les 9€80 seront encaissés, les gens viennent ici, veulent venir ici, parlent de Venise, y passent un bon moment, parce que tout est mis en scène – et peut-être en Thaïlande pareillement.

 

24 août 2008

 

Autre parallèle entre la Thaïlande et l’Italie : ce matin, sur la grande place de Padoue, nous sommes passés près d’un écran qui diffusait un combat de boxe olympique. Une vingtaine de personnes étaient debout, regardaient. Philip m’a dit « this reminds me of Thailand. This summer, every time I went somewhere, there was a boxing match, with a Thai guy fighting an Italian guy ». Deux pays de boxeurs, donc. Penser à cela, le sport national, comme caractérisation.

 

6 septembre 2008

 

Allusions, dans le livre de Bizot sur le Cambodge, à la Thaïlande, comme lieu du refuge. Et de fait, de nombreux réfugiés cambodgiens et vietnamiens, laotiens, birmans, chinois aussi, sans doute, ont dû s’y réfugier. Pays stable, et vaguement favorable aux puissants (japonais, américains), j’y vois, à tort peut-être, une sorte de Suède asiatique.

 

9 septembre 2008

 

Hier soir, nous avons dîné avec Manyvanh Vongkingkeo, rencontrée lors du mariage d’Isabelle Feuerstoss et d’Anas Ramadan. Lao-thaï superbe, intelligente, et drôle. Elle nous parlait de son pays – le Laos, plus que la Thaïlande, quoique ses parents aient souvent franchi la frontière. Notamment, elle nous racontait que son père avait, dans sa jeunesse, lutté contre les communistes, avant de se réfugier en Thaïlande, après la révolution. Bizarrement, ou non, elle disait toujours « nous » pour désigner la France ou les Etats-Unis, puis se corrigeait. Description du communisme au Laos : « et quand on a perdu, il n’y avait plus rien. »

Many nous a puis raconté son stage en Thaïlande, comme juriste je crois, le flirt avec son patron, les voitures de son patron, et comment elle avait de bonnes relations avec lui, parce qu’elle lui tenait tête. J’imaginais, comme je pouvais, le monde exotique et familier des riches thaïlandais, qui s’achètent audis, mercedes et porsche, et vont en week-end au bord de la mer en décapotable. Elle a cependant toujours refusé les avances du patron, sans hésiter : « on s’entend bien, mais il est trop laid ». Je me rends compte de deux choses ici, que je cherche à la caractériser, comme « jeune fille qui juge par l’apparence ». Et que je cherche à mettre en relation cette façon de juger avec ses origines lao-thai. Il est vrai qu’elle nous a dit, en voyant une photo de Philip où l’on voit un exercice spontané d’aérobic dans un parc à Bangkok : « les thaïs, ils sont obsédés par leur physique. » Il est vrai, d’autre part, que j’ai trouvé merveilleusement agréable la façon dont, sans remords ou culpabilité, Many nous racontait l’histoire d’un de ses amis, que suivait une fille assez laide. « Tu m’as vu, tu t’es vue, ben tu conclus. » Jugement sans appel, aristocratie naturelle de la beauté.

De fait, il y avait chez elle quelque chose de très aristocratique. Elle nous expliquait que, la semaine précédente, la princesse du Laos du sud était chez elle. Sa grand mère était intendante au palais, sa famille, avant de quitter le pays, vivait à la cour. Pas des aristocrates, mais des roturiers qui, par contact avec la cour, ont appris comment bien vivre. Et je me dis, en écrivant ces pages, que notre amitié spontanée, que le plaisir avec lequel nous avons passé la soirée, tient pour bonne part à l’affinité de classe. Mais après tout, c’est quand même agréable de passer une soirée avec une franco-asiatique intelligente, éduquée, drôle, et qui sait parler du monde.

A propos de la Thaïlande, méditer : vertus de l’aristocratie, élégance de droite.

 

10 septembre 2008

 

« Thailand is such a ridiculous country » dit Philip en lisant que le premier ministre est renvoyé pour s’être montré dans une émission culinaire à la télé, puis que la foule des manifestants s’est brusquement dispersée, chassée par la mousson.

 

17 septembre 2008

 

Au 17/09/08 ; 50 Bahts équivalent à un euro.

 

20 septembre 2008

 

Philip dit, en voyant la tour Siemens, à St Denis : « This is the first tower I saw when I came to Paris. I remember thinking, this looks like Bangkok. »

 

22 septembre 2008

 

La Thaïlande est célèbre, entre autres, pour la grande liberté sexuelle, et la tolérance des homosexuels – surtout ceux qui se travestissent. Au musée juif de Berlin, panneaux sur Magnus Hirschfeld, et le cabaret de l’époque, « Die Beste Freundin », « Wir sind anders als die Anderen », etc. Y a-t-il eu, en Thaïlande, une évolution historique, amenant cette situation de tolérance ? Ou a-t-elle « toujours existé » ??

 

29 septembre 2008

 

Feuilleté le Rough Guide de Thaïlande, et décidé de passer quelques jours à Ko Tarutao ou Ko Lipe, dans le sud, avant de passer la frontière malaise. Ilôts paradisiaques, parc national maritime et plages pour backpackers aventureux.

Relative abstraction, toujours, de la Thaïlande, quand on voit défiler, par la fenêtre du train, des forêts de bouleaux dorés, parfois interrompus de huttes en bois peintes à côté de choux et de terre brune, entourées de barrières en bois. Le Vietnam n’est plus très loin, mais la Thaïlande l’est encore. Peut-être est-ce un effet de ce qu’elle n’a jamais été communiste ; ou peut-être en est-ce la cause, et le communisme a-t-il des racines mystiques en Mongolie, dans le cœur de l’empire tatar, mongol, de Gengis Khan ou de Tamerlan ?

 

14 octobre 2008

 

Simply Thai, concession française de Shanghai. Grand chic, repas en terrasse, dans la cour d’une maison coloniale en bois. Ampoules sur les arbres et bougies sur les tables ; bande son de musique à la mode. C’est lapremière fois que Ming essaie la nourriture thaïe. Surprenant, stupéfiant pour moi, car tous les restaurants chinois de France sont en fait thaï-chinois-vietnamiens. Mais Ming est une chinoise du nord, pour qui Shanghai est surprenante – et dans cette ville, elle a l’air de débarquer d’ailleurs, une sorte de provinciale gentille. C’est Philip qui prend les guides, et passe les commandes, à son aise, dans cette atmosphère. Je suis très légèrement dérangé par les écarts de prix, et le pouvoir d’achat que me donne ici l’euro.

Encore une fois, pourtant, cela montre le caractère de métropole asiatique de Shanghai. Plus même : nous sommes passés devant un TGI Friday’s, un restaurant turc, une churrascaria brésilienne, et même un restaurant des 1001 nuits, dans une rue coloniale bordée d’arcades, qui rappelait totalement Rundle Street, Adélaïde, ou Lygon Street, à Melbourne.

Dans les toilettes, bougie désodorisante, et des orchidées dans un bol d’eau près du lavabo. Dans l’entrée du restaurant, des figures de bouddhas, visages ou statues entières, et sur les murs de la cour, des bas-reliefs en style khmer de figures hindoues, Shiva dansant sur une jambe, éléphant. Représentation de divinités anthropomorphes, venues d’Inde, et que jusqu’ici j’identifiais bêtement comme « chinoises ». A présent, voyant cette femme, une jambe repliée, la poitrine proéminente et nue, les cheveux dressés comme une flamme sur la tête, je ne la confondrais pas avec une représentation Ming, Song ou Qing. Mais je pourrais y voir une préfiguration des jeunes femmes qui, sans doute, nous aborderont dans la rue à Bangkok et Pattaya.

A la terrasse de ce restaurant mangeaient aussi deux couples mixtes. Une structure similaire : belle femme chinoise à la mode, en jupe courte et très maquillée. Quarantenaire blanc, visiblement riche, en face d’elle. On devine qui paiera l’addition. Souvenirs de République Dominicaine où j’ai pu voir le même genre de couples – si ce n’est que les filles étaient plus jeunes, les hommes plus vieux, les conversations plus languissantes. Même ici, donc, Shanghai stimule.

 

15 octobre 2008

 

Devant le Brand Mall Shopping Centre de Pudong, le plus grand de Chine, d’après Ming, deux éléphants de bronze et, plus petit, à droite de l’entrée, dans une structure en verre, une statue dorée de divinité tricéphale assise, avec des guirlandes de fleurs. J’en demande à Ming la signification. Elle répond : « Je crois que c’est Thaïlandais, peut-être, l’homme il a construit le shopping centre, il est thaïlandais. » Système d’échanges interasiatiques : les capitaux ne viennent pas tous d’Europe ou d’Amérique.

 

25 octobre 2008

 

Etudier l’art du mouvement et les structures de la danse thaïe.

 

29 octobre 2008

 

Sur le mouvement, dans une rue de Kowloon, nous voyons un panneau : « All Blacks Welcome », en vitrine d’un magasin de sport. Foule à l’intérieur, voix d’enfants, nous entrons et voyons une équipe de petits chinois répéter les mouvement du Haka néo-zélandais, pour leur souhaiter la bienvenue à Kowloon.

 

30 octobre 2008

 

Prémisses d’Asie du sud-est à Lamma, petite île au sud d’Hong-Kong, où nous sommes allés pour l’après-midi. Ferry depuis Pier 4, Central, pour 17,70$, et l’on se retrouve dans un village de pêcheurs au fond d’une crique : bateaux et plate-formes flottant, remplissant presque le port, collines rocheuses à l’arrière-plan, série de restaurants avec terrasses sur pilotis le long du quai. Nous nous arrêtons dans un endroit qui paraît populaire – terrasse presque pleine, de locaux semble-t-il, pas de nappes, un menu sur le côté, prix raisonnables (15$ pour un plat de pieuvre et riz, contre 50 ou 60 dans les restaurants précédents.) Je réfléchis à cet aspect du commerce et du raccolage : ici, personne ne s’est jeté sur nous pour nous inviter à manger, brandissant un menu plastifié bilingue. Mais ces gens qui, dans la rue, devant les restaurants, raccolent le touriste, il faut bien les payer. Les prix sont donc nécessairement plus élevés. De la même façon que les prix des hamburgers Mac Donald’s sont toujours plus élevés, pour la même quantité et qualité de nourriture, que ceux du petit restaurant local, puisqu’il faut dégager de l’argent pour payer les dividendes aux actionnaires.

Bref, nous mangeons là, de la nourriture simple – poisson sauce aigre-douce et nouilles sautées, café frappé lait condensé, dans un environnement typique, avec les pêcheurs et les travailleurs du coin, pour moins de 100 $ à deux. Sans doute même la moitié. Des ventilateurs s’agitent au dessus de nos têtes. On nous parle en anglais, mon peu de mandarin ne sert à rien. L’air sent la mer et la pêche. Penchée par dessus la rambarde, une femme qui travaille dans le restaurant jette aux poissons les restes de nouilles sautées laissées par un client.

 

2 novembre 2008

 

Sur le dépliant du musée provincial de Guangxi, photographie de la princesse Sirindhom de Thaïlande lors d’une visite – sans doute courtoisie de voisinage, dans le cadre du développement corollaire de l’ASEAN et de la Chine du Sud-Est.

 

4 novembre 2008

 

Au musée d’Hanoï, statue de danseuse, en style indien, corps souple et mis en valeur. Plusieurs statues de femmes ont les seins nus. Corps érotiques et généreux du plaisir qu’ils peuvent donner.

 

12 novembre 2008

 

Dans les rues d’Hô Chi Minh City, premières traces du capitalisme et du culte du corps thaïlandais : shopping malls, Huong Vuong ou Diamond, avec leurs cinémas multiplexes, et dans les parcs, ou dans les petits squares, des groupes de gens, jeunes ou plus vieux, qui font leurs exercices d’aérobic.

 

14 novembre 2008

 

Par l’architecture, les corps, les odeurs, les goûts et l’art de la danse, le Cambodge est, jugeons nous avec Philip, infiniment plus proche de la Thaïlande que du Vietnam. Etonnant, car il partage plutôt l’histoire récente de l’Indochine, colonie française, guerre, bombardements américains, tragédies communistes. Et pourtant, le style des toits, les temples et les moines en robe orange, les rires qui cachent l’embarras, les sourires charmeurs, tout cela témoigne d’une civilité différente, qui n’est pas affectée par ce passé plus proche. Ou peut-être ai-je mal compris l’histoire, et le Cambodge n’a d’aucune façon connu de tragédies similaires au Vietnam, et l’histoire des deux pays, bien que frontaliers, n’est aucunement la même.

 

16 novembre 2008

 

Après les travestis de vendredi soir, chez Madam Cindy, deuxième rancontre avec la scène gay-queer de Phnom Penh aujourd’hui. Vannak, jeune gay chrétien que Philip a rencontré dans un bar cet été, nous parlait du sauna « romantic », salles privées, vidéos, pornos et dark rooms. Et le même problème qu’en occident : des hommes vieux et gras qui chassent les jeunes. A part cet endroit, l’aute centre de la vie gay s’appelle « Heart of Darkness », et c’est là que Vannak a rencontré la plupart de ses partenaires. Il se rend à part ça quelques fois en Thaïlande – « I can give you gay addresses », nous a-t-il dit pendant le déjeuner thaï, dans un restaurant près de son église, « like the Babylon ».

 

17 novembre 2008

 

Encore une fois, je découvre aujourd’hui que la culture khmère est tout aussi queer que la Thaïlande. Philip et moi sommes allés voir un film au cinéma Soraya, dans le centre commercial de Phnom Penh. Sans sous-titre, on n’en a compris que les grandes lignes, une histoire de zombies, qui tuent les membres d’une équipe cinématographique alors qu’ils tournent un film de zombies, doublée d’histoires gays, trahison d’un amant qui mène au crime, et désir de plusieurs personnages pour un innocent à la délicate moustache. Cependant, ces personnages homosexuels couchent avec des femmes aussi. Scène favorite, afin de punir son amant qui le trompe avec une femme, une sorte de mafieux le drogue, et le fait sodomiser par un énorme black.

 

18 novembre 2008

 

A Siem Reap, nous dînons au restaurant thaï « le Chiang Mai », pas loin de notre hôtel, dans le quartir touristique de Watlo. La nourriture est assez médiocre, et le service incompétent, le décor un peu cheap ; mais dans le jus du poisson coco, je trouve les feuilles de citron vert kafir que Philip utilise toujours dans ses currys. Ce qui me donne un peu l’impression d’être à la maison.

 

20 novembre 2008

 

A côté du temple khmer de o Lai se dresse une pagode contemporaine où l’on adore le Bouddha, selon la forme Theravada. Derrière se trouve un monastère. Les jeunes hommes en robes oranges, crâne rasé, gagnent du mérite pour leur vie future, améliorant ainsi leur karma. Ils assurent aussi quelque chose comme une perpétuation de l’ordre social. Je ne comprends toujours pas vraiment le bouddhisme ; il semble cependant plus accessible sous sa forme thaïe-khmère, birmane, theravada, que sous la forme sino-vietnamienne, mahayana. La pagode où nous sommes entrés présentait sur les murs et le plafond toute une série de fresques à propos du Bouddha, personnage irradiant la lumière, assis serein sur la fleur de lotus alors qu’un éléphant se noie sous ses yeux, que trois jeunes femmes voluptueuses dansent pour lui, etc. Mais d’autres vignettes semblaient développer une mythologie plus complexe : ainsi des guerriers célestes occupaient des chars tirés par des animaux différents, et des hommes assis reposaient, de même, sur cinq animaux distincts. Dans le fond, de jeunes gens répétaient l’enseignement d’un professeur. L’ensemble semblait reposer sur un tissu mythologique, esthétique et moral cohérent – contrairement à l’anarchie bizarre des pagodes chinoises à Saïgon, embrumées d’encens natif, sillonées de corps s’inclinant, et clignotant de néons multicolores.

 

22 novembre 2008

 

Après les professeurs d’anglais de Beijing, les universitaires de Tokyo, les volontaires du Vietnam et les onusiens de Phnom Penh, je découvre un autre type d’occidentaux dans le bus qui, de Siem Reap, nous amène vers la Thaïlande : les voyageurs hippies. Pas un seul asiatique dans le bus inconfortable et sac à dos qui hoquète poussivement sur les routes en terre. Nomades en costume ethnique, à la recherche d’eux-mêmes, ils accumulent du mérite pour la vie présente et la suivante ; l’inconfort du voyage – ascèse – purifie leur enveloppe charnelle ; tandis que les mélodies superposées de leur ipod et de la musique pop indo-thaïe diffusée dans le bus élève leur âme vers la pure contemplation d’une harmonie spirituelle et cosmique universelle. Ils se forcent à sourire, car l’irritation contre les mauvaises conditions de transport nuirait à leur karma ; car ce sont des explorateurs, en quête d’une révélation cachée ; du moins, pendant le voyage, apprennent-ils une certaine patience calme et résignée, à défaut de s’ouvrir au monde.

Deux filles de notre bus, une blonde, une brune, débardeurs et pantalons baggys, voient par la fenêtre un petit brun qu’elles ont dû rencontrer dans un bar, en route comme elles vers une destination spirituelle où se détendre. Ils parlent d’Angkor, « Cambodia is so expensive », « Yeah, everything is like a dollar. » « It’s beautiful though ». Puis ils échangent des informations sur les lieux où se trouvent tel ou tel, et planifient leurs mouvements respectifs : « Yeah, we’re heading down south » « Whereabouts ? » , et se séparent en laissant au destin la charge de, peut-être, arranger une nouvelle rencontre – « hopefully we get lunch with you guys one day. »

Après une sorte de bordel joyeux sur le tronçon de route entre frontière cambodgienne et frontière thaïe, avec les habituels casinos, mais aussi tout un va-et-vient de baraques et duty free, le même joyeux bordel se poursuit : le douanier flirte avec un brésilien sur ma droite – you are very handsome man, I think you are. » – le contrôle des douanes est fermé – les machines à rayons X dans une salle vitrée vide, nous passons dans un couloir à côté, puis, de l’autre côté, charettes chargées ou non de ballots, vendeurs de poisson, l’accompagnateur du bus, assis confortablement contre un poteau, discute avec les hippies du bus en t-shirt puma vert et chapeau pied-de-poule sur la tête.

Premier arrêt toilettes dans une station service près d’Aranyaprathet. Petit supermarché climatisé 7/11, canettes, magazines, CDs, surgelés, distributeurs de boissons. Pour 18 bahts, nous achetons un gobelet de « Cofica » ; la caissière nous donne paille et gobelet, nous buvons le café froid sucré près du minibus, devant une rangée de 4*4 unanimement gris métallisé ; ce n’est pas tout à fait l’Europe, mais ce n’est clairement plus le tiers-monde. Parmi les livres en vente, j’en vois un qui s’intitule « English for bargirl » ; un autre donne une centaine de mots d’amour, en bilingue anglais-thaï, à s’envoyer par SMS.

On s’arrête une seconde fois, dans une autre station service avec 7/11 ; cette fois, une sorte de marché la flanque, où l’on vend de la nourriture : noix de coco, saucisses, fruits, riz, curry. Nous achetons successivement, pour 15 bahts la portion, deux bols de nouilles blanches au curry, rouge bœuf, d’abord, puis vert poulet. Six minutes après, le piment me brûle encore légèrement les lèvres. Je remarque aussi que les gens sont ici légèrement plus gras. Près d’un bus, un jeune thaï sexy soulève un peu son t-shirt rose – un peu de graisse recouvre les abdos.

 

23 novembre 2008

 

Nuit thaïe, klaxons, sueurs. Nous sommes de retour à la vie urbaine. Métro ! Dans les petits restaurants de rue, on sert des carafes d’eau, qu’on peut boire sans risque. Pourtant, les toilettes du petit restaurant sont rustiques, et saturées d’eau qui coule ; il y a des fourmis dans l’appartement de Marie-Laure qui nous héberge ; et, nous apprend-elle, on laisse à l’abandon certains immeubles en construction, parce qu’on y voit des fantômes, et que les travailleurs ont peur d’un accident.

Nous tournons dans Patpong à la recherche d’une banque pour nous faire une avance de cash sur visa. Plusieurs hommes nous proposent des massages en brandissant des prospectus avec des femmes nues dans des bains moussants, mais la plupart des établissements sont fermés. Après plusieurs tentatives infructueuses – la machine est en réparation, les caisses du guichet sont vides, la banque ne fait pas d’avance visa – nous retirons 6000 bahts à la banque commerciale du Siam. Puis je m’installe au Kaldi café, sorte de Starbucks local, décoré d’un arbre de Noël dans un coin, pour corriger Mehmet et Philippe ou la Double Inconstance, tandis que Philippe part à la recherche d’un massage thaï traditionnel, au milieu des sex shops fermés.

Nous déjeunons dans une sandwicherie, « Au Bon Pain », de Bagels saumon-wasabi. Murs jaunes, fauteuils en cuir beige et marron, photographie du « petit parisien » de Willy Ronis, une baguette sous le bras. L’endroit n’a rien de français que le nom et cette photo.

A la station Silom, près de Patpong, deux femmes assises derrière un stand vert « green music » vendent des CDs de relaxation. Depuis leur stand, un haut parleur diffuse une version de « douce nuit » pour xylophone. Sur les affiches, les visages thaïs ont l’air d’européens légèrement basanés ; dans les couloirs de cette station centrale, les visages blancs dominent ; et les thaïs, ou peut-être est-ce de riches asiatiques en vacances, ont l’air hostile et méprisant des parisiens. Mais peut-être est-ce la grosse chaleur et la pollution qui les épuise, ou le constant passage des trente degrés dehors aux dix-huit ou dix-neuf des lieux conditionnés, dont les wagons du métro.

A Siam Square, un autre stand écrit en lettres colorées « gelatoni », puis en dessous, « the low fat Italian ice-cream ». A l’intérieur du shopping mall, images habituelles maintenant de la société de consommation asiatique : magasins de vêtements, dont Levi’s, vendeurs de costumes et chemises – « design your own shirt, shirts that define your personality ». Un jeune homme assez beau, légèrement efféminé, passe dans un couloir au rythme de la pop sirupeuse environnante : il porte, au dessus d’un pantalon fuschia retenu par des bretelles blanches, un t-shirt moulant rose clair et, pasées dans le col, des lunettes en forme de nuage en plastique blanc.

Dehors, on tourne une émission télévisée ; présentateur vedette, sur la scène en contrebas, sont projetés sur des grands écrans électroniques, acclamés par les cris réguliers d’adolescentes enthousiastes, comme on entend crier les passagers d’un grand huit.

Après James Bond au cinéma Paragon, précédé d’un film sur la vie du roi, pendant lequel tout le monde se lève, nous mangeons dans un restaurant fusion thaï-italien, le 9th café. De l’autre côté du food court, je vois le « café fish », insigne en néon jaune de part et d’autre d’un poisson, « our promise is in the freshness ».

 

24 novembre 2008

 

Dans le métro vers Hua Lamphong, nous traînons péniblement nos sacs depuis Sukhumvit, après avoir subi l’attaque au gaz du carrefour avec la rue de Marie-Laure – l’air le plus acide que j’aie respiré – puis l’alternance malsaine de la moiteur tropicale et des wagons réfrigérés. Philip me montre un petit panneau qui, comme dans tous les métros du monde, invite à céder les places assises aux personnes les plus fragiles. Quatre petites images les représentent : un vieillard courbé sur une canne, une femme enceinte habillée de noir et cheveux longs, deux écoliers, garçon-fille, de face et main dans la main ; mais aussi, plus surprenant, tout à gauche, un moine bouddhiste en robe jaune, une épaule découverte.

Enfin nous arrivons, heureux, dans la petite chambre 37 aux murs bleu clair de la … guesthouse, derrière Hua Lamphong. Depuis la fenêtre, on voit un monastère au premier plan ; des robes de moines étendues sèchent sur une balustrade. En arrière plan, des gratte-ciels modernes. Soulevés par le ventilateur, les rideaux à carreaux bleus et blancs volent doucement dans la pièce et dehors, un oiseau chante.

Surréalisme : on marche sur Thanom Sipraya, vers la rivière. On passe un immeuble en construction inachevé : le rez-de-chaussée sert de dépotoir. Puis sous un pont, des hommes assis torse nu mangent un cercle, et sur le trottoir, tous les dix mètres, un chien dort allongé, sans maître.

A la banque commerciale du Siam, où nous allons retirer 6000 bahts, photographies de la reine et du roi sur le mur, en costume. C’est peut-être la cinquième ou sixième photographie du monarque que je vois depuis ce matin, sans compter celles que je n’ai pas remarquées.

Peut-être est-ce l’extrême monarchisme qui rend compte de l’orgueil sur les visages des résidents de Bangkok ? Physiquement proches du roi, quelque chose de son prestige rejaillit sur eux ; puissants par la grâce royale uniquement, le maintient du prestige et des formes est plus important que la rigueur ou l’efficacité. Car les gens ne sont pas extrêmement aimables ou compétents. Plus qu’au Vietnam, mais pas qu’au Cambodge ; les infrastructures seules diffèrent, fortement, dans le cadre desquelles ont lieu les échanges. Et je ne trouve pas non plus la grâce que j’attendais. Les femmes ont de jolies jambes et les hommes se tiennent droit, mais les démarches sont plutôt grotesques, ampoulées, et la peau des visages rongée par la pollution. Quand au costume, ce n’est pas la capitale du bon goût. Les rues sont un peu sales, et respirer fait mal à la gorge. On ne vit sans doute pas très heureux dans cette ville ; à moins qu’on ne se réfugie dans une sorte de rêverie vague – ainsi semblent l’indiquer beaucoup de visages absents, comme aussi quelques films où les personnages ne sont pas vraiment là, ne comprennet pas le motif de leurs actes, agissent à l’improviste et sans calcul. Un certain fatalisme global, une courtoisie superficielle des gestes et du langage, un goût pour la stabilité sociale, et l’apport des capitaux touristiques, autorisent peut-être cet onirisme existentiel des thaïs vivant à la capitale.

Nous visitons les édifices religieux dans l’enceinte du palais royal. Tous les bâtiments sont en style Gaudi : porcelaines brillantes, couleurs vives, reflets, hyperdécoratif. Pas étonnant qu’on y trouve les mêmes touristes adolescents, que Barcelone et Bangkok aient la même réputation de paradis pour voyageurs en quête d’eux-mêmes. Un panneau dehors dit : pas de chapeau, chaussures ou cigarette. Ne pas pointer ses pieds vers le Bouddha. Règle que n’appliquent pas certains occidentaux déconcertés, qui sont assis pieds devant, dans la position que le panneau, spécifiquement, demande d’éviter. Mais qu’importe : on est dans un des grands temples du n’importe quoi mondial, et ce ne devrait être d’un sens personnel des convenances qui dicte l’attitude face à la statuette en jade, brillamment éclairée, qui trône dans une cage de verre face à la foule de bouddhistes asiatiques et de touristes mêlés.

Bizarre vénération d’une idole, et bizarre coutume, qui demande à ce qu’on s’incline en un lieu précis, sans pointer les pieds vers le Bouddha, mais n’organise aucun service collectif, laissant chacun seul avec ses pieds sales, sa vision du Bouddha vert, et son karma plus riche de quelques points.

Les bâtiments, les statues, les sortes de petites constructions votives, sont tous richement décorés et brillent au soleil ; mais la structure architectonique n’est pas exceptionnelle, et les espaces dégagés ne frappent ni par leur beauté, ni par leur harmonie. Ce n’est qu’un étrange ramassis de façades clinquantes, en somme, rigolotes, mais trop compliquées pour ne pas lasser.

Et devant l’entrée du temple du Bouddha vert, on vénère deux statues de vaches en bronze, dorées sur le front, pour lesquelles on brûle des bâtonnets d’encens, le front prosterné. Plus loin, devant un autre monument, deux hommes en robe safran posent au sommet d’un escalier pour un troisième, vêtu comme eux, qui les prend en photo d’en bas ; puis va les rejoindre sur l’image, pixellisé d’un clic par un touriste bienveillant.

Alors que nous regardons les fresques du Ramayana, un garde nous crie « walk, walk », poussant des troupeaux de gens comme du bétail vers la cour. Philip s’énerve : « I’m looking at this picture ! » Le garde répond, toujours constitutionnellement énervé, « picture same same », en pointant plus loin ; puis il ajoute « walk, walk ». La fresque elle-même est pleine de petites scènes comiques, et de fabuleux échanges entre personnages ; mais les lois de la perspective n’y sont pas appliquées, et la tentative de visualiser d’un seul coup d’œil une multiplicité de telles petites scènes donne instantanément mal à la tête. Autre forme de cet onirisme surréel, qui me semble caractériser la culture thaïe. Manque de perspective et discontinuïté.

La peinture se présente comme une longue bande dessinée dont manqueraient les lignes séparant les cases. Plein de petits détails narratifs ou d’ambiance, couples allongés, qui jouent, garde immobile, un air amusé sur le visage, combat d’un singe et d’une vache, soldats cachés dans la forêt. Mais rien n’est cadré, tout cohabite simplement dans la succession linéaire de la fresque, et les épisodes sont séparés seulement par un bouquet d’arbres, un mur d’enceinte à demi-caché dans les branches, un rocher, juste même une étendue de terre brune ; et, toujours, plusieurs scènes cohabitent verticalement, dont la chronologie réciproque n’est pas évidente. Comme une sorte de contrepoint comique à l’action principale ; ou la vie quotidienne et ses charmes mineurs, qui s’inscrit dans la grande histoire.

Une grille empêche de suivre jusqu’au bout la fresque : il faut revenir sur ses pas pour voir le dernier tiers de l’histoire. Philip s’énerve : « ignorance and stupidity is inscribed in the space ». Un hippie quarantenaire s’approche, pieds nus, dans la même intention que nous. Mais bloqué par la même grille, sa réaction n’est pas identique : « Ah !», puis il revient placidement sur ses pas.

Plus tard, nous voyons une femme sortir de la salle du trône, collier de fleurs au cou, portant une jupe droite bleue, imprimée de petits éléphants dorés comme motif.

Devant le Siam Centre, plusieurs popstars en photo, dont le boy’s band « Superjunior ». Une adolescente un peu grosse met les deux mains, en forme de cœur, autour de l’un des garçons ; sa copine, presque accroupie, prend en photo cette installation temporaire, à la mémoire d’un amour pur et profond.

 

25 novembre 2008

 

Après le Bouddha d’émeraude, nous voyons aujourd’hui le Bouddha d’ora, dans un temple de Chinatown. Enorme statue d’or massif, en tailleur, oreilles allongées. Touristes et vendeurs d’amulettes. Outre le relatif déplaisir que me causent les marchands du temple, il me semble assez déplaisant que les touristes se prêtent à cette vénération pure et simple de l’or. Ou peut-être est-ce que le Bouddha jaune leur apporte une aide spirituelle et karmatique, de même que le Bouddha vert ? Une statue d’une telle valeur, après tout, doit bien avoir une efficace.

Ils créent des images taillées qu’ils vénèrent ensuite comme des dieux : dans les pays judao-chrétiens, cela semble correspondre à la lointaine antiquité ; mais en Thaïlande, c’est la forme actuelle de la pratique religieuse.

Nous visitons ensuite une pagode chinoise : rouge vif, nombreux motifs floraux, et statue dorée de la déesse blanche au fond. Quoique encore idolâtre et commercial, l’endroit semble toutefois moins anarchique que les pagodes de Saïgon ; quelque chose de la retenue thaïe affecte au moins le mouvement des croyants qui s’agenouillent pour déposer cierges et bâtons d’encens devant l’image de la déesse, un bras levé vers le ciel, un autre, paume ouverte, étendu vers le bas.

Nous rentrons dans un magasin de stickers et d’insignes en tissu : drapeaux, feuilles de marijuana, équipes de football ; mais aussi toute un série d’insignes nazies, rouge, noir et blanc. Puis nous déjeunons de Jiaozis et baozis, qu’on achète dans une petite échoppe de rue. Des chaises rouges en plastique, empilées près d’un réverbère, nous demandons à la dame si nous pouvons nous asseoir ; elle sort de l’échoppe et nous entraîne quinze mètres plus loin, vers une rangée de chaises contre un mur, à la sortie d’un garage. Souriante et serviable, elle applique les principes du bon commerçant – peut-être que ce client reviendra pour une grosse commande ; si je m’en occupe mal, il risque d’aller ailleurs, et de me faire mauvaise réputation. Derrière nous, dans une allée latérale, un homme en short militaire fait cuire plusieurs kilos dans un énorme wok rempli d’huile ; il monte le gaz, et le bruit de la flamme perce à travers les autres bruits de la rue, comme un ronflement régulier.

Nous traversons la rue des nourritures bizarres – abalone, gélatines fourrées roses et vertes, œufs cuits dans une pâte blanche, et vessies de bœuf ou de porc. Puis sur un étal, à gauche, je vois trois boîtes roses marquées « nude » : faux seins en sillicone collable, pour aider les petites poitrines à surmonter leurs complexes.

Dans une librairie du centre commercial MBK, deux étagères complètes sont étiquetées « Royal Books », et présentent toute une série de livres avec, en couverture, photos de la reine ou du roi. Dehors, malgré les 25 ou 30 degrés, on diffuse des chants de Noël à propos de bonhommes de neige et de traineaux. Nous achetons une glace à la noix de coco, vers laquelle nous a conduit la femme que suivait Philip. J’ai du mal à résister à l’abondance de nourriture qu’on propose à la vente – et pour peu cher – partout : snacks, glaces, smoothies, jus de fruits, gâteaux, plats de nouilles ou de riz. De même qu’à l’abondance de marchandises en général, moins chères qu’en Chine, plus accessibles souvent – prix fixes et vendeurs anglophones. Mais comment les ramener, comment les envoyer, que choisir ? J’ai comme l’impression que cette ville est devenue légèrement folle, étourdie par l’emballement des appétits.

Puis nous entrons dans un espace bizarre, Bankok arts and culture centre, un grand bâtiment construit autour d’un atrium cylindrique, qui sert de lieu de réunion, d’exposition, de spectacle. Mais l’espace est plein d’échos étranges, et la confusion des sons s’accompagne d’une confusion plus grande encore quant à la forme du lieu. Sur le mur face au contrôle de sécurité, plan de métro imaginaire, très développé, avec en titre « if there is no corruption ». Puis au quatrième étage, dissimulée dans une salle latérale, une grande exposition, plutôt intéressante, sur l’art de la performance, avec des photographies et des installations d’artistes internationaux. Dans un coin, délimité par un marquage rouge au sol, une table et quatre chaises brisées. Dans une autre salle, je vois d’autres installations qui ressemblent aux premières. Mais une inscription sur une assiette en papier collée au mur dit « staff only ». Philip la voit et commente « oh, it’s not art anymore ». Effectivement, il y a des thermos, un rice cooker, et, sur une table en plastique, un ananas.

Plus haut, une exposition d’art contemporain thaï, « Traces of Siam Smile », qui s’ouvre par deux fleurs de lotus gonflables et dorées dont les pétales se soulèvent à intervalles réguliers. Le but ouvert de l’exposition, annoncé d’entrée, est celui-ci : « At the time of recent social dislocation and schism in Thailand, we need to find ways for smile and contentment to return as soon as possible. » La Thaïlande est décrite par les étrangers comme pays du sourire. Est-ce parce qu’on n’y rit jamais vraiment, du rire carnassier de la satire, car il faut être content de tout ? Le sourire thaï est en effet décrit, sur un autre panneau, comme signe d’humilité, par contraste avec le rire, potentiellement agressif, signe d’humilité rendu nécessaire, selon la propagande développée, par la nécessité de se concilier les pouvoirs surnaturels – les éléments responsables de la mousson. Le sourire thaï est donc forme ultime de la superstition. Et si l’on suit les rituels, une harmonie mystique et surnaturelle, très new age, devrait émerger : « Love has created so many things in the world, especially smile, both on the face and in the heart. As for the one called « Siamese smile », it may be hoped that the owners of the smile will be the united power to create a society and a country of warmth, peace and happiness. »

L’image la plus récurrente est celle du Bouddha souriant, satisfait du monde et des choses, qui ne se rebelle pas, qui rejette la violence, et qui, quoi qu’il arrive, cherche avant tout la sérénité intérieure de son âme. Une œuvre présente une statue du Bouddha en papier mâché dont les pieds, le corps et la tête sont séparés. Le papier sur le mur en donne le mode d’emploi : si l’on apprend à regarder la statue de face, on verra le Bouddha complet.

L’éthique artistique est donc à l’inverse de ce que cherchent, en général, les français : la saisie précise et critique du monde. Au contraire, il s’agit ici d’apprendre à se tromper soi-même, à choisir un point de vue sur les choses qui permette de s’illusionner sur le réel, afin de garantir la propre harmonie de son âme. Il ne s’agit pas, en observant les fissures, d’identifier les faiblesses de la statue, pour prévenir éventuellement sa dislocation future. Il s’agit au contraire, dans l’éthique thaïe du sourire, d’assure son propre salut, en s’éduquant à toujours, quoi qu’il se produise, trouver le point de vue le plus joyeux. Conséquence, bien sûr, ne pas sympathiser avec le point de vue qui, sur les côtés, voit la statue brisée – mais lui sourire, pour lui communiquer que tout va bien où l’on est. Conséquence plus grave, ne pas apprendre à se déplacer, pour laisser un autre occuper la position qui permet le sourire. Un point de vue sans doute, celui du roi de Thaïlande, a qui le pays tout entier, travaillé par une propagande active, renvoie sans cesse un sourire immuable, autorise une telle joie bouddhique. Et la loi punit de sept ans sous les barreaux quiconque offense le roi. Le pays tout entier fonctionne donc comme une énorme machine dont le but est d’assurer le passage au Nirvana d’un privilégie, le roi.

Plutôt, si je crois à ce qu’on dit, la sérénité du roi sert une fonction précise : elle garantit la stabilité des éléments. Le roi de Thaïlande est en rapport direct avec l’univers mystérieux des pouvoirs surnaturels, et notamment du climat. Ne jamais l’offenser en rien, c’est garantir aussi le retour régulier des pluies, c’est se prévenir des sécheresses et des inondations, c’est réguler la juste circulation des fluides atmosphériques. En somme, il y a dans ce peuple une profonde mentalité magique.

Mais, je me demande simplement, les inquiétudes actuelles sur le changement climatique, la culture écologique, en quoi ne relèvent-elles pas d’une telle pensée magique ? N’ont-elles pas de fortes racines dans un milieu californien post-hippie, bouddhico-new age ?

J’avais caractérise l’éthique thaïe plus tôt d’onirisme existentiel. Il se traduit par un commandement : préserver le rêve, et cet autre, équivalent, ne pas réveiller celui qui dort.

Dans le métro, la publicité la plus fréquente montre une jeune femme théoriquement belle qui brandit un appareil photo, sur fon de texte informatique. En lettres capitales, on lit « my image. »

A tout cela s’ajoute un problème fondamental, que souligne la carte du métro sur le mur d’entrée : la corruption – la paresse, la colère, tout ce qui dans le monde est négatif – a pour conséquence un décalage constant du réel et de l’image. Car les thaïs de Bangkok ne sourient pas, ils ne sont pas aimables, ils pointent le doigt vers les chaussures pour indiquer un lacet défait. La ville est pleine de petites régulations – vérification des sacs à l’entrée des magasins – dont on se moque, ou qu’on fait semblant d’exécuter ; bref ; le résultat concret de cet onirisme, où tout le monde baigne, et de ces existences régies par le réalisme magique, c’est une prise du pouvoir par la ruse et la force, et c’est une corruption réelle, des lieux, des mœurs, des corps et des idées.

 

26 novembre 2008

 

Dans la petite libraire d’occasion Dasa, sur Thanom Sukumvhit, je vois toute une étagère de livres sur l’Asie et de guides de voyages. Je remarque deux choses. D’abord que le Rough Guide, outre le livre sur la Thaïlande, en propose un sur Bangkok, et un autre sur les îles et les plages. D’autre part, que Lonely Planet et le Rough Guide proposent des guides portant sur la région « South East Asia », qui couvrent tous les pays au sud de la Chine et à l’est de l’inde, y compris l’Indonésie, mais ni l’Australie, ni la Papouasie-Nouvelle Guinée. Beaucoup de voyageurs, vraisemblablement, viennent explorer cette région, comme ils font l’Europe, ou l’Amérique latine, d’un seul coup, circulant d’un pays à l’autre, entre prières au Bouddha, pieds nus et currys de crevettes.

Devant la librairie, je vois qu’on a déposé des offrandes – petit verre d’eau, riz, pickles – de part et d’autre d’un transformateur électrique de rue, sans doute pour apaiser l’esprit qui l’habite.

Nous nous sommes posés pour voir nos mails à la table de Gloria Jeans Coffee, dans le centre MBK. A la table voisine était assis un couple mixte : homme grisonnant, la soixantaine, yeux bleus, l’air sûr de lui ; femme de vingt cinq ou trente ans, les fesses très rebondies dans un pantalon moulant. Puis ils sont partis, et se sont installés à la même table deux personnages identiques, elle en short hypercourt et sac faux vuitton clair, lui plus fort et plus grand que le précédent, l’air un peu plus tendu. Il se penche vers elle pour lui parler, et du dos de la main, légèrement, il effleur sa cuisse nue. La femme hoche la tête, elle sourit ; ses pendants métallisés carrés s’agitent au bout de ses oreilles à chaque mouvement.

Le soir, nous dînons au food court du Paragon Siam Centre : crispy chicken et crispy shrimp omelette, with rice. Amusante conception du repas, les deux stands offraient, outre le plat, un bol de soupe en libre service, dont on arrose le riz pour le parfumer, ou qu’on mange séparément, après le plat. Les stands proposent aussi des bols d’assaisonnement – piment, sucre, sauce poisson, ketchup, etc. – dont on se sert, dans de petites soucoupes, et qu’on ajoute soi-même pour équilibrer les saveurs à son goût. Les repas nous aura coûté 110 bahts, soit pas tout à fait neuf euros. Le retour aux pays développés sera dur. Nous finissons par un tube de six délicieux macarons, préparés par l’école de pâtisserie d’un expatrié français, dont l’épouse est thaïlandaise, et qui comme tous les professionnels de la bouche, a facilement trouvé le moyen de s’adapter à son pays d’accueil : il donne des cours, tient une école, a des magasins dans Bangkok, et doit pouvoir s’offrir de nombreux allers-retours vers la France. Comment se fait-il que la France excelle tant dans ces métiers là seulement ?

 

27 novembre 2008

 

Phrachuap Khiri Kan, petite ville de pêcheurs, sur le golfe de Thaïlande, à quinze kilomètres de la Birmanie. Bien que la chambre soit envahie de fourmis, bien qu’il n’y ait pas de plage mais seulement la mer, nous nous sentons bien. Contraste avec Bangkok, l’air est respirable, il sent presque bon ; les gens sont plus souriants, nous suscitons aussi plus de curiosité – ce qui semble plutôt normal. Nous avons laissé les hippies derrière nous – pas un de ceux qui remplissaient notre wagon n’est descendu là, mais ils poursuivaient vers Phu Ket ou Ko Samui, jeunes et vieux pareillement dirigés vers les îles. Et nous nous sommes arrêtés, dans cette petite ville tranquille, où la seule attraction notable est une sorte de colline, au nord de la baie, colonisée par des singes, et les fruits de mer. Je me suis endormi sans m’en rendre compte à peine allongé sur le lit, me suis réveillé trois quarts d’heure plus tard, déshydraté, j’ai bu presque deux litres d’eau, pris une douche, pour me laver de la pollution capitale – tout n’est pas encore parti, mais j’espère que deux jours ici seront une cure suffisante.

Nous sommes entrés chez un coiffeur, Philip se fait raser la tête. L’homme qui s’occupe de lui porte un peigne blanc planté dans les cheveux.

Puis une femme s’approche, un magazine à la main, sourire, et la scène tourne au flirt généralisé – si je comprends bien, car je ressemble à l’homme en photo sur le magazine, elle et le coiffeur répètent « man of the year, man of the year », puis elle me regarde et dit « my darling », avec un fort accent. Je souris, je hoche la tête, ne comprenant aboslument rien à ce qui se passe, mais trouvant ces gens plutôt sympathiques ; puis nous allons nous asseoir au bord de l’eau : l’air est presque frais, le vent souffle depuis le golfe, et je crois que ce soir, pour aller manger des coquillages ou du poisson face aux vagues, je devrai sortir mon gilet, pour la première fois depuis Tokyo, le mois dernier. Je réalise alors comme était bizarre ce mois de novembre tropical, dans la chaleur d’Indochine, de Thailande, et que si je désirais le sec et le froid, suffoquant dans Bangkok congestionnée, les touristes que je croisais venaient, eux, de l’hiver européen, de la grisaille nord-américaine, et trouvaient réconfortante la moiteur chaude qui m’étouffait.

Après un dîner de coquillages et poisson près d’une installation de tables en bois dans un parc – il semble y avoir fête à Prachuap demain soir – nous nous installons sur le bord de mer à regarder les crabes. Quatre garçons passent à moto, nous disent « hello », puis s’arrêtent, font demi tour, repassent, et nous envoient des baisers de la main, répétant « I love you » cette fois. Philip y répond par des baisers.

 

28 novembre 2008

 

A Prachuap Khiri Kan, nous marchons le long du parc où la fête se prépare : des hommes arrangent des nappes roses sur les tables en bois et déplacent des piles de chaises. Un vieil homme en débardeur jaune arrête sa moto près d’une femme qui pousse un chariot de balais, pour en acheter un. Le vent souffle et, derrière eux, les vagues viennent se briser sur le parapet de la promenade.

Nous escaladons ensuite la colline au nord de la ville, surmontée d’un wat, et colonisée par les singes. Impression d’être dans un film sur la fin du monde, les animaux nous observent, ils sont inquiétants, leurs petites mains ressemblent à des mains humaines, et leurs visages sont expressifs. Un panneau prévient les touristes en bas des escaliers qu’ils attaquent s’ils sentent de la nourriture. Nous montons, inquiets, vers le temple, surtout lorsqu’un singe, les oreilles pointues comme un elfe, nous suit. Bizarrement, les animaux ne franchissent pas la porte entrouverte du sanctuaire. Mais cette fois, nous sommes confrontés aux éléments – le vent surtout, qui souffle épouvantablement. Nous voyons d’un côté la mer agitée, couverte de barques arrêtées dans l’abri des Kohs, de l’autre côté, les étangs de cochyliculture ; c’est de là que la ville tire sa richesse, et non du tourisme ; au sud, la seule belle plage à proximité sert de terrain d’aviation, de l’autre côté, la petite baie tranquille héberge un village de pêcheurs ; et les rues ne sont pas envahies d’occidentaux en quête d’eux-mêmes et de bière.

Philip avait un jour caractérisé la culture thaïe comme « the negation of shit ». Cela se vérifie du moins quand on observe la façon dont sont organisées les toilettes publiques : rares, payantes, et peu pratiques. Ainsi, dans les food courts des grands magasins de Bangkok, il n’y en avait généralement pas, il fallait marcher, marche – à l’aveuglette, car elles sont aussi mal indiquées – jusqu’au recoin secret, près de l’issue de secours, après deux coudes de couloir à 90 degrés. Là, derrière un piédestal, se tient une femme qui demande entre deux et cinq Bahts. Même les restaurants n’offrent pas toujours des toilettes gratuites, et vous font aller dans des recoins de garages, par d’étranges détours. Autre bizarrerie, les toilettes traditionnelles sont comme les turques ou les chinoises, dépourvues de siège ; mais elles sont surélevées, de sorte qu’on est accroupi sur une espèce de plate-forme étroite, en équilibre précaire, essayant, sans offenser la culture locale et sans pointer les pieds vers le bouddha, de ne pas manquer le trou, car ce serait une faute grave, et qu’on ne saurait comment compenser.

Au bout de la baie, nous découvrons une flotille de bateaux verts et bleus, flanqués de drapeaux colorés en gerbes, rose et noir, orange et blanc, rouges, tricolores. Nous enjambons les cordes qui les retiennent au sable et qui, suivant le rythme des vagues, montent et descendent. Une femme qui passe à moto se repeigne tout en roulant. Dans le village de pêcheurs, tous les restaurants sont soit fermés par des toiles, soit gardés par des chiens qui nous aboient dessus quand nous approchons – malgré le signe de bienvenue d’une femme face à la mer, nous repartons, légèrement inquiets des autres ou cinq chiens pelés, potentiellement enragés, qui nous montrent les dents. Pas plus de chance au marché : soupe de riz blanche, currys douteux, nous achetons quatre bâtons de poulet grillé, qui se révèle gélatineux et froid. Je ne finis pas le premier. Puis, slalomant entre les canines et les aboiements, nous nous installons dans un grand restaurant terrasse en bord de route, à la sortie du village. On nous y sert, outre un grand poisson frit couvert d’ail et d’échalottes frites, une bizarre créature marine, sorte de sous-marin préhistorique avec une longue queue pointue, dont la tête circulaire, ouverte pour nous, contient une multitude de petits œufs couleur safran, de la taille d’un grain de poivre, et qu’on nous sert avec une sorte de salade pimentée. Le tout nous revient à 440 bahts, soit un peu moins de dix euros.

Nous dînons dans un restaurant face à la mer que nous avions repéré le premier jour. Terrasse ouverte, tables en pierre blanche, la moitié des clients sont occidentaux. Crevettes coco pimentées, calamar au grill : crevettes et calamar sentent vraiment le poisson, c’est la première fois qu’aussi nettement je comprends ce qu’on entend par « qualité du produit ». La serveuse est un transsexuel exubérant dans le maquillage, mais légèrement acide dans l’attitude. Il flirte ensuite avec deux vieux anglophones, pratiquant son anglais, tandis qu’un chat se frotte à ma jambe.

En marchant vers la place où se tient la grande fête de l’école, nous passons au milieu d’un gorupe d’adolescents, motos contre la balustrade et musique rock-poo qui fait boum. Ils nous saluent d’un éhey » sympathique. Au bord des vagues, je vois un homme penché vers le sable, une lampe torche à la main. Philip m’explique « he’s looking for bent worms, we do that a lot in Australia. » Puis passent deux adolescents, débardeur jaune et débardeur vert, que nous avons déjà vu passer plusieurs fois ; mignons, je me figure qu’ils sont ensemble. Ils s’assient tous les deux sur le parapet, puis débardeur vert sort d’un sac en plastique une sorte de brioche à la farine de riz chinoise, et la tend à son ami, puis prend la sienne, et tous deux mangent au même rythme, épaule contre épaule – et le bruit de la mer derrière eux.

Sur l’estrade en échafaudage, trente deux enfants dansent deux par deux ; dansent, plutôt, forment des sortes de figures, puis se dandinent d’une jambe sur l’autre au rythme d’une musique lente à trois temps. Les filles, maquillées comme des adultes et couronnées d’un diadème en brillants, portent des robes de bal orange ; les petits garçons des smokings blancs, colorés d’une ceinture et d’un nœud papillon rouge en satin.

Puis sur la scène apparaissent les maîtres de cérémonie – les instituteurs peut-être – une trentenaire un peu ronde en robe longue à volants roses et, sur sa gauche, un trentenaire en costume bleu marine, chemise et pochette assortis à la robe de sa partenaire. Devant eux volette une énorme sauterelle et, devant la scène, vont et viennent impatients d’autres enfants en costume, garçons le cou ceint d’un collier d’orchidées violettes, et filles coiffées d’un grand plumeau rose et blanc. Puis d’autres couples d’enfants montent sur scène, en costume de bal, comme les précédents, mais les filles en jaune cette fois, les garçons sans veste de costume, et la ceinture, comme le nœud papillon, bleu turquoise, les paupières ombrées de la même couleur. Ils font une chorégraphie plus élaborée, bras qui se lèvent et se baissent, tour sur soi-même, et j’attrappe la main de la partenaire avant de tourner avec elle. Deux tiers des enfants font du playback sur le slow sucré qui les accompagne ; la plupart s’arrêtent lorsqu’il faut coordonner plusieurs mouvements.

Nous entendons de la musique dans la rue sur le chemin du retour, voyons un bar en plein air où deux jeunes chantent et jouent de la guitare. Les cinq ou six jeunes qui tiennent le bar sont tous excités de nous voir là – nous sommes les seuls clients. Le chanteur, intense et concentré, pousse une romance sur fond de bonbon, l’ambiance bon enfant me réconcilie dans une certaine mesure avec la Thaïlande. Mais la succession des scènes et des ambiances de la journée relève toujours du même surréalisme onirique, modalité dominante de la vie thaïe.

 

29 novembre 2008

 

Quarante-huit heures plus tard, nous nous retrouvons à la gare de Prachuap, sur Thanon Mahary, attendant le même train qui nous a déposé deux jours plus tôt. On y retrouve une foule différente, plus de vieux hommes, dont un derrière nous s’est mis en position du lotus, pieds nus. L’allemand domine toujours le paysage linguistique. Un couple d’asiatiques devant nous regarde un film américain sur un ordinateur portable Dell. Hommes et femmes, noirs et blancs, barricadés dans un supermarché, sortent des pistolets pour lutter contre une sorte de ver mutant. Les vitres embuées du train ne nous permettent pas de voir le paysage ni le nom des stations, qui ne sont pas annoncées.

Nous sortons tout de même au bon endroit, Chumphon, ville chaude, laide et sous-développée. Les agents touristiques habituels essaient de nous vendre des excursions pour Ko truc ou Ko machin, puis un après-midi à la plage. Nous refusons, changeons de l’argent à l’agence de voyage Kiat, puis cherchons le cinéma – détruit par une bombe ou par une inondation – un café – deux sont fermés – puis nous échouons dans un « peer coffee » climatisé sous le Paradorm Hotel, seul bâtiment propre et moderne de Chumphon. La télé montre une thaïe sur fond de panneaux boursiers, « stocks in focus », trois autres thaïs discutent autour d’une table ronde trop grande, et la serveuse ne parle pas anglais, répondant « yes » à toutes nos questions.

Nous marchons, à l’est de la gare, dans une zone qui dégage une grande impression de chaos – centre commercial en travaux, terrain vague, moto qui recule et manque me renverser ; puis sur la rue principale, entendons l’appel d’un muezzin amplifié depuis une minuscule mosquée de ciment, derrière une station service – les seuls signes extérieurs sont un panneau pointant vers elle ainsi qu’un croissant de lune en métal encadrant une étoile qui pend devant l’entrée. Puis sur le parvis d’Ocean World, six filles en costume rouge et noir entament une chorégraphie sautillante et féline au son d’une musique en style bollywood.

 

 

 

Cambodia

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22 février 2008

 

Le Cambodge était une partie de l’Indochine française. On y parle encore ma langue, on y cuit des baguettes, et les français viennent y voir les ruines d’Angkor War. Philip, lui, s’y rend cet été, quinze jours, envoyé par ICB Europe dans le cadre d’un mécénat international, pour former là-bas des instructeurs de langue anglaise. Pour lui, le Cambodge, c’est un pays d’Asie du Sud-Est – il est sur la grande carte qu’il a collée sur le mur du salon, juste au-dessous du Laos, à l’est de la Thaïlande. Et c’est aussi le pays de son amie, Cecilia Tudeaux, professeur de mathématiques en Australie du sud, réfugiée politique avec ses parents suite aux persécutions des khmers rouges. Ils faisaient partie de la minorité chinoise, et pratiquaient la religion chrétienne. Trois visions du Cambodge, donc : marge inexplorée de la destination cool, Bangkok ; patrie perdue, lieu de persécution, tabou.

Vestige colonial secondaire, qu’on cite avec le Laos, l’Annam et la Cochinchine. Et la vision qu’en a Marc Isch-Wall : Angkor Wt, un vieux sanctuaire bouddhiste, une architecture religieuse antique, un chef d’œuvre, une merveille qu’il faut avoir vue pour pouvoir en parler. Puis la géographie : terres basses, delta du Mékong, marécages, et jungle. Il y a des dauphins d’eau douce, on en voit parfois dans la capitale, disent les guides !

Je regarde une carte, et vois que je me suis trompé : le delta du Mékong est au Vietnam, et le Cambodge n’est pas, contrairement à ce pays plus central dans l’histoire, orienté de la montagne à la mer ; non, le Cambodge est plutôt, quand je vois la carte, entièrement centré sur le lac de Tonle Sap, au centre du pays, légèrement vers l’ouest. Une chaîne de montagnes, un bloc plutôt, les « Cardamom mountains », l’empêchent de s’écouler vers l’ouest, en direction de la Thaïlande – et toutes les eaux de ce bassin qui forme le corps du Cambodge se jettent à Phnom Penh dans le Mékong, qui semble devenir ensuite marécageux.

Le grand temple d’Angkor Wat est situé juste au nord de Tonle Sap, et Phnom Penh au confluent de la rivière par laquelle il s’écoule – aussi nommée Tonle Sap – et du Mékong.

La langue du Cambodge est le khmer, et les temples d’Angkor Wat sont dits appartenir à la civilisation khmère. Pourquoi le pays s’appelle-t-il alors Cambodge, ou Kampuchea ? Les khmères ont régné sur la Thaïlande – il y a continuïté, du Cambodge à ce pays.

 

24 février 2008

 

Hindouïsme, trimurti, Brahma, Vishnou, Shiva : nouveau monde !

 

3 mars 2008

 

Le Cambodge était-il aussi communiste ?

 

16 mars 2008

 

Histoire du Cambodge : un royaume entre Thaïlande et Vietnam, qui parfois s’agrandissait, parfois rétrécissait, dont le centre de gravité restait toujours le Boeng Tonle Sap.

Hier en lisant le Rough Guide, je pensais aux conversations sur la géopolitique avec Isabelle Feuerstoss. Elle parlait de l’importance du territoire, et comment cela pouvait se comprendre à plusieurs niveaux, qu’on pouvait varier les échelles de l’objet d’étude, et conserver la même méthodologie. Cela peut s’appliquer au Cambodge, dont on ferait le modèle. Les souverains construisaient des temples sur le modèle indien, dans leur capitale. Ainsi les provinces qu’ils dominaient leur donnaient de l’argent, du travail ou des matériaux pour qu’ils élèvent leurs palais, mais les souverains choisissaient la forme et l’emplacement !

On peut penser le pouvoir par l’intermédiaire du Cambodge. Norodom demande la protection des français contre les Thaïs, et les Français, car il faut une contrepartie, lui demandent le droit de circuler et d’envoyer des missionaires, ainsi que des impôts. Puis il y a des rébellions – les habitants ne veulent pas payer l’impôt à l’occupant.

Mais aussi, les français n’aimaient pas les Khmères – absurde ou fondé, jugement ethnique – et mettainent donc aux postes de décision des vietnamiens, qui parlaient une autre langue et pratiquaient une autre forme de bouddhisme, tandis que les affaires étaient aux mains des Chinois.

Après la Deuxième Guerre Mondiale, et les présences française, thaïe et japonaise, un mouvement de guérilla, le khmer En Issarak, s’est développé. Le guide ajoute « they had dissolved the French administration ». Qu’est-ce que cela signifie, vraiment ? Qu’est-ce qu’une prise de pouvoir collective ? Comment la mettre en mots, comment la narrer ? La chose est-elle possible ou souhaitable ?

 

15 juillet 2008

 

Demain, Philip part au Cambodge.

 

8 août 2008

 

Lu dans un article de Juan Bosch, daté de 1970, une autre version de la première guerre au Cambodge, et du renversement de Sihanouk. Le Cambodge était parfaitement neutre et, pour agit comme un pays neutre, avait établi non seulement des relations avec les Vietnam du Nord et du Sud, mais aussi avec le gouvernement indépendant communiste du Sud, aussi bien. Les Etats-Unis, gênés par cet Etat-tampon, qui coupait les communications militaires entre les bases de Thaïlande et de Saïgon, souhaitaient la polarisation – que le Cambodge ou soit administré par eux, qu’il s’ouvre à leur présence militaire, ou qu’il devienne officiellement allié de la Chine et du Vietnam communiste, afin qu’ils puissent lancer des bombardements massifs, et le conquérir. Mais Sihanouk demeurait neutre. On l’a donc accusé de faire parvenir des armes aux guérillas Viet Cong, et d’abriter des soldats chinois… dans des billets ouvertes à tous les regards, et même, en construction.

 

22 août 2008

 

Philip me dit ce matin du Cambodge que les deux nationalités étrangères les plus présentes sont les français et les australiens. Les premiers, pour le passé colonial et l’aide internationale ; les seconds, pour l’aide internationale, et parce que c’est proche.

Hier, Claire et lui parlaient du procès des Khmers Rouges, en cours. Philip s’étonnait que la population ne soit pas impliquée. Claire : « Ce n’est pas si simple. » Evidemment, mais elle précise, on a déjà tenu les procès, la chose est dans le passé, les comptes sont réglés. Qui plus est, certains responsables Khmers Rouges sont encore au pouvoir. On a peur, dans certaines provinces, après les procès, des représailles.

 

1 septembre 2008

 

J’ai décidé de lire pendant le voyage l’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand (de même que Le Génie du Christianisme, ils sont dans le même volume de la Pléiade), et je crois que c’est un choix judicieux. Car, pour la majorité, les pays que je traverserai sont des pays de révolution : la France, la Russie, mais aussi la Chine, les ex-colonies d’Indonésie, Malaisie, Indochine, et l’Allemagne ou la Pologne, dont la sortie du communisme peut être considérée comme une révolution. Seule, peut-être, la Thaïlande n’a-t-elle pas connu de révolution politique au Xxe siècle.

En tous cas, le Cambodge a de plein fouet subi celle des Khmers Rouges. Et si j’écris ici, dans ce carnet, ces réflexions sur la révolution, c’est par réaction aux premières pages du livre de Michel Bizot, Le Portail. Bizot, membre de l’Ecole Française d’Extrême Orient, raconte son emprisonnement et sa torture, en 71, par les Khmers Rouges. Il peint, aussi, le Cambodge d’avant la révolution comme un royaume harmonieux, paradis généreux où même les pauvres avaient des fruits pour l’étranger de passage, un pays de la douceur de vivre, où l’art accompagnait la vie, où les chants simples des paysans portaient l’âme khmère, bref, un paradis perdu, comparable, peut-être, à la France d’Ancien Régime que regrettaient les romantiques, à la Russie intemporelle, bref, à toutes ces utopies nostalgiques des restaurateurs.

Ce que, pourtant, je trouve intéressant, c’est que François Bizot, qui se peint comme anti-communiste, plus intéressé par l’intemporalité de la vie paysanne, et même vaguement pro-américain, reçoive en 2001 le prix des lectrices d’Elle pour son Essai. Changement d’époque : on encensait les rouges, on encense maintenant les blancs, les neutres, ceux qui veulent seulement observer les rituels de toujours, ceux qui s’intéressent aux traditions populaires, les folkloristes, les amoureux des rites. Non pas que je leur sois personnellement opposé : je sens très fortement en moi le désir d’adopter cette même rhétorique. Mais je veux essayer d’y résister, car je crois que c’est une rhétorique, et que cette position de neutralité ethnologisante, à l’égard de pays plus pauvres surtout, soutient un injuste néo-colonialisme. Avec les meilleures intentions du monde, etc.

Le néo-monarchisme réactionnaire de Bizot, je crois, ressort au détour de certaines phrases. Ainsi, quand il appelle l’homme « aristocratie naturelle du monde vivant », comme si la nature, bien évidemment, construisait de tels rapports, et que donc, puisqu’il y a des aristocraties naturelles, on puisse, aussi, justifier des aristocraties culturelles – d’ailleurs, on ne massacre pas violemment dans les pays contrôlés par l’aristocratie, surtout quand elle est « naturelle ». Mais ce n’est sans doute pas faux. Sans doute y a-t-il, aussi, vertu à ce qu’il y ait des aristocrates. Je m’étonne simplement que ce témoignage soit si peu contextualisé idéologiquement par celui qui l’écrit : spécialiste des religions, qui croit en une structuration naturelle du monde vivant, dans laquelle l’homme se trouve au sommet, « vainqueur des monstres et monstre lui-même à jamais. »

Bref, je m’interroge…

 

5 septembre 2008

 

La lecture du Génie du Christianisme pourrait être tout à fait féconde pour ce voyage en Asie, que, d’une certaine façon, j’entreprends aussi comme méditation sur les révolution politiques du Xxe siècle. Il est fréquent, en Europe, de critiquer le christianisme et la morale judéo-chrétienne, et les croisades, etc. Mais il peut y avoir, dans une éducation chrétienne stricte, avec méditation sur les souffrances du Christ et développement de l’empathie, quelque chose de positif : on protège, sans doute, l’enfant contre d’autres endoctrinements.

Dans Le Portail, Bizot raconte la façon dont, prisonnier lui-même, il prend sous son aile une petite fille, ramenée au camp par son père prisonnier. Il se démène pour lui procurer du lait et la faire manger. Les Khmers Rouges, les gardes disons, l’adoptent ensuite, et lui parlent. Un matin, la petite fille vient voir François Bizot juste après qu’on lui a mis les fers. Elle vérifie le jeu de la chaîne – il triche un peu pour n’être pas trop serré. La petite fille carresse la cheville meurtrie, puis revient avec des clés, et resserre la chaîne. Parce que c’est un ennemi potentiel, ou parce que c’est la consigne. La MJC, par exemple, arrêterait peut-être ce geste.

 

6 septembre 2008

 

Bizot fait le récit du sac, le 19 avril 1975, de l’Ecole Française d’Extrême Orient, à Phnom Penh. On brise un xylophone, on brûle les livres ; il explose finalement quand on foule aux pieds la poupée de sa fille, et fait reculer un jeune garde khmer rouge qui piétine ses plantations, en invoquant les générations futures.

En bref, il représente la révolution khmère rouge comme une simple rage destructrice adolescente. On fait de même avec la Révolution Culturelle en chine. Aujourd’hui la critique semble aller de soi : bien sûr, il fallait canaliser ces forces adolescentes, et résister à la fureur aveugle. Peut-on, pourtant, faire preuve d’empathie sentimentale et politique, et retracer – justifier – ces adolescents qui crient « je veux occuper cet endroit, maintenant, qu’encombrent vos vieux livres inutiles. »

Est-il né quelque chose de bon, de la révolution khmère rouge, comme de la révolution culturelle ?

 

9 septembre 2008

 

Bizot parle dans Le Portail des initiatives du gouvernment français pour aider les ressortissants bloqués à l’ambassade de Phnom Penh après la « libération » du Kampuchea par les communistes. On essaie d’envoyer, depuis Bangkok, un gros porteur, pour amener vivres et médicaments, et pour évacuer femmes, enfants, malades, avant les autres.

Etrange prérogative des citoyens du premier monde : ils peuvent aller partout, s’installer, investir sur place : en cas de problème, la collectivité se donnera du mal pour les évacuer. Ce ne sont plus les inividus qui doivent soutenir la communauté, mais l’inverse. Ou faut-il y voir autre chose, la défense des femmes et des enfants par les hommes, ou le rachat, dans l’antiquité, d’esclaves-citoyens par la cité dont ils sont ?

Car la réflexion qu’ouvrent les événements de la « ibération » du Cambodge – ne disait-on pas que Pol Pot avait voulu mettre en place in extenso le programme de La République – c’est les rapports entre liberté, politique, et statut de citoyen, membre d’une « cité ».

 

17 septembre 2008

 

Il faut, pour trouver la monnaie cambodgienne, cliquer sur le lien « autres monnaies » du convertisseur en livre XE. Le Riel, KHR, ne fait pas partie des 80 devises les plus communes. Il faut, au 17/09/08, 6000 riels pour faire un euro.

 

23 septembre 2008

 

Au cours du repas, pendant que nous racontions notre itinéraire à Marcin et Anya, Philip a parlé d’Angkor Wat. Il y a trois forfaits, un jour, trois jours, ou sept jours. Nous y resterons sans doute trois jours, le temps d’explorer aussi les temples moins visités.

 

26 septembre 2008

 

« Géopolitiquement », par le jeu des frontières communs, le Cambodge est à la même distance de Moscou que la France – deux pays seulement les séparent. C’est moins surprenant quand on pense aux étranges églises à bulbes, aux plafonds peints multicolores, avec des couleurs qu’on attendrait plutôt dans les temples indiens.

 

11 octobre 2008

 

Je verrai sans doute à Phnom Penh, avec Qiu Yi, le milieu des expatriés. Nous en parlions avec Philip ce midi. Problème des expatriés de Beijing – et surtout la horde des professeurs d’anglais : ce sont des provinciaux incultes, à peine débarqués du Wisconsin ou du Dakota, qui, parce qu’on les paye grassement à tenter d’apprendre la langue mondiale aux asiatiques, se sentent infiniment supérieurs. Ne sont-ils pas professeurs, et mieux payés ? Leurs étudiants ne sont-ils pas tous bêtes, incompétents, mous – comme la plupart des étudiants partout dans le monde, et s’ils ne l’étaient pas, que feraient-ils dans une salle de classe : mais non, ces expatriés se prennent au sérieux, fricotent entre eux dans les quelques bars et clubs à la mode, en méprisant souverainement les indigènes qui les entourent. Exactement comme au temps des colonies.

 

26 octobre 2008

 

Paradoxe des fêtes au Cambodge, il y a du 9 au 12 un grand festival à Phnom Penh, et Qiu Yi, l’amie de Philip qui va nous y accueillir, nous a conseillé de venir avant, pour l’éviter, car elle ne sortira pas de chez elle : une grande fête, à Phnom Penh, ce sont des morts, sans compter les accidents de moto – comme à Naples au Nouvel An.

 

28 octobre 2008

 

Le segment d’Hô Chi Minh City à Phnom Penh devait être le seul du voyage où nous prendrions autre chose que le train. Mais nous avons aujourd’hui choisi de prendre un bus directement de Hong Kong à Nanning, car on ne peut pas acheter les billets de trains pour Nanning ailleurs qu’à Shenzhen ou Guangzhou, à moins de s’y prendre sept jours en avance – quoi qu’ils ne soient pas accessibles en Chine plus de cinq jours avant – bref, la complexité du système de réservation nous a fait renoncer au rail pour la route, comme nous avions fait déjà d’Harbin à Beijing, débordés par les vacanciers de la fête nationale.

D’une certaine façon, la cohérence d’un voyage par voie de terre demeure ; et surtout, j’avais pensé ce voyage en train comme une sorte d’hommage à mon grand père de Lorraine, conducteur de trains ; la route me fait prendre conscience que mon autre grand-père conduisait des camions ; et que je descends donc d’une famille de transporteurs, gens qu’on paie pour déplacer les choses et les personnes. Rouages nécessaires dans les mécanismes de l’échange. Aujourd’hui, je réfléchissais à l’Australie comme pays portuaire. Avec mon héritage de transporteurs, je vais pouvoir, j’espère, y trouver ma place.

 

5 novembre 2008

 

Vestiges de l’Indochine française : un nombre importants de cartes, aux murs des agences de voyage ou des librairies, sont coupées de telle façon qu’elles sont centrées sur l’ex-Indochine, le Vietnam, Laos et Cambodge – au contraire, d’autres centrées sur le Vietnam, coupent la moitié du Cambodge, et montrent à la place une grosse portion de mer, jusqu’aux première îles des Philippines. Sur les premières, les trois pays sont en couleur – la Chine et la Thaïlande, elles, en grisé. Les voyageurs que j’ai croisés, dont j’ai surpris les conversations, sont allés visiter Phnom Penh, Angkor ou le Laos ; beaucoup plus rares sont ceux qui, franchissant la frontière nord, se sont rendus en Chine. Deux modes touristiques diférents, l’Asie du Sud Est, et le monde chinois.

 

8 novembre 2008

 

La mort en Asie du Sud-Est : à Hué, nous visitons le mausolée de l’empereur Tu Duc, poète, qui pendant quinze ou dix-huit ans, venait ici pour écrire des poèmes et méditer, sachant qu’il y serait enterré. Morbidité des lieux, que n’aide pas la pluie. Mais les morts sont partout présents : tombes anarchiquement éparses dans la campagne, autels aux ancêtres dans les maisons, les églises et les arbres. Et les vivants qui, si je comprends bien la tradition bouddhiste, sont la réincarnation des morts. Au Cambodge, seront-ils plus présents encore qu’au Vietnam ?

Comme pour confirmer la présence des morts, tout à l’heure, Thao – pourtant officielle athée, n’a pas voulu que j’achète les bananes jaunes au marché, commentant « they’re for dead people. »

 

9 novembre 2008

 

L’Indochine serait donc la terre des morts ? La terre où les morts ne sont plus nettement séparés des vivants ? Peut-être est-ce un effet du climat, de la pluie qui transforme en boue le sol, de la chaleur humide, et de la facilité qu’elle entraîne : en République Dominicaine, en Haïti, les zombies sont aussi des morts-vivants, dont on ne sait à quel règne ils appartiennent. Claudel, dans Le Repos du Septième Jour, peint un cauchemar semblable, un pays d’Asie dans lequel reviennent les morts, envahissant tout l’espace, parce que la communauté n’a pas respecté la règle du repos.

La fatigue de tous, la confusion des heures de sommeil, l’obscurité du ciel pendant la saison des pluies, même le royaume souterrain des galeries et des tunnels, autant d’éléments pour cette confusion. Mais, aussi, les vestiges oubliés du passé, les restes de temples, érigés par des civilisations disparues, laissés épars dans la jungle ou les champs, vieillis par l’humidité. Strates accumulées de divinités qu’on recycle, et dont on fait la synthèse.

Car le bouddhisme autorise aussi cela : non seulement le syncrétisme, et l’insertion, dans la pagode, de telle ou telle déesse taoïste, hindoue, locale, d’un esprit des arbres ou d’un ancêtre. Mais aussi, le principe du retour, la réincarnation qui s’applique aux dieux comme aux hommes, de sorte que chaque Dieu peut être adoré comme incarnation du Bouddha, forme corporelle, historique, adoptée par la divinité lors d’un passage sur terre ; et que l’on commémore ici, sans que ce culte entre en conflit avec un autre : un mélange, donc, de tolérance et d’assimilation, par dissolution des formes et des frontières, comme la pluie fait perdre aux choses leur forme, et les engloutit, sans discriminer, dans la même boue fertile.

 

11 novembre 2008

 

Pour treize dollars chacun, nous venons d’acheter nos billets de bus pour Phnom Penh. Départ 9h, arrivée 15h ; une heure à la frontière pour les visas. Plusieurs agences vendaient les mêmes tickets au même prix, ou presque, sans doute pour la même compagnie de bus. Nous avons pris ceux de l’endroit où, ce matin, nous avions laissé nos sacs ; leurs billets coûtaient un dollar de plus que ceux d’une autre agence à côté ; nous les avons payés ainsi d’avoir servi de consigne.

 

12 novembre 2008

 

Capitaliser l’horreur. J’au vu plusieurs livres sur le Cambodge en vente dans le quartier touristique de Saïgon. Tous parlaient des Khmers Rouges et de leurs horreurs, parents massacrés, familles séparées. La douleur comme trait distinctif des populations cambodgiennes. Et pourtant, sur place, il est, me dit Philip, tabou d’en parler. Les purges ont été faites, il faut tourner la page.

 

13 novembre 2008

 

La souffrance peut devenir objet de commerce. En route vers le sanctuaire de Cao Dai, le bus nous arrête dans une fabrique de souvenirs en laques, « Handicapped Handicrafts », où travaillent des personnes handicapées. Le guide nous les vend comme mutilés de guerre, mais la moyenne d’âge est de trente ans maximum ; la plupart n’ont pas l’air handicapés, mais les prix dans la boutique sont au moins deux fois supérieurs à ceux de la ville. Il n’est même pas certain que les objets mis en vente soient tous produits sur place.

 

14 novembre 2008

 

Départ pour Phnom Penh ! Et nous allons quitter la rudesse vietnamienne. Dès l’entrée dans le bus, j’ai le sentiment d’une plus grande civilité, d’une plus grande courtoisie. Peut-être est-ce que le pays jouit d’une plus longue histoire ? Je pense aux photos d’Angkor Wat, reproduites partout : le Cambodge était un empire important, riche centre de civilisation, pendant toute la période médiévale. Il doit en rester des vestiges. Non pas que le Vietnam est la réunion problématique de deux périphéries, l’Annam et le Tonkin, « sud pacifié », marge de la Chine, et le delta du Mékong, la Cochinchine, marge de l’empire Khmer. Quant au centre du Vietnam, Hué, ce fut la capitale d’un empire très temporaire et récent. Les monuments de la citadelle ont deux cents ans tout au plus – autant que les premiers bâtiments coloniaux de Sydney, moins que certaines églises à Philadelphie, Montréal ou Johannesburg. Et – corollaire – le Cambodge est un pays qui jouit d’une vieille civilité, née de la richesse urbaine ; c’est à l’art des sculptures d’Angkor, aux danses reproduisant les mouvements des dieux, qu’on peut associer le pays. Le Vietnam est, plutôt, terre de paysans, rizières, buffles et chapeaux coniques. C’est cela qu’on veut voir, c’est à cela que les citoyens s’identifient.

Je lis des évidences dans le Rough Guide, mais des évidences amusantes. Ainsi, qu’existe une assez forte animosité des Khmers envers les vietnamiens, suite à l’histoire de guerres et conquêtes, ainsi qu’au sentiment de relative injustice durant la période d’occupation française : le personnel administratif indigène était surtout vietnamien – choix d’alliance des français sur place – et la frontière, après 45, a été déplacée, favorisant le Vietnam. Conséquences : ils cherchent à se distinguer, surtout par le costume, évitant pantalons pour les femmes, et surtout les ridicules chapeaux coniques.

Je lis ensuite que le prince actuel était un danseur, ainsi que la princesse, sa sœur. Et que l’on connaît peu l’histoire des temples d’Angkor, qui ne contiennent pas d’inscriptions, mais que l’art de la danse, après l’éclipse Khmer rouge, fut en partie reconstruit par imitation des sculptures sur les bas-reliefs des temples. Il y a donc une riche, antique tradition de la position corporelle, de l’attitude, un art du corps élégant, transmis depuis l’époque médiévale.

Première vision du Cambodge, une pagode à pignons et toit pointu, vers laquelle mène une allée qu’ornent des colonnes dorées à bulbe, en style indo-musulman. De l’autre côté, le Vietnam invite ses visiteurs par un haute colonne à base carrée, de pierre grise, et surmontée d’un bizarre engrenage en biais. On voit sur les faces de la colonne d’étranges bas-reliefs en style préhistorique, vaches et barques à fond plat. Face à l’urbanité indienne du Cambodge, donc, se dresse un monument sinistr où sont superposées les époques antiques et contemporaines, les travaux agricoles et la technologie mécanique d’un pays sans culture urbaine qui survive.

(Le monument rappelle en somme l’édifice Cao Dai, par son éclectisme égyptianoïde, ou quelque cauchemar franc-maçon de mauvais goût.)

La frontière une fois franchie, les visages ne sont plus les mêmes. Peaux plus brunes, crânes plus plats, traits plus marqués. Physionomie de l’éthnie khmère, sas doute. Les corps sont aussi plus musclés, plus trapus, les épaules plus larges et les mains plus grandes. Ils sont plus élégants dans leurs mouvements, plus italiens, le torse plus bombé, plus droits, plus relâchés, moins acroupis. Les visages, aussi, sont plus souriants.

Les paysages que nous traversons, étonnamment, sont aussi différents : vaches maigres, dont certaines sur les routes, maisons souvent sur pilotis, terre plus sèche et moins humide, moins de rizières aussi, j’ai l’impression. Sans mentionner les deux éléphants de pierre ou de plastique, le dos coloré de rouge, que j’ai vus tout à l’heure entourant une portant menant, par un long chemin de terre sèche, vers je ne sais quelle pagode ou propriété dissimulée derrière des arbres. Les couleurs aussi diffèrent, beaucoup de maisons sont peintes en rouge sombre, ou bleu gris, mates, et se fondent ainsi mieux dans la pénombre plus épaisse du sous-bois qui les entoure. Des enfants bruns, joyeux et souriants, jouent et courent devant la plupart d’entre elles. Et je remarque ici que les maisons sont peintes également de tous les côtés, par seulement sur la façade. Le corps moins plat des gens joint à ce détail architectural, me fait espérer que psychologiquement aussi, nous allons regagner un peu de profondeur.

A Neak Lung, avant la traversée du Mélong, on s’arrête au milieu d’un marché. Par la fenêtre, une petite fille me sourit et me tend la main, puis elle prend son petit frère das les bras, et le soulève. Des enfants, le visage un peu sale, montent dans le bus, pour vendre des mangues et d’autres fruits, dans des sachets plastiques de couleur. Une jeune fille, chapeau de paille rabattu sur les oreilles et masque hygiénique sur la bouche, brandit des journaux en langue khmère. Puis le bus roule jusque sur le ferry, et je vois depuis la fenêtre à ma gauche l’eau sombre du Mékong, couleur brun-rouge, où ne flottent que près du pont boîtes en polystyrène et sacs plastiques. Le voile d’une femme assise à la proue du bateau, son visage et la couleur de l’eau, rose argent sous les rayons du soleil, me fait imaginer que je suis en Inde, au bord du Gange, ou vers Calcutta, comme si nous avions pris la route alternative, par le sud, à travers l’Inde, et que nous ayons rejoint l’Asie du sud est ainsi. Un jeune homme de dix-huit ou vingt ans, très beau, se tient debout près de la femme assise qui m’évoquait l’Inde. Il u a sur son t-shirt moutarde une inscription : « AWMS, the smell of success ». Un homme, sur un autre ferry qui nous croise, tient un bouquet fuschia de ballons à l’hélium.

Bizarre présence de voix chinoises dans le bus, le gros homme barbu devant moi, la femme derrière moi, parlent tous deux mandarin dans leur téléphone portable – avec des accents différents. Je regarde et vois que la majorité des panneaux publicitaires ont des caractères chinois, sous les inscriptions rédigées en anglais et en khmer. Le remplacement du vietnamien par le khmer est un vrai repos pour les yeux. Ne reconnaissant pas l’écriture, une sorte de bengali cursif adapté, je n’ai pas l’impulsion de lire et déchiffrer ; c’est peut-être au Vietnam une des raisons pour lesquelles j’étais à la fois tellement épuisé et tellement aliéné : cette langue utilisait le même alphabet que la mienne, mais bizarrement orné de signes diacritiques opaque, en évidence mal adaptés. Même impression qu’en Pologne ou qu’en République Tchèque, en somme, devant les suites absurdes de consonnes. Ajoutons-y la touche d’un mépris pour une civilisation qui n’a pas su se doter d’un système d’écriture propre, et s’est contenté d’abord des kanjis, puis du système alphabétique suggéré par un jésuite français. C’est encore un signe, sans doute, de la marginalité du Vietnam, que cette étrange bizarrerie de l’écriture.

Attendant que Qiu Yi finisse de travailler, nous nous arrêtons derrière le monument de l’indépendance à la terrasse d’un bar colonial. : Mojito Cranberry proposé comme « special cocktail », avec la liste des ingrédients, sur un panneau noir à la craie, liste de plats asiatiques style fusion, tous entre 4 et 6 dollars, chaises en paille, et la clientèle de vieux hommes dégarnis bedonnants, jouxtant un couple jeune, verre de bière à la main, grande blonde en t-shirt noir et son compagnon crâne rasé, la peau légèrement rouge. Une file de deux-chevaux décapotables jaunes et rouges passe alors dans la rue, véhiculant des retraités vers une « aventure Cambodge » écrite en lettres rouges sur les portières.

Tout à l’heure, à l’arrivée, la ville s’est montrée plus accueillante qu’Hanoï ou qu’Hô Chi Minh. Moins d’insistance de la part des motos ou des tuks tuks, traffic plus calme, rues plus dégagées, et même l’air, quoique mauvais, paraît plus respirable. Une odeur de barbecue domine, ou de marrons grillés laissés trop longtemps sur le feu, couvrant les eaux sales et les gaz d’échappement.

Qiu Yi nous emmène dîner chez Scoop, un restaurant-bar-lounge français pour expats. Nous mangeons du saumon, vin blanc chilien, puis deux cocktails au bar « elsewhere », et pour finir, un dernier verre chez « Madame Cindy », bar à travestis. Je sirote mon blue lagoon devant plusieurs cambodgiens qui, perruques bouclées et robes en fourrure, incarnent en play-back Mariah Carey, Céline Dion, et d’autres stars américaines – ainsi que certaines stars asiatiques. Atmosphère gay bon enfant, je me sens à l’aise. Nous rentrons à moto, puis nous affalon sur le lit confortable, heureux d’être arrivés dans la confortable maison d’expat que l’ONU finance pour Qiu Yi.

 

15 novembre 2008

 

Les morts ont-ils une odeur ? Ce matin, Qiu Yi nous a servi d’étranges fruits thaïlandais qui ressemblent de l’extérieur à des pilons de poulet, l’intérieur plutôt à des litchis citronnés. Tous ne sont pas bons, dit-elle, un sur trois sera décomposé, noir. « Ils sentent les pieds quand ils sont trop mûrs », nous dit Steven, l’ami français de Qiu Yi. J’en goûte un, peut-être bon, mais ne pense pas aller plus loin que la première bouchée : douceâtre, et légèrement amolli sur le côté, je trouve qu’il a goût de mort.

Nous parlons avec Qiu Yi de cette réaction, ce rejet organique des odeurs décomposées. Je n’aime pas non plus la papaye, la sauce de poisson, ni les sortes de pâtes d’amande au goût de litchi mûr qu’on sert au Vietnam et, de façon générale, tous les fruits trop mûrs, bananes ou melons surtout.

Dans la rue, tandis que Qiu yi nous fait découvrir la ville depuis sa petite Honda rouge, une odeur me surprend. La même que j’identifiais et rejetais ce matin, fruit trop mûr, chair décomposée, mort, dissolution. Je la retrouve en plusieurs endroits, plus ou moins fruitée, florale, végétale ou marine, avec ici des tons de viande passée, là des senteurs de poisson pas frais. Je ressens comme une certaine horreur à cette odeur : tout à coup, c’est comme si les morts, les fantômes du génocide, entraient en moi par les narines, et si les vapeurs de mort douceâtre étaient leur présence, leur esprit dissous dans l’humidité de l’air, englobant les corps vivants de la ville, et les pénétrant pour les détruire de l’intérieur. Peut-être que les dérangements intestinaux dont je souffre depuis ce matin ne sont pas sans rôle dans cette impression.

Nous visitons plusieurs boutiques de souvenirs, linge d’intérieur, habits élégants, mais l’odeur de la mort m’obsède. Ouvrant une revue sur une table basse, nous voyons des images d’horreur cette fois : corps pendu dans une grange, cadavre gonflé d’eau dans une mare, vieille femme dont la moitié droite est écorchée par une explosion. Plus tôt, devant le supermarché Lucky, plein de produits européens, j’ai vu mon premier unijambiste, un homme d’une quarantaine d’années, la main tendue, qui boîtait légèrement. Le pied nu de la prothèse, pâle comme celui d’un cadavre, avançait sous lui sans que la cheville ne plie.

Dans l’après-midi, j’essaie de dormir un peu pour me reposer. Par la fenêtre, il y a d’étranges mélopées dehors, sortes de chants religieux légèrement inquiétants, qui se superposent aux voix d’enfants dehors. Cette musique bouddhique a remplacé le concert des klaxons, comme l’odeaut de la mort a remplacé celle des gaz d’échappement.

Nous avons été pris sous la pluie tropicale en route pour « Raffle’s », le nom que Philip et Qiu Yi donnaient à l’Elephant Bar. Nous sommes donc arrivés dégoulinants dans l’élégante salle coloniale, chaises en rotin, lumière tamisée, maître d’hôtel en costume noir et pianiste. Cocktails, moitié prix pendant l’happy hour, bande son de tubes américains que le piano rendait tout à coup plus glamour. Décadence coloniale : un tel endroit serait, à Paris, pour les riches – il l’est ici aussi, mais la richesse locale est, à Paris, médiocrité.

(Je remarque en parallèle à mes remarques sur l’odeur de décomposition que mon style et mes paragraphes se décomposent ici.)

 

16 novembre 2008

 

Après avoir fréquenté les expatriés minables à Beijing – étudiants de troisième année qui viennent enseigner l’anglais, sans grande expérience de l’étranger ni qualifications, payés médiocrement mais riches sur place, méprisants pour la culture d’accueil, et présents à la ville qu’ils habitent dans une sorte de transit prolongé – nous rencontrons à Phnom Penh une autre catégorie, plus chic, les expatriés des grandes organisations caritatives ou d’aide au développement : l’OMF, l’ONU, Oxfam, Aide et Action, etc. Des bacs+5 cosmopolites et polyglottes, qui veulent agir pour le bien de l’humanité. Bourgeois internationaux, bien payés, cultivés, charmants. Je les trouve plus comiques que les expatriés de Beijing : Soraya, l’amie de Qiu Yi, nous expliquait hier qu’elle parlait français comme une africaine, ayant travaillé quelques années pour une ONG d’abord au Sénégal, puis au Tchad, et qu’elle voudrait maintenant partir quelques temps vivre en France, pour améliorer sa connaissance de la langue. Mais où ? Son amie Lucie, de Toulouse, veut la convaincre d’aller là-bas, mais c’est une ville étudiante, elle n’est pas envie d’une ville étudiante. Elle pensait plutôt Marseille – je l’encourage, parle du cosmopolitisme méditerranéen, des calanques et de la provocation verbale – elle me dit « but Lucie said I would get raped there. Can you guarantee that I won’t get raped ? » Elle n’est guère difficile à rassurer : de l’appartement qu’elle occupe seule au centre de Phnom Penh, à côté de la rivière, elle observe les hommes qui, la nuit, vont dans les deux bordels de la rue.

Qiu yi, plus tard, devant un plateau de chocolats faits main parfumés au poivre, au gingembre, à l’ananas, nous parlait de ses projets futurs. Le Cambodge l’ennuie, rien ne se passe à Phnom Penh, où le climat tropical écrase l’esprit et la réflexion. Pour se sentir utile, il faut qu’elle parte. En zone de guerre, peut-être. Il y a du travail là-bas, l’ONU recherche en ce moment des gens qui auraient son profil pour le corps du maintien de la paix. Mais on ne choisit pas son pays. « Afghanistan is fine, my friend said, but they send you to places like Irak or Sudan as well, and you just die. I don’t really want that. » Elle est exigeante, aussi, du point de vue climatique. Epuisée par plusieurs années sous les tropiques, au Timor Oriental puis au Cambodge, elle veut une région soit froide, soit sèche. « Syrie ? Proche-Orient ? C’est très agréable, on mange bien, » je fais de la publicité pour Damas où vit l’une de mes amies qui m’en chante sans cesse les louanges. « Il fait chaud l’été, mais l’hiver, la température tombe à six ou huit degrés certains jours. » Une difficulté que je n’attendais pas : « See, I’m a bit afraid of winter, cause I haven’t had one in so many years. »

Dehors, de la musique style bollywood. Je lis l’histoire d’Angkor, et j’apprends que selon le mythe fondateur, la civilisation de Funan, prédécesseur de l’empire Khmer, serait le fruit du mariage entre un prince indien voyageur et la fille d’un roi local, mi-femme, mi-cobra. Féminité chtonienne et serpentine, comme en Grèce ; même mythe fondateur que Marseille. Les mots sont aussi des mots sanskrits : nagara, capitale, qui donne Angkor, et Kambuji, terre des kampu, devaraja, deus rex, dieu roi. C’est peut-être pourquoi les choses deviennent soudain plus familières ici. Je suis de retour dans un univers indo-européen.

Après une salade de crabe et papaye en guise de petit-déjeuner, Vanak, l’ami gay-chrétien cambodgien de Philip nous amène au shopping mall central. Vue de Phnom Penh à travers les grilles du balcon, dernier étage, sur fond de musique rock. Une piste de roller grillagée, des adolescents en débardeur ou polo font des figures. D’autres, rêveurs, accoudés sur le bar en bois de l’autre côté du grillage, les regardent faire avec un regard amoureux et mélancolique. Partout dans le supermarchés, les affiches d’un film de vampires ou de zombies thaï, qu’on joue dans le cinéma Soraya du même shopping mall, en même temps que des comédies romantiques et des reconstructions historiques. Puis Vanak nous amène dans une galerie de jeux d’arcades, qui propose machines à pinces, baby foot, cabines de karaoke, jeux de basketball, et série japonaise à fusil, The Home of the Dead et Vampire Night.

Après un après-midi passé dans la cour du « pavillon », restaurant d’un hôtel club avec piscine et wifi, nous prenon un dernier repas français, le dernier sans doute avant longtemps, dans un restaurant qui s’appelle « Comme à la maison ». Mais le cassoulet n’est pas tout à fait satisfaisant, le confit de canard n’est pas très frais, les haricots sont secs, et pourquoi ces gros lardons dans le jus ? Les portions sont un peu trop larges, et la qualité moyenne. Je me dis alors : ce sont les colonies. Mais parce que le restaurant s’appelait « comme à la maison », je m’attendais, naïvement, à ce que ce fût vrai. Que le cassoulet serait vraiment comme celui de ma mère.

 

17 novembre 2008

 

Nous achetons nos billets de bus pour Siem Reap dans une agence de voyage tenue par deux chinoises, en face de la rivière qui sent le poisson mort. Vanak nous attend quelques rues plus loin, car la route était bloquée tout au long de la rivière par un cordon militaire : quelques voitures officielles, jeeps noires à vitres teintées, devaient emprunter la route, et bien sûr, il était impensable qu’elles aient à ralentir à cause du traffic. Puis nous apprenons par une vendeuse d’eau superbe et souriante que le palais n’est pas ouvert avant 14h. Nous décidons donc d’explorer le centre-ville à pied. Mais quelle harmonie dans l’architecture, les couleurs, les courbes et les pointes des toites. L’or des tuiles évoque la cathédrale de Dijon ; les formes, une proue de bateau viking. C’est ce que j’ai vu de plus élégant depuis notre départ de Paris. Je réfléchis, au fait aussi que ce palais royal est habité par un roi qui règne effectivement sur le pays. D’où sans doute les horaires d’ouverture restreints. Cet ensemble de bâtiments n’est pas kistchifié par la transformation spectaculaire en lieu de pèlerinage touristique : c’est là que vit le chef politique de tout le pays. Cet édifice aux couleurs et lignes si gracieuses est le cœur du pouvoir cambodgien.

Dans les rues du centre, on vend des poissons mi-secs, ouverts au milieu, dans des paniers, ainsi que d’étranges galettes de riz légèrement brun, le fond de la poële qui accroche, sans doute le meilleur. Un petit garçon veut me vendre un journal, et commence à me donner de petits coups de poings comiques. Philip me dit « watch your bag, Julien ». Au balcon d’un immeuble, un homme en sarong rouge à carreaux pend du linge, la rue sent légèrement l’huile et les épices ; on entends les moteurs des mobylettes et des tuks tuks, mais les klaxons sont rarement utilisés. Une noix de coco vide, écrasée, brunie, gît à côté d’une boîte en polystyrène blanc das la boue du caniveau. Trois types de commerce dominent le centre de Phnom Penh : téléphones portables, coiffeurs, et surtout dentistes : une dent isolée, les racines courbées comme un toit de pagode, annonçant sa présence à la clientèle potentielle. Puis nous suivons quelqu’un dans une sorte de marché couvert. Il fait une chaleur effrayante sous les toits de tôle où le soleil tape directement. Des stands en bois sur fondations de brique vendent à manger – bols ou grandes assiettes de riz, currys colorés de viande ou de poisson, jus ou thé brun vendu dans un sachet plastique fermé d’une élastique, une paille dans l’orifice pour boire. Quatre jeunes femmes assises autour d’une table basse jouent aux cartes, un sac Louis Vuitton posé près de l’une d’elles. Plus loin, machines à coudre et pédicures, puis des étals de chaussures argentées. Nous ressortons sur une rue latérale, où sont posées sur le sol de nombreuses gerbes de canne à sucre. On en extrait le jus, dont on remplit des sacs en plastique, dans de petits chariots métalliques à roulettes. Des enfants très bruns, torse et pieds nus, marchent sans but précis, sans éviter les flaques d’eau. D’autres, à la peau plus claire, en uniforme, un cartable pesant sur le dos, rentrent vraisemblablement chez eux pour le déjeuner.

Dans le Café Fresco, face à la rivière, trois vieux français s’échangent des banalités sur les cambodgiens : « les orientaux, pour eux, la vie, la mort, c’est le même processus », « cruauté de l’humain, cruauté des animaux », « comment font-ils », « eux, nous ». Produisant une série de poncifs en préfabriqué, qu’ils étaient par des anecdotes mal choisies, ces vieux hommes confortent l’édifice mental d’une vision du monde qu’ils ont apportée tout armée de France, et que la rencontre avec Phnom Penh n’a pas ébranlé d’un pouce. L’un raconte qu’une jeune fille, dans un camp qui l’employait, avait perdu son père la veille. Il la voit venir le matin, comme tous les jours, sans signes de douleur sur le visage. Il l’interroge, elle dit qu’il n’a pas à supporter son chagrin. L’homme conclut de l’histoire, pour ses amis « vous voyez, la mort ne les affecte pas. »

 

18 novembre 2008

 

En route vers Siem Reap, arrêt d’une demi heure à Kampong Thom. On achète pomelo géant et mangues prédécoupées près du restaurant pour touristes Arummas où le conducteur nous dirige – beaucoup de voyageurs ont le même réflexe. A côté des fruits, sous une feuille de platique, un panier contient une montagne de grillons grillés. Nous avons dépassé plus tôt Shope, la capitale cambodgienne de la tarentule. Deux moines bouddhistes en robe orange, crâne rasé, me sourient en remontant dans le bus. J’échange quelques regards avec le membre asiatique d’un couple gay deux sièges devant nous. La télévision diffuse, en karaoke, la version khmère de San Francisco. Puis le clip d’une chanson locale, où des femmes en costumes dansent avec les mains sur fond de jungle et cocotiers, es pieds dans les feuilles de lotus. Je fais remarquer à Philip qu’elles sont des formes : hanches, seins, fesses et visages ronds. Très différentes des vietnamiennes et chinoises anorexiques et bi-dimensionnelles.

Nous arrivons à Siem Reap vers trois heures, et je ne me rends pas compte qu’on est rendus : les routes sont en terre rouge, la ville sent la brousse. A bien y réfléchir, oui, ce sont bien des constructions pour le fin fond d’une province cambodgienne. Mais l’écart avec les photos retravaillées d’Angkor qu’on montre au voyageur est assez frappant. Nous prenons un tuk tuk pour un dollar jusqu’à l’enclave touristique de Wat Po, pour y chercher un hôtel. Encore une fois, bananiers, plantes, routes en terre, impression d’être au milieu des huttes – quoiqu’on aperçoive, en regardant mieux, des affiches proposant internet, voyages en bus, burn CD, ainsi qu’un supermarché aux vitrines entretenues, construit sous un « Apsara Burger ».

Le centre-ville est plus luxueux que les faubourgs par lesquels nous sommes arrivés : les restaurants, les rues, le grand supermarché Blue Pumpkin, sont beaucoup plus propres et luxueux que les lieux équivalents dans la capitale. Mais sans doute la ville de Siem Reap brasse-t-elle plus de richesse – par habitant, c’est évident. On a même construit un aéroport international, pour les visiteurs d’Angkor. Mais je remarque aussi que ce luxe est dirigé tout autant vers la clientèle asiatique que vers les européens. Japonais, malais, chinois d’Hong Kong ou Shanghai, sont sans doute plus nombreux ici que les américains ou que les français. Le bar où Qiu Yi nous a dirigés, Miss Wong, rayonne d’élégance chinoise : murs rouges, meubles laqués noirs ou acajou, costumes en coton noir des serveurs, et portrait de shanghaïenne élégante, souriant mystérieusement à la salle, depuis la mezzanine.

Nous finissons la soirée par un massage khmer dans un spa du centre ville. Une heure de détente, six dollars, musique zen, ambiance tamisée, jeunes filles khmères à la peau sombre qui caressent, poussent et manipulent membre après membre les corps, suivant un rituel toujours identique. Et sans parole, sans philosophie, sans analyse d’aucune sorte, en appliquant simplement le rituel du massage, elles remettent l’âme en place mieux que bien des psychologues.

 

19 novembre 2008

 

Angkor Wat, une jeune khmère nous approche dans le parc à vélo « you want guide book, you want postcards ? » Elle sourit à mes refus. « Where are you from ? » et quand Philip répond « Australia », elle nous lance un sympathique « good day, mate ». Elle essaye encore de nous faire acheter son guide, « you should take care of your skin, » puis elle ajoute « I want be white skin ». Nous échangeons nos prénoms, prenons rendez-vous pour achter de l’eau après la visite et, regardant de l’autre côté, nous découvrons les tours du temple médiéval, cachées jusqu’ici par les arbres. Est-ce la proximité de ce passé glorieux, ou la structure toujours du pays qui donne aux habitants cette grâce et cette courtoisie ? J’y pensais tout à l’heure en roulant à vélo vers le site historique. Au Vietnam, on imite Hô Chi Minh, qui triomphe par la ruse, la désobéissance et l’opposition frontale. Force sans ordre. Ici, le pouvoir est encore aux mains du roi, de son fils, danseur, et d’une famille royale régulée par un code de comportement qui la légitime.

Il n’y a pas eu de rupture ici, mis à part la folie khmère route. La société contemporaine, autant que je peux la lire, est restauratrice, ou dans la continuïté de l’ancien régime, et non pas la poursuite de la république de Pol Pot. Signe de cette continuité longue : on adore une statue de Vishnou, dans le temple d’Angkor. A moins qu’il ne s’agisse d’une mise en scène pour les touristes ? Une pancarte en effet l’identifie comme bouddhiste, et non comme hindoue ; mais cete mise en spectacle elle-même est une réalité du Cambodge. On fait effort pour créer cette illusion d’ordre qu’est la vie courtoise, et cet effort entraîne, partiellement du moins, l’instauration d’un ordre éthique et esthétique réel dans la collectivité.

Voyant le bas-relief de la bataille finale du Mahabarata, je me demande, la danse et l’ordre corporel qu’elle génère, est-elle une forme de la puissance guerrière. Les corps représentés ressemblent aux statues de Vishnou dansant, préservant l’ordre du monde par le mouvement du corps, et l’équilibre alternant d’une jambe sur l’aute. Un danseur, c’est un guerrier potentiel, mais qui n’est en rapport à nul ennemi. La danse, comme guerre intransitive, où, donc, tous les coups ne sont pas permis. L’épisode khmère oruge peut être analysé comme dérive de ce mouvement sans ennemi : tout à coup, l’ordre se défait, la force est exploitée contre soi-même, et le danseur, emporté par trop de mouvement, détruit ou mutile ses propres membres.

Sur le sentier panoramique de Phnom Bahkung, un homme retire ses prothèses et les sortes de chaussettes / genouillères qui le protègent des irritations, puis il mendie vers nous, proposant des CDs sur les mines à la vente, exhibant ses moignons, et répétant, « money, landmine, money, landmine ». Faut-il voir une étrange ironie du sort dans le fait que cette nation de danseurs se soit, à long terme, punie par les mines anti-personnelles ?

Au sommet de la colline, un homme dort allongé, sous l’ombre de la tour centrale, vestige du temple à Shiva. Ces monuments sont sans doute pour lui comme la tour carbonière ou les remparts d’Aigues-Mortes, héritage de pierre, dont la fonction n’est pas pure symbolique, mais qui servent aussi d’aire de jeu, de repère, et d’abri contre les éléments.

 

20 novembre 2008

 

La route vers les temples de Rohinos, nous voyons plusieurs fabriques de statues, qui proposent à la fois mini-pagodes sur colonnes et statues d’animaux : grues ou cigognes, cerfs, dauphins. Tout est peint de couleurs vives, comme les décorations plastiques d’un parc d’attraction. Dans la cour du premier temple, nous voyons un groupe de statues religieuses qui relèvent de la même esthétique : personnage assis, figure peinte couleur chair, grands yeux noirs et blancs, manteau vert, une hache à la main, près d’une danseuse et d’un tigre assis. Le guerrier chevauchant un buffle, autour duquel un arbre a poussé, vraisemblablement plus ancien, seul n’a pas de couleur. De jeunes moines en robes orange vif, assis sur un banc près de nous, tournent la tête et nous regardent. Une femme en chemisier rose nous sourit.

Bizarre filtre de cet environnement : les films hollywoodiens d’aventure, Indiana Jones ou Lara Croft. Une inscription sur un morceau de mur, c’est peut-être la clef d’un trésor enfoui, d’un secret. La communauté de moines en robes orange qui vit derrière les vestiges abrite peut-être un cinquième élément qui sauvera l’humanité, la réincarnation d’une divinité créatrice ; ou peut-être l’ancien, dans sa maison sur pilotis, transmet-il aux jeunes moines rieurs le secret d’une pierre philosophale qui permet de ne pas oublier ses vies antérieures, et de vivre ainsi perpétuellement, de corps en corps, accumulant la sagesse ; et peut-être ces touristes apparemment innoncents sont-ils en fait des espions russes ou nord coréens, qui veulent acquérir le secret pour détruire le monde. Ainsi, sans trop y réfléchir, projette-t-on notre mystère fabriqué sur les sourires et les regards intrigués des gens et des statues cambodgiennes.

Mysticisme conservateur : on croyait que le respect des dieux et des temples était nécessaire à l’harmonie du monde, à la venue de la plui, pour le riz, qui nourrit l’homme, etc. Mais le respect des rites et des vieilles pierres, à l’heure du tourisme spectaculaire, entraîne un autre type de mousson, les vagues de touristes lourds de dollars qui les déversent sur les étals locaux ; puis ces dollars, dûment transformés, nourrissent les hommes qui peuvent accomplir les rites, et conserver les pierres héritées. Il faut cependant, comme lorsque vient la mousson, rester attentif, être présent au bon endroit, bien orienter ses tables, et diriger le flot vers le lieu qui profite.

Derrière le temple de Bakong, groupe de huttes en paille sur pilotis, sol de terre dégagé, plantations de bananiers. Quatre enfants jouent avec un sachet plastique rempli de terre qui sert de balle, qu’ils se lancent, et qu’il faut éviter. Rires à chaque lancer, paroles d’enfants. Dans le fond du vaillge, une ruine khmère en briques, où poussent quelques débuts d’arbres. Les enfants nous voient et nous disent « hello », puis s’avancent les mains tendues. L’un d’entre eux nous suit sur la route en terre, les autres regardent faire. Il s’approche, nous faisons non de la main, l’enfant retourne à son jeu, tout le monde rit, puis un homme en sarong passe, tirant une vache blanche par une corde. Quelques pas plus loin, six adolescents torse nu musclés jouent au volleyball. Le meilleur et le plus vieux d’entre eux porte un sarong, et chaque fois qu’il saute ou fait un mouvement brusque, il vérifie que son sexe est caché. Sur le bord de la piste, assise, une femme les regarde, un enfant sur les genoux. Quand nous passons, le jeune homme en sarong nous sourit et nous lance « hello », puis fait signe de taper dans la balle.

 

21 novembre 2008

 

Que reste-t-il après la mort ? Nous sommes à Pre Rup, temple de latérite, pierre ferrugineuse rouge, et de briques ; montagne en partie ruinée qui tranche sur le vert des rizières et des palmiers. Crématoire shivaïte, on y vénérait le Dieu phallique de la destruction ; c’est aussi là qu’on faisait disparaître les corps dans la flamme. On pourrait établir une dichotomie de couleurs, rouge de la pierre immobile, de la terre figée ; vert du riz, des feuilles, de la jungle en vie. Ce qui se régénère sans cesse, et ce qui demeure. Blocs de mort ocres, figeant une forme à perpétuité.

Car que reste-t-il après qu’est passé le dieu-linga, que l’âme détachée du corps par la brûlure est relancée dans le cycle des incarnations par un grand jet de sperme shivaïte ? Il reste le style du temple, une forme oblongue, carrée, rectangulaire, le choix de disposer les tours en lignes, en quinconce, décalées ou symétriques, la forme du drapé sur les statues des gardiens pétrifiés, la position de leurs mains, l’écartement des murs dans les couloirs latéraux, et l’orientation des motifs sur les pilieurs latéraux des portes. Et c’est ainsi que Pre Rup diffère de Bayon, Bakong, Te Som ou Banteay Srey, non par l’existence uniquement, mais par le style, style qui le rend unique au sein du genre temple d’angkor, style délibérément choisi par le constructeur qu’il commémore, style qui résiste même au phallus de Shiva.

(Incidemment, le mot que Philip a choisi pour caractériser Vannak, le seul cambodgien que nous ayons vraiment connu lors de ce voyage, c’est le mot « style », avec la voyelle allongée, l’intonation montante, et la consonne finale affaiblie.)

Un petit garçon qui sans doute vit dans les ruines la plupart du temps nous fait signe d’en bas, puis monte sur la plate-forme d’où nous regardons les tours d’un autre temple au loin. « Give me one dollar », dit-il avec un sourire », puis « give me bonbon ». Nous n’avons malheureusement pas de bonbon pour lui. Plus tard, nous le retrouvons en bas « Want photo », nous demande-t-il en montrant un buffle du doigt qui broute entre les colonnes. Philip le prend en photo sur le dos du buffle, et lui montre le résultat. Le petit garçon sourit, monte sur une pierre, et nous redit en riant « give me one dollar ». D’autes touristes approchent, il bondit, tire le buffle à l’endroit le plus photogénique, monte à nouveau sur son dos, puis vient leur demander « one dollar ». Deux petites filles s’approchent, ses copines sans doute, et proposent cartes postales, flûtes en bambou et petits oiseaux pliés en roseau. Elles demandent « where you come from », et quand je réponds France, elles réagissent « Oh, France, Capital Paris. »

Philip demande aux petites filles, « You want my money, where does the money go ? » Elles répètent « please, buy from me », puis la plus petite dit « my papa ». La grande lui tire soudain les cheveux. Sans doute est-ce un secret, que l’argent gagné par les enfants sert pour enrichir leur père, et qu’elles sont dans les ruines pour ça, plutôt qu’à l’école.

Le ballet des restaurateurs au pied d’East Mebon évoque une sorte de chasse où chacun rabat le gibier vers soi par des gestes et des cris. « Madam, hello, you come to me for eat, Madam. » Une grosse femme en débardeur et casquette rouge avance au milieu des tuks tuks. Cinq ou six femmes s’adressent à elle. Elle hésite, puis vient s’asseoir juste à côté de nous. Mais elle n’a pas d’abord négocié les prix et, contrairement à nous, paiera sans doute au prix fort son coca et ses nouilles ou son pancake à la banane. Une vendeuse de vêtements l’entreprend avec insistance, elle hoche la tête, blasée, sirotant à la paille un coca cola dans une canette à la couleur identique à celle du t-shirt et de la casquette.

Avant notre dîner chic au Sugarpalm, pour célébrer la fin de l’agréable séjour, nous entrons dans un centre commercial nouveau chic et climatisé. Lorsque nous descendons de l’escalator au premier étage, une jeune femme s’approche de nous : « Want ice cream sir, want ice cream sir ? »

 

 

 

 

Vietnam

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10 janvier 2008

 

Hier, j’ai vu sur youtube une interview de Minh Tran Huy. J’ai connu Minh en classe prépa. Nous étions amis, nous déjeunions souvent ensemble, elle est venue manger chez moi. Nous avons même dîné ensemble, avec Julien Santoni et Clémence Cardon pour mes vingt et un ans, dans un restaurant indochinois. C’était assez drôle – Julien me l’avait suggéré, j’avais invité Minh, et pensais retrouver la cuisine indonésienne que j’avais découverte avec Edith et mon père aux Pays-Bas. Minh riait devant le menu : « C’est comme à la maison ! » – j’étais embarrassé, je venais de réaliser que le Vietnam, c’est l’Indochine.

 

Yesterday, on Youtube, I saw an interview with Minh Tran Huy. I met Minh in preparatory class. We were friends, often had lunch together, she came to my place once. For my 21st birthday, we had dinner together with Julien Santoni and Clemence Cardon at an Indochinese restaurant. It was comic – Julien had suggested it, and I invited Minh, thinking I would eat the Indonesian cuisine I discovered with Edith and my father in the Netherlands. Minh was laughing when she saw the menu: ‘It’s like home!’ – I was embarrassed: I just realised Vietnam was Indochina.

 

 

23 janvier 2008

 

Hanoï est la première grande ville du voyage qui n’a jamais fait partie de l’Empire Mongol.

 

Hanoi is the first major city on the journey that was never part of the Mongol Empire.

 

22 février 2008

 

Hier après-midi, je me suis acheté La Princesse et le pêcheur, d’occasion, chez Gibert, en même temps que Berlin-traffic.

 

26 février 2008

 

Lu La Princesse et le pêcheur. Dans la journée, même pas : c’est que ça se lit vite, comme on dit. Pas mal. Pas génial, mais pas mal. Une intrigue de départ style Harlequin : jeune fille effacée, solitaire, secrète, et sans amis, mais dont un homme séduisant et sûr de lui s’approche. Il connaît sa vraie beauté, mais la considère-t-il seulement comme une sœur, etc. Puis la chose tourne au plus noir : il disparaît mystérieusement, laisse un étrange carnet chez elle, elle apprend que sa vie est, en fait, beaucoup plus difficile qu’elle ne croyait. Tout ça sur fond de vietnamité difficile, de parents exigeants, de grand-mère complixe, et d’un conte vietnamien qui sert de contre-trame (ou de contrepoint). Le livre est assez réussi, formellement : du récit dans le récit, beau macro, des phrases agréables, un bon micro donc aussi. Bien meilleur que Santoni.

Surtout, le livre m’a fait penser : d’un point de vue éthique, il est loin de moi. Le personnage central est orgueilleux – mélancolique. Elle répète sans arrêt trois mots japonais (que je ne me rappelle pas), et qui signifient « l’infinie mélancolie des choses ». Dès son adolescence, l’héroïne est déjà mélancolique, triste à l’idée d’une enfance perdue, de cette histoire d’amour jamais vécue, d’un baiser jamais échangé. Bref, une jeune vieille, qui vit sa vie sur ce mode, mélancolique, à l’exception d’une grande scène de piano où, soulevée par l’amour, elle redonne chair à… La lettre à Elise.

Parallèlement à cette mélancolie, comme un bouddhisme diffus. La grand-mère disant : « dans une autre vie », c’est, littéralement, non pas dans l’au-delà, le paradis, mais une autre vie, car les amants se cherchent d’un corps à l’autre, au cours des réincarnations successives, et parfois se manquent, mais continuent à se chercher. Ce qui correspond exactement au modèle platonique (aristophanique). Et parallèlement à ce constant retour des âmes, un culte des morts, culte des ancêtres, et l’angoisse de la grand-mère qui n’a pas correctement enterré son mari. Donc un étrange mélange de vie perpétuelle (on peut accepter le grisé, prendre son temps, car on reviendra), et de perte immense (on perd de plus en plus, à chaque seconde, on laisse derrière soi de beaux moments).

Bref, une posture existentielle anti-chrétienne.

Il faudrait comprendre cea, pour le Vietnam, par Minh, un certain non-christianisme de la littérature écrite en France.

Aussi, le destin, le mektoub. Le conte qui fait contrepoint à l’histoire est mis sous le signe du destin : deux orphelins vont consulter l’oracle, on leur prédit que le frère épousera sa sœur, et la prédiction se réalise. Mais le frère essaie d’abord de mettre à mort sa sœur, pour faire mentir l’oracle (il est donc responsable de la rébellion initiale, contrairement à Œdipe), puis il apprend par hasard la vérité (ne cherche pas à savoir, comme Œdipe) – ainsi, Minh laisse planer un léger hésitement sur l’histoire de son héroïne et Nam, mais on a comme l’impression qu’une sorte de destin diffus s’exerce. Et la froideur des personnages est la conséquence de cela, du destin qui s’exécute seul, qui s’accomplit quoi qu’on fasse. Aussi, face à cela, mieux vaut adopter une attitude caleme et détachée. Stoïcisme de Minh, quoi répond à la panique de Santoni. Les deux réponses païennes au désordre du monde.

Genre littéraire du Vietnam : le conte, ou le roman d’amour en forme de conte. Où le destin tient les rênes. Où les déterminismes agissent en plein, sous les traits de l’arbitraire et du hasard. Où l’on n’est responsable de rien. Donc, encore une fois, le modèle d’existence donné par Minh est esthétique avant tout.

Contraster le Vietnam de Minh, celui de Stalone, et celui de Malraux.

Rambo IV s’ouvre par une scène de cruauté militaire, puis Stallone chasse un serpent dans la jungle. Cruauté des hommes et de la nature, et l’esthétique de l’horreur – projetée par les occidentaux sur l’Asie, où l’horreur est pratiquée, mais peut-être pas comme esthétique.

Julien Ruhl disait « j’aimerais faire la guerre du Vietnam », quand nous étions enfants, « là, c’était de vrais hommes ». Rambo, l’homme de la force, mais aussi cette région d’Asie, jusqu’il y a peu, dominée par la force et les armes – au lieu du droit.

Serait-ce parce qu’on est entre deux mondes, entre la Chine et l’Inde ?

 

3 mars

 

Le Vietnam était aussi pays communiste.

 

4 mars

 

On avait de vastes plantations d’hévéas dans les campagnes vietnamiennes. Une terre agricole, on l’exploitait pour l’industrie.

 

21 mars

 

Il y avait dès l’Antiquité deux Vietnams : un nord sinisé, un sud hindou. L’opposition communiste / capitaliste était ancienne.

 

10 août

 

Juan Bosch raconte dans Viaggi a Los Antipodes un long voyage au Vietnam entrepris pendant la guerre. On voyageait alors, dans les pays communistes, lorsqu’on était ailleurs membre du Parti – comme il l’était en République Dominicaine.

Il apparente les deux pays : même climat, mêmes productions, riz, piña. Plages et cocotiers – Beautés, richesses naturelles. Mais le Vietnam est un vieux pays.

Détruit : Bosch décrit les cités bombardées, rasées. On n’y pense guère. Coventry, Dresden, Le Havre : il s’agit de cités européennes, et c’est une catastrophe pour l’humanité. Mais le bombardement des villes vietnamiennes, la perte de rues, de bâtiments familiers, c’est beaucoup plus difficile à concevoir. Le napalm et les enfants brûlés dans la forêt, c’est une chose à laquelle on peut compatir. Mais pas vraiment, beaucoup moins, la disparition d’une ville dont on ne saurait prononcer le nom. Juan Bosch s’efforce, à l’époque, de compatir. Il décrit aussi les efforts de guerre, l’énergie mise à construire des abris et des galeries. Les pertes inutiles, aussi, ponts, routes et vies humaines. Pour la théorie des dominos, par peur que l’Asie tombe sous la coupe du communisme – on ne sait même pas précisément ce que cela signifie : voici l’histoire, vue par un œil communiste.

Or on a l’habitude, en occident, beaucoup plus, de s’apitoyer sur les pauvres soldats américains, envoyés dans la jungle et vers l’horreur par un gouvernement anonyme. Incidemment, les massacres de vietnamiens sont condamnés. Mais on ne se place guère de leur point de vue. Colonialisme de la mémoire.

 

16 août

 

Minh Tran Huy, représentante en France de la vietnamité, ne parle pas je crois dans ses interviews ni dans son livre de la guerre, du communisme ou de la décolonisation, mais seulement d’un Vietnam culturel, religieux. Faut-il l’accuser de folkloriser son pays d’origine ? Outre qu’on est mal placé pour le faire, quoique la chose puisse être tentante – elle publie dans la foulée chez le même éditeur, Actes Sud, une série de contes vietnamiens – il faudrait plutôt comprendre pourquoi c’est cela qu’on reçoit, cela qu’elle veut écrire, aussi.

Parce que, petite, on l’appelait « chinetoque », et qu’en prépa, c’était l’asiatique. Elle représentait, plutôt que le Vietnam, pays spécifique avec son histoire, et les Etats-Unis, Rambo, la guerre, le napalm, une sorte d’ailleurs avec des nems et de subtiles règles de politesse, un mélange de sensualité, d’intelligence et d’hypocrisie. Bref, on pourrait tout aussi bien la féliciter de surfer sur les clichés.

Mais de façon plus générale, je crois qu’on fait maintenant du Vietnam cette destination touristique, Thaïlande alternative, avec marchés flottants et cocotiers, plages de sable blanc, pains de sucre – est-ce la baie d’Halong, ou Ph Ket ? Bref, un pays décor, un lieu de détente, bordel aussi, pour les français stressés qui ne veulent pas bronzer idiots, mais voir deux ou trois temples bouddhistes, en début d’après-midi, quand il faut trop chaud de toutes façons pour la plage.

 

28 août

 

Signification du Vietnam pour certains – australiens : traumatisme, choc post-opérationnel – comment dit-on ? Je ne connais pas le terme exact, applicable aux soldats d’Irak. Hier au pub, Angela et Philip évoquaient ainsi « Mr. Dennis », ex soldat, professeur d’histoire à Mount Barker qui, dès qu’il en avait l’occasion, parlait du Vietnam. Il en portait les traces : tâches, marques, cicatrices, sur les bras : « because of the gas, or the napalm, or the agent orange, or whatever that was. »

Plus tard, à la Tate Modern, je lis dans une salle d’artistes pop, à propos d’une explosion de Roy Lichtenstein « this work can be seen as commenting on the Vietnam war. » Le Vietnam, donc, pour les artistes et les intellectuels occidentaux, représente cela – du moins dans années 60 aux années 80 : la violence gratuite, et les dangers de son éventuelle esthétisation : voir Apocalypse now, et la terrible chevauchée des walkyries en hélicoptère, tandis que les villages et leurs habitants sont bombardés de napalm. Le Vietnam, donc, ou la beauté de l’horreur.

 

2 septembre

 

En passant devant les bouquinistes de Dijon, j’ai feuilleté une vieille brochure sur l’Indochine française. La chose commençait par le poncif usuel : trait d’union entre l’Inde et la Chine, le monde noir, hindou, musulman, et le monde jaune de Confucius et Lao Tseu. Quelques pages plus loin, on présentait la femme annamite : jeune, elle est belle et s’intéresse au luxe mais, devenue mère, elle surprend par ses vertus domestiques, et force l’admiration.

 

3 septembre

 

Ambassade du Vietnam, 62-66 rue Boileau, métro Exelmans. Juste à côté, rue Chardon-Lagache, vivaient mes arrières-grands parents pendant la Première Guerre Mondiale : mon arrière-grand-père, serrurier, avait été réquisitionné pour travailler dans les usines Renault de Billancourt, comme mécanicien.

Joli bordel à l’intérieur : deux salles, une dizaine de personnes assises ou debout dans le première, qui font des photocopies. Pas vraiment de queue devant le guichet, mais l’apparence d’une queue vers l’autre pièce, où sont massées peut-être vingt cinq personnes. Je demande à quelqu’un « c’est la queue pour les guichets ? » Il hoche la tête, et me dit « non », puis me fait signe d’aller au guichet deux. Je vais m’asseoir, remplis les papiers, puis vais vers le guichet. Moment de panique, les dates, confirmation de durée « un mois, trois mois, six mois, comme vous voulez. » Je donne, au hasard, du trente octobre au trente novembre, en me disant que cela suffira. « 120 euros. » Je demande s’ils peuvent le faire en express : pour trente euros de plus par passeport, je les aurai le 5. Vendredi, donc, direction l’ambassade de Chine. Ouf.

Entre temps, la queue s’est formée. Français, Vietnamiens. Une bourgeoise de vingt ans qui dit au guichetier « je ne sais pas la date, c’est une surprise qu’on me fait, je sais seulement que c’est en octobre. » Un homme avec un fort défaut de prononciation l’aide à remplie : allongez les dates, on vous autorise un mois. L’homme demande, pour lui, deux visas de six mois pour le travail, en urgent, pour demain. Pendant ce temps, cris perçants d’un enfant dans l’autre pièce. A côté de moi, un français né au Sénégal remplit sa demande. Un téléphone portable sonne, conversations en plusieurs langues, et des queues qui s’allongent.

Il y a des taches, beaucoup de grosses taches noires sur la moquette bleue.

 

5 septembre 2008

 

10h05, récupéré nos deux passeports avec le visa vietnamien. Petit problème, le guichetier n’a d’abord donné que celui de Philip. J’ai dû dire « j’avais deux passeports », puis il a disparu cinq minutes dans son bureau. Derrière moi, un vieux monsieur soufflait fortement, l’air de penser « quelle organisation ». Juste un peu plus tôt, l’homme qui se tenait avant moi dans la file, grand pied-noir bronzé dans un costume bleu marine, a pointé la vitre fermée « la boîte est là-bas, c’est scandaleux, quelle organisation, pfff ! »

 

13 septembre 2008

 

Au restaurant chinois « Le Palais Royal d’Evry », on propose, outre la carte habituelle, spécialités thaïes et vietnamiennes. Parmi les derniers, plats à la citronelle : bœuf, porc, poulet, canard. Les patrons sont asiatiques, et de langue maternelle française. On ne sait pas s’ils sont vietnamiens, chinois ou thaïs.

 

17 septembre 2008

 

Il faut 25 000 dongs pour faire un euro. Y a-t-il eu de l’inflation furieuse au Vietnam ?

 

18 septembre 2008

 

Mangé, ce soir, avec mon père à l’Alsaco. Mais bizarrement, les serveurs sont tous asiatiques. Chinois ? Vietnamiens ? J’entendais, à côté, la table dire à la serveuse « xie xie », puis lui demander comment dire « s’il vous plaît », « Qing », répondait-elle. Chinois, donc. Pourtant, les nems sont vietnamiens, en général, m’expliquait plus tard Philip, en jugeant les nems à la choucroute assez dégueus.

Pendant le repas, mon père a parlé de son collègue QG Tran, qui construit des écoles au Vietnam, et fait éduquer des filles dans les zones rurales, par des religieuses. Pour lutter contre l’obscurantisme. Et je pensais – qui réfléchit à l’architecture de ces écoles ??

Tran a, me dit mon père, beaucoup de famille et de relations au Vietnam. Il aurait pu s’occuper de la branche japonaise de la Société Générale, mais n’a pas voulu partir, et y a fait nommer un ami à lui. Contacts.

 

21 septembre

 

Destins internationaux : Kevin Truong, notre hôte à Berlin, suédo-chinois, est né au Vietnam, puis parti en Chine.

 

23 septembre 2008

 

Il y aurait, à Varsovie, ce que notre hôte appelle un « little Vietnam ». Héritage de l’époque communiste. Kuba nous raconte qu’il y a cent mille vietnamiens à Varsovie, mais que personne ne sait vraiment où ils vivent. « I think it’s an urban legend », ajoute-t-il. On raconte aussi qu’ils cuisinent, et qu’ils ne vendent pas de nourriture, mais qu’ils en donnent à l’étranger qui passe. Apparemment, c’est un des mystères de Varsovie. On ne les voit pas vraiment dans la rue. On sait qu’il y en a, mais ce ne sont les voisins de personne. Il faut bien qu’ils vivent quelque part, pourtant.

 

27 septembre 2008

 

Ce soir, après la soupe, entre Perm et Sverdlosvk, nous avons feuilleté le Rough Guide vietnamien. Nous allons visiter Hanoï, Hué, puis Ho Chi Minh City, et pas la baie d’Halong. Nous préférons passer deux jours dans la ville impériale. Rien n’a l’air cher, on se loge pour 10 à 15 dollars.

 

13 octobre 2008

 

Parti communiste asiatique et mémoire des grands hommes : ils sont associés à la fois à l’indépendance nationale, au pouvoir du peuple, et à la culture de l’ouest colonial. Nous visitons la maison de Zhou Enlai à Shanghai, dans la concession française, proche de celle de Sun Ya Tsen. C’est Shanghai aussi, dans cette métropole occidentalisée, que s’est réuni pour la première fois le parti communiste chinois. Pas à Beijing. De même qu’au Vietnam, ce n’est pas de Hué, ville impériale, qu’est venue la révolution, et que les pouvoirs en place – comme, aussi, Sihanouk au Cambodge – étaient alliés des pouvoirs coloniaux.

La maison, de manière générale, est remarquablement dépouillée. Jolis sols de bois sombres et menuiseries laquées de rouge, mais ni tapisseries, ni peintures, ni bibelots, ni vases, des pièces avec lits, bureaux, chaises et valises. Pas de grandes salles de réception, mais pas non plus de lieux calmes où se retirer : la plupart des chambres ont au moins deux lits. D’où relative impression de mal-être : surveillance permanent de chacun par chacun. Même la chambre de Zhou Enlai n’est pas vraiment lieu d’isolement : située au rez-de-chaussée, elle ouvre par un double panneau coulissant sur la salle de réception ; une porte vitrée donne sur la véranda qu’occupait en permanence un garde.

 

15 octobre 2008

 

Les visages que nous voyons à Shanghai ressemblent de plus en plus aux visages vietnamiens que j’avais l’habitude, à Paris, de considérer comme chinois. Lèvres épaisses, nez marqué, grands yeux, figures larges. Hier soir, notre serveur avait cette physionomie. Philip et moi salivions, Ming, sans embarras, lui demande en chinois d’où il vient – de Guangzhou – puis il demande « pourquoi ? » « Parce qu’on vous trouvait très mignon. » Philip et moi rougissons ; le serveur nous regarde avec un sourire.

 

17 octobre 2008

 

A Zhouzhuand, première rencontre avec les bizarreries du bouddhisme. Série de bâtiments abritant des statues du Bouddha, assis, debout. Arbres à vœux, où sont attachés des morceaux de tissu portant des caractères. Bougies en forme de lotus qui brûlent emballées de plastique, bâtons d’encens géants, poissons dans des aquariums qu’on propose de relâcher dans l’étang pour améliorer son karma. Premiers signes, depuis mon arrivée en Chine, d’un contact avec ce bizarre monde indo-bouddhiste et ses croyances.

 

22 octobre 2008

 

Premiers contacts avec le Vietnam, deux membres d’hospitalityclub, un expat hollandais, qui nous a spontanément contactés (j’avais cliqué sur son profil), pour nous offrir de nous montrer Hanoï ; une fille, vietnamienne, anglophone enthousiaste, et qui ne peut nous héberger, mais nous fera découvrir Hué.

 

29 octobre 2008

 

Dans un food court souterrain de Kowloon, avant d’aller au musée, nous commandons notre premier repas vietnamien. Poulet citron ver / Pho et porc citron vert / pho. Je regarde les nems et les desserts, et me rends compte que c’était pour moi nourriture chinoise.

 

1 novembre 2008

 

Premier signe visuel du Vietnam, à la station de bus de Nanning, une femme de ménage passe devant la vitre du KFC couvert d’un grand manteau de pluie jaune en plastique, et d’un chapeau pointu gris métallisé, sans doute imperméable.

 

2 novembre 2008

 

Nous allons sortir de la Chine industralisée, technocratique et centralisée, pour nous retrouver au Vietnam, à la merci des éléments naturels et de l’initiative individuelle. Nous avons acheté hier nos billets pour Hanoï : départ dix heures de Nanning, arrivée prévue sept heures plus tard, soit 17h, au centre d’Hanoï, pour 300 yuans par personne, tout ça semblait parfait. Reinouf, notre hôte d’hospitalityclub, allait nous héberger pour une nuit ou deux, ou nous allions directement nous rendre à l’auberge honnête qu’il nous a recommandée. Puis ce matin, Philip a lu dans les journaux que des pluies torrentielles avaient provoqué plusieurs morts au Vietnam, dont quatre à Hanoï, que les rues de la capitale étaient sous un mètre d’eau dans certaines zones et, bref, nous nous sommes dit qu’il faudrait peut-être attendre un peu pour partir. Mais comment accéder à l’information ? Qu’est-ce que ça veut dire, des rues inondées ? Philip me dit qu’à Phnom Penh, il avait déjà pris le moto-concho sous la pluie, de l’eau jusqu’aux talons. Puis ce soir, un mail de Reinoud ous encourage à partir pour Hanoï demain – la situation dans le centre-ville n’est pas trop mauvaise, on devrait pouvoir atteindre l’auberge. On va donc partir, chassés par la déprime du Guangxi, par les perspectives de pluies torrentielles ici – pourquoi pas ? – et par le désir de poursuivre la route. Or comment, depuis Nanning, savoir si la route vers Ho Chi Minh City est fréquentable ou non ?

 

3 novembre 2008

Une fille en t-shirt jaune, alors que nous montons dans le bus pour Hanoït, nous dit « Welcome to Vietnam ». Nous voyons d’autres signes que nous en approchons : à l’arrêt toilettes, sur l’autoroute, les signes sont en trois langues, anglais, chinois, vietnamien. Certaines pancartes, à Pingxiang, ont aussi quelques mots de vietnamien.

Après un petit voyage en mini-bus ouvert d’un point à l’autre de la passe, on arrive dans un bâtiment de style colonial, où se trouve le contrôle des passeports. Même confusion qu’à l’ambassade, rue Boileau : masse de gens devant trois fenêtres à l’entrée, mais les officiels nous renvoient plus loin, au guichet des douanes, pour prendre une fiche d’entrée. Nous revenons, la fiche remplie, donnons le passeport à l’homme derrière la première fenêtre. Une foule de chinois se masse devant le troisième guichet, mais l’homme qui se tient derrière nous appelle avant eux, puis nous rend le passeport. On passe devant la visite médicale – un ordinateur prend automatiquement notre température, et je passe le test avec 37,5 °C (vestiges du rhum rapporté d’Hong-Kong), puis l’homme tend un papier plastifié qui demande, pour les frais de visite médicale, deux yuans ou l’équivalent en dongs. Je paye sans broncher, rigolant de cette petite surcharge au prix du visa, puis, dehors, nous attendons que sorte la fille en jaune de tout à l’heure, et la suivons dans un bus vert trop climatisé, mais sans télévision, qui va nous amener vers Hanoï.

Dès la première ville, sentiment très fort d’être arrivé dans un autre pays. Malgré la similitude des paysages, ils ont l’air plus tropicaux de ce côté – je vois plus de rouge et moins de blanc quand les flancs de la colline sont à nu. La ville aussi, que nous apercevons sur la froite, est plus colorée et plus décorée : toits à balustrades en style bordelais, façades roses, jaunes ou vertes ornées de motifs – et cette beauté des façades tranche sur les urs et les toits laissés gris. Cela ressemble à la République Dominicaine, paysages et maisons ; fantasme, sans doute, mais j’y sens la catholicité baroque des pays latins, le désir aussi, pour s’accomoder d’une relative pauvreté, d’orner les murs et les façades. Je remarque aussi, dans les champs, beaucoup de petites maisons, dans la ville, des maisons très étroites, à plusieurs étages, abritant sans doute une large famille, mais pas un collectif d’habitants. Sinon, rizières, bananiers, cannes à sucre, et quelques potagers près des maisons. Sur le flanc d’une colline, broutant, je vois mes premiers buffles. Un homme en chapeau traditionnel, un mètre en surplomb, les surveille.

A l’approche d’Hanoï, le paysage reste rural : vaches derrière la barrière de sécurité, rizières et bananiers. Beaucoup d’eau, qui, je suppose, tient aux inondations récentes. A gauche, dans ce qui semble un petit cimetière, une famille de canards se regroupe sur une tombe laquée, qui dépasse des eaux.

Le bus nous dépose près du centre. On marche à travers les flots de scooters et de mobylettes jusqu’à la Real Darling Guesthouse à deux pas du lac, recommandée par Reinoud. 9 $ la chambre, on prend, même sans fenêtres. On repart directement vers la gare où, sans encombres, on achète nos tickets pour Hué, sur le train de nuit de vendredi 7, pour 68 $. Guichetières efficaces et souriantes, on nous rend 500 000 dongs, en un seul billet, sur le billet de 100 $ ; nous l’échangeons contre cinq de 100 000, et ressortons dans l’agitation de la nuit tropicale.

Scènes de rue, des gens assis sur des tabourets, qui mangent ou vendent à manger, œufs blancs et chair dans des saladiers, feuilles, pommes, bouteilles et bananes, tout ça rythmé par le klaxon des mobylettes et des scooters. Un garçon passe, en chemise à rayures et pantalon, portant des gravats dans une bassine en plastique jaune qu’il vide en face, de l’autre côté de la rue. Laissant leurs tongs à terre, la plupart des hommes ont les pieds nus, posés sur d’autres tabourets.

Je me dis qu’ils ont beaucoup lutté pour cette liberté, et qu’ils méritent à présent de s’étendre un peu les orteils : l’homme en chemise et jeans devant moi doit avoir quarante ans – peut-être a-t-il échappé de justesse au napalm, enfant, comme cette femme qui sourit, dans son dos, chargée d’un énorme panier sur la tête.

Le soir, nous profitons du pouvoir d’achat post-colonial : restaurant à la carte, assortiment de plats végétariens, salade papaye et faux bœuf en soja, beignets d’aubergine, tofu frit, lassi. 145 000 dongs, soit 8 ou 9 dollars – il y avait des nems pour 30 000 dongs par personne, même pas 2 $, mais tant pis – les prix sont ridiculement bas pour nous. Puis nous prenons un dessert chez Thui Ta, yaourt au café pour moi, gâteau chocolat blanc pour Philip, en terrasse, face au lac, au centre d’Hanoï, pour 70 ou 80 000 Dongs, 5 ou 6 $. Il pleut très très légèrement, les voitures passent de l’autre côté, les phares et les lumières de la rue se reflètent dans l’eau, que la pluie légère fait miroiter, c’est paisible, et beau ; pourtant, je ne suis pas totalement à l’aise, je me demande, quelle violence autorise mon pouvoir d’achat local – et je m’en veux de cette fausse conscience, qui ne sait pas vraiment la cause de son malaise.

Puis avant de dormir, je m’énerve contre l’hôtel, dont les toilettes à l’européenne, après quatre chasses d’eau, n’ont toujours rien évacué : technologie primitive, inefficace ; désir d’être arrivé dans un pays civilisé, qui sache évacuer sa merde.

 

4 novembre 2008

 

Près du lac, et face à Papa Joe, chez qui j’irai prendre un verre après déjeuner, je savoure un expresso, le premier bon depuis Beijing – dans un bar à l’italienne, fauteuils rouges et noirs, au premier étage, murs couverts de galets blancs, poutres vernies noires au plafond. Tout à l’heure, marche sous la pluie : traversée d’un marché, poissons, fruits, crevettes et sacs d’épices, à la recherche d’un endroit pour déjeuner. Nous nous sommes arrêtés, trempés, dans un petit restaurant – juste une pièce avec la télé dans le fond qui diffusait un feuilleton chinois. Nous demandons, comme c’est la coutume ici, « how much, combien ? » La femme derrière le pot de soupe s’adresse à quelqu’un dans la pièce et, tournant la tête, nous voyons émerger d’un lit mezzanine presque invisible un demi corps d’adolescent, qui traduit le prix pour nous.

Je passe la journée sans Philip – nous nous sommes donnés rendez-vous à 18h30 ce soir à l’hôtel – et décide de faire un café crawl. Héritage français, les cafés d’Hanoï. Je suis dans un rez-de-chaussée sur rue, double porte en bois totalement ouverte, une plante qui pend depuis le balcon du premier étage, une autre, en pot, sur toute la hauteur du côté gauche. Musique jazz légère, tables basses en bois, petits tabourets. Sur ma droite, un homme seul lit le journal ; un couple en face mange des graines ou des cacahuètes. On m’amène une petite tasse de café noir, très fort, avec un sucrier sur le côté. Le bruit des klaxons, dehors, fait contrepoint au jazz de la radio, la lumière est douce : il fait juste un peu trop frais, conséquence de la pluie. Sur le mur, je vois un petit tableau rouge qui me plaît assez.

Je visite une boutique, à côté du lac, où l’on trouve de vieilles affiches de propagande. J’en vois deux similaires, deux femmes portant un panier d’oranges au milieu d’arbres stylisés portant des oranges et de vingt-trois paniers d’oranges, sur cinq rangs ; une femme déversant un panier de piments sur un tas de piments – des petits personnages stylisés dans le fond, portant des palans, ainsi qu’un tracteur à la remorque pleine d’un gros tas rouge. La légende dit « grow lots of chilli / oranges to increase the products for exportation and for the life. » Une autre affiche, sur le côté, encourage l’exploitation des bordures de champ pour la production de menthe et d’herbes aromatiques. Faut-il établir une causalité, des ces affiches encourageant la productivité maximale, et de la presse, de la foule qui se faufile dans chaque recoin des rues de la capitale : tout à l’heure, je suis revenu vers Hoan Khiem à travers un marché. Peu de place entre les étals, et pourtant, des scooters essayaient de passer, klaxonnant pour que les gens s’écartent.

Malgré le régime socialiste, il semble régner ici le plus grand degré de chacun pour soi. C’est vrai, peut-être des locaux ; ce l’est totalement des locaux dans leur rapport aux étrangers (qui sont les vaches à lait de l’économie touristique) et des étrangers entre eux. Je suis au balcon de Papa Joe, face au lac. Une blonde est assise à deux mètres de moi, nous sommes seuls dehors. Pas un échange de paroles, elle n’a même pas répondu par le regard au vague regard de complicité que j’ai tenté de lui jeter. Tongs aux pieds, seule au milieu d’Hanoï, elle est peut-être en quête d’elle-même, et ne voudrait pas qu’on la dérange. Idéal hippie, mélange d’égocentrisme absolu – la quête du moi vrai comme but à la vie – mais aussi culte de la force – ou que le plus fort moi l’emporte. Est-ce pour cette raison qu’ils aiment tant la jungle vietnamienne ? Ou serait-ce une attirance pour le bouddhisme, au moins dans sa version basse : atteindre individuellement le salut par mépris souverain pour le monde et les souffrances des autres.

(Autre piste, un pays jeune, adolescent par sa démographie, ce qui correspond à l’idéal hippie d’éternelle adolescence, éternelle quête du moi.)

Nous finissons la soirée, après un repas de poulet cinq saveurs, champignons, nems et poisson chat frit à l’aneth au Little Hanoï, dans le Minh’s jazz club, avec un jus de mangue frais. Le propriétaire, Quyen Van Minh, joue tous les soirs du saxophone live avec son orchestre. Est-ce un reste de la présence française – émulation des bars jazz parisiens de Montmartre ou Saint Germain des Prés ? Vestige de la présence américaine – ils n’ont pourtant jamais occupé Hanoï – ou quelque chose d’autre, une sorte d’anarchie, de culte du moi, de démonstration personnelle de sa propre force et de son talent – qui nourrit une scène jazz dans cette ville ? Je m’interroge, en écoutant Van Minh reprendre au saxophone « How bright the moon » : comment cette mélodie qui vient d’Amérique est-elle arrivée dans cette salle intacte – un peu comme un chant d’oiseau se déplace ? Et dans la façon dont la basse, le batteur et le piano soutiennent et reprennent le thème, je ne perçois nulle pentatonie cachée, nulle vietnamité qui surgirait, tout à coup, dans la musique.

Le public est pourtant mélangé d’européens et de vietnamiens – que viennent-ils chercher ici ? Comme au Little Hanoï, peut-être, un reste sentimental du Vietnam colonial, ou d’un mythique Hanoï cosmopolite qui, passée la victoire de Dien Bien Phu, serait devenu république autonome, et ne serait pas tombé dans l’engrenage de la guerre froide – et jouer cet air américain dans cette ville communiste est peut-être une façon de réconcilier l’histoire, avec nostalgie.

Comme pour contredire mes analyses, Philip me dit qu’il adore le pianiste « Why ? » « Because he’s not at all westernized. » Etonné, je demande ce qu’il entend par là : « His uncoolness ! » Il prend le jazz au sérieux, donc… ce qui viendrait confirmer, peut-être, mon idée : cette musique possède une importance historique, ici, maintenant, qu’elle n’a plus en Europe, ou dans les pays occidentaux. Je le regarde, il me fait penser à Jean-François, et pourrait incarner un style « communisme jazzy. » Il prend son rôle très au sérieux, mais l’allège par des blagues ou des expressions comiques, dont il est le meilleur spectateur. A côté de lui, le saxophoniste adopte un style que je qualifierais de « dramatic coolness » : mélange d’intensité dramatique et d’indifférence dans le mouvement du corps et du visage. Rien qui sautille ou dérape et, surtout, pas la moindre prise de distance à destination du public – au contraire, une solitude simulée. Ostensiblement, le pianiste est en rapport avec le public, et joue pour eux, soulignant d’une geste ou d’un regard telle note ou tel accord, les commentant, se détachant de la musique, et même, la jugeant, comme individu. Cette attitude, il l’adopte aussi par rapport aux autres musiciens du groupe. Il ne fait donc reposer l’exécution collective de la musique et sa réception par l’auditoire sur aucune communion mystique autour de l’idée musicale née sous ses doigts, mais au contraire, sur un constant effort de médiation dont il est, en tant qu’exécutant, le principal responsable. A l’opposé, le saxophoniste est tout entier dans ce qu’il joue, comme si les vibrations du saxo devaient mystiquement faire communier avec lui les trois autres musiciens de l’orchestre et la salle. Il fait vibrer le métal comme s’il était seul, ou que tous les individus rassemblés dans le bar étaient la même personne, en phase avec la même énergie mystérieuse ; une fois son numéro de bravoure achevé, cet homme, épuisé, s’asseoit, tournant le dos au pianiste qui, malgré l’effort, ne quitte tien de son humour ou de son effort médiateur en construisant l’architecture de ses variations. Le public, c’est rassurant, ne s’y laisse pas prendre, et sait qui mérite ses applaudissements.

Bien sûr, la structure même des instruments joue son rôle, un piano produit plusieurs notes à la fois, le pianiste est forcé de penser à leurs rapports, tandis qu’on ne sort qu’une seule note au saxo – note qu’il faut, de plus, produire avec son propre souffle – Apollon-Dionysos, toujours, dans le jazz comme dans la tragédie ; politiquement, charisme du chef qui crie fort, ou charisme de celui qui sait écouter chacun.

 

5 novembre 2008

 

Formation mandarinale au palais de la littérature : les vietnamiens prenaient part à des séries de concours, puis venaient, s’ils étaient lauréats de leur province, étudier au temple de la littérature d’Hanoï, les textes classiques du confucianisme, Analectes, Mencius, Grande Etude et Juste Milieu, plus les livres des Odes, Rites et Mutations, ainsi que des recueils poétiques et littéraires chinois. Des devoirs, très normés, petits et grands, faits régulièrement, leur permettaient, s’ils étaient réussis, de passer le concours, et de devenir mandarins. Ce type de cursus – étude des classiques, sélection par concours, formalisme du devoir – est (presque) strictement similaire aux classes préparatoires françaises, et particulièrement à la section classique de l’Ecole Normale Supérieure. Quant à l’architecture ordonnée du temple et des jardins qui le précèdent, avec les buis taillés séparant les pelouses de l’allée pavée, et sur chaque flanc, les étangs cernés de balustrades, elle évoque assez précisément les jardins à la française du Palais Royal et des Tuileries, le cloître d’Henri IV ou la cour aux Ernests à l’ENS.

Ce qu’on adore dans le temple ? Une statue de Confucius et ses disciples. Autour de la cour se trouvent des bâtiments qui contiennent maintenant des magasins de souvenir mais dans lesquels se trouvaient auparavant des statues de soixante-douze disciples du grand sage – comme, à l’ENS, les murs de la cour aux Ernest sont flanqués de bustes honorant les grands hommes des lettres et des sciences françaises – et depuis le toit, qu’il est est bon d’escalader, moine le dôme du Panthéon, dans lequel on honore les grands hommes, la Patrie reconnaissante.

Notons qu’on honore, dans le saint des saints, non pas seulement Confucius qui trône au centre, mais aussi les quatre disciples assis de part et d’autre qui l’écoutent – et donc, la situation d’apprentissage, de transmission, non pas seulement le génie, l’homme inspiré, dont la bouche et l’esprit génèrent miraculeusement les paroles de sagesse et de vérité.

Comme en France aussi, les textes classiques – et le style des bâtiments – sont issus d’une antiquité voisine, laine, grecque, ou chinoise importée, reproduite, et vue comme fondatrice.

Visite au musée des Beaux Arts, des salles d’art moderne : et malgré l’influence française, les œuvres sont distinctes. Essentiellement, par leurs couleurs sombres, fonds noirs, bordeaux, jaune sombre, et jamais blancs ou bleu clair, donnant l’impression d’un pays ténébreux, sans lumière. Dans les salles suivantes, plus récentes, deux thèmes : Hô Chi Minh, et la guerre. Je comprends enfin la raison des couleurs sombres : la laque, technique traditionnelle, permet ces trois couleurs dominantes, carmin, noir, et jaune d’or.

Scènes de rue nocturnes : une jeune femme brûle des billets pour les morts à même le sol, abritée derrière une planche en bois. Des femmes achètent des soutien-gorges, empilés dans le petit espace d’une boutique, et, sur le balcon d’une vieille maison, trois personnes font un feu, juste en dessous du linge qui sèche.

Gorge un peu sèche, yeux qui tient, la pollution, l’air humide, et peut-être le manque d’eau ; mais il n’y a nulle part de toilettes publiques, et pas toujours dans les cafés ; sans compter qu’il faut marchander – aussi – pour acheter la bouteille d’eau.

Quand nous rentrons à l’hôtel, notre chambre empeste. Il y a trois crottes de souris sur le lit de Philip – nous ne découvrons pas l’animal responsable – et tous les tissus, draps, serviettes et sacs de couchage, sont saturés d’humidité.

 

6 novembre 2008

 

Près d’une boutique de photocopies, dans le quartier français, des hommes prennent le thé dans la rue. Ils sont assis autour de petits tabourets en plastiques servant de table, sur des sièges de polystyrène expansé, trois ou quatre planches découpées grossièrement, superposées puis ficelées, surmontées d’une feuille de carton sur laquelle on s’asseoit directement. Derrière eux, des écorces de pomelos chinois pendues sur le rebort d’un muret, quatre côte à côte, identiquement découpées.

Nous avons acheté tout à l’heure, dans une librairie, des cartes postales groupées dans une petite pochette sous le titre « scènes de rue ». C’est cela qu’Hanoï offre à voir, les mêmes scènes de rue partout répétées, cette esthétique du quotidien – pelures de fruits joliment découpées, couleurs des marchandises à l’étalage, sourire sur les visages qui boivent leur café ; la ême impulsion, peut-être, à petite échelle, qui fait peindre en couleurs vives les façades étroites.

Par la fenêtre du café, je regarde passer le flot littéralement ininterrompu des mobylettes et des scooters – malgré le feu rouge au croisement. Constant mouvement d’êtres humains, constamment générés, constamméen disparus, comme autant de goutelettes, emportés par le courant de la ville, sans ordre, sans autre loi que la force intérieure qui les dirige, ici, là – mais par une amusante ruse de la nature, les fait tous converger dans les mêmes rues. Je me les représente ainsi, pris dans un cycle infini de mouvements, tournant, tournant dans les rues d’Hanoï jusqu’à leur mort, pour être remplacés par d’autres, plus jeunes, identiques.

 

7 novembre 2008

 

Prêts à partir d’Hanoï, dernière nuit dans l’hôtel bruyant. J’ai préparé les sacs pendant que Philip nous cherchait un hôte à Hô Chi Minh. Tous les tissus sont imprégné d’humidité, rendant nos sacs littéralement plus lourds qu’à l’arrivée. Je ne parle même pas de l’odeur, surtout celle des serviettes.

Tous les magazins d’Hanoï ont un petit autel : cuisines de rues, magazins de vêtements, cafés internet. Toujours la petite maison laquée rouge sombre, et les deux ampoules rouges, les offrandes de nourriture ou de thé, les bâtonnets d’encens, les petites statues. Mais qui représentent-elles ? Bouddha ? Les trois hommes ? Leur nombre même semble varier – ceci dit, Der Yang, lorsque nous parlions de religion, nous disait que le mot « Bouddha » sert à désigner n’importe quelle divinité. Ces autels seraient donc dédidés à je ne sais quelle mini divinité superlocale, de la boutique et de la famille, et le choix des statues et du nombre laissés à la charge du chef de famille, responsable du choix religieux pour son fonds de commerce ?

Après une marche infernale à travers les scooters et sous la pluie, nous arrivons à la gare, une heure en avance. Trois personnes essaient de nous guider jusqu’au train – que nous voyons à quai, quinze mètres plus loin ; contre pourboire, bien sûr. Nous arrivons à nous en débarrasser. Nous entrons : pop asiatique de mauvaise qualité, mise très fort dans le wagon. Les lits durs sont vraiment durs. Draps gris et sales, oreillers verts et sales, duvets verts et sales.

 

8 novembre 2008

 

Depuis la fenêtre du train vers Hué, le pays m’apparaît comme une gigantesque inondation. Des silhouettes fantômatiques, drapées de plastique bleu, rose ou marron, se déplacent parfois dans ce paysage sinistre ; et malgré la couleur des façades, je résiste mal à la dépression de ces flaques répétitives.

A l’approche d’Hué, la campagne est constellée de petits monuments bas qui ressemblent à des tombes, mais qui ne sont pas enclos dans un cimetière, ni même ne semble ordonnés de façon cohérente. Anarchie d’un culte des morts envahissant, tombe après tombe, l’intégralité du paysage, comme les scooters ont envahi les rues d’Hanoï. Car si les morts ne doivent pas se ranger, pourquoi les vivants le feraient-ils ?

Hué : les gens sont plus comiques et plus souriants. L’hôtelier veut nous louer sa chambre la plus chère, mais nous en montre une autre à moitié prix sur simple demande. On essaie de nous vendre une bouteille d’eau 10 000 dongs, mais quand Philip dit 8000, immédiatement, la vendeuse hoche la tête ; et l’assiette que nous commandons pour midi coûte 15 000 dongs par personne. Les rues sont plus larges aussi, de sorte qu’on klaxonne moins. Quant au temps, bah, depuis trois heures que nous sommes ici, nous n’avons eu qu’une énorme averse.

Dans la cité impériale – sur modèle chinois – nous voyons des kanji sur les portes et, dans un lac artificiel, des touristes nourrissent les poissons rouges, comme à Zhouzhuang. A l’entrée de la salle du trône, le garde est tourné vers une petite pièce à gauche : il regarde un feuilleton chinois, doublé en vietnamien. Je vois une flaque d’eau par terre : de l’eau coule du plafond, goutte à goutte, en plusieurs endroits sur les pavés royaux. Puis dehors, nous passon à côté de cours de tennis, devant une double statue de dragon et de phénix en plastique jaune.

 

9 novembre 2008

 

J’ai compris hier ce qui manquait au Vietnam de la chine et du Japon : l’esthétique du lapin mignon. Les images de bébés joyeux. Tout la célébration de l’enfance et du kitsch en plastique. Peut-être est-ce une conséquence de la structure démographique : la Chine, et le Japon, sont des pays vieillissants (quoique jeunes puissances), et les enfants, signes d’avenir, y sont l’objet d’une grande attention – tout le monde veut en avoir ; peut-être y a-t-il aussi nostalgie de l’enfance là-bas : nous avions vu, dans le métro de Tokyo, cet homme d’affaires en costume qui regardait avec envie sa petite fille penchée sur ses cahiers d’école.

Au Vietnam, les enfants ne manquant pas, les rues croulent sous la jeunesse, et hier soir, Thao nous a dit qu’elle avait sept sœurs. Mais, conséquence de cette prolixité, les enfants ne le restent pas longtemps : vite, il faut qu’ils s’occupent des frères et sœurs, de la cuisine, et du magasin. Puis, comme font les adolescents, ils rejettent les signes de l’enfance, et prennent l’air dur, sérieux et faussement roué des ados, par désir ou par réaction. Sans être adultes, cependant, car il n’y a guère d’adultes ici, pour les encadrer – les visages donnent l’impression qu’existent uniquement les adolescents, quelquefois attardés, légèrement frippés, ou les vieillards.

Peut-être est-ce là ce qui plaît tant aux hippies chevelus en quête d’eux-mêmes ? D’où peut-être aussi cette espièglerie et ces tentatives – souvent ratées – d’être le plus malin, de ne pas obéir, cette ironie des hôteliers ou de Thao. Comme les adolescents donnent à croire – et souvent croient eux-mêmes – qu’ils ont tout vu, tout compris, et qu’ils sont plus malins que les autres. Aussi, de là cette énergie mal canaisée, ces mouvements permanents qui ne donnent guère de résultat. Cette hâte à sauter sur le client, conjointe à l’incapacité de l’écouter ou de négocier habilement avec lui. D’où le goût pour le bruit, et d’où la dureté.

 

10 novembre 2008

 

Dernières visions d’Hué : peinture moisie bleue dans la salle d’un restaurant Pho, face à la gare. Dans le fond, qu’on voit à travers une grille, un couple de vieillards assis sur le lit regardent la télévision, tandis qu’à la table à côté, le gérant-propriétaire escroque deux australiens dégoûtés de la pluie, en leur vendant trop cher une excursion qui ne les intéresse pas.

Hier soir, plus amusant : j’ai préparé le dîner dans la chambre que Thao partage avec sa sœur. Beignets d’aubergine et courgette, tomates au coriandre, une belle réussite, vue les condistions : lumière au néon minimaliste, mini-gaz individuel, et le sol cimenté comme plan de travail. Au mur, du papier légèrement gonflé par l’humidité, les trous rebouchés au papier journal par endroits. Sur le mure du fond, derrière le lit, photo de pop star asiatique. En face, appuyée sur le bord du bureau, visage d’une vierge Ave Maria qu’accompagnent une ribambelle d’animaux et nains en plastique, comme Blanche-Neige.

Le voyage avait bien commencé : nous étions seuls dans la petite cabine à quatre lits – 740 000 dongs par personne – et pouvions tranquillement admirer les vagues de la mer de Chine méridionale, discuter, faire du chinois. Mais à Da Nang, une femme à bébé nous a rejoints. Installation du bambin, puis de la femme – grand-mère, je suppose – allongés comme il convient pour dormir. Et bien sûr, au premier rayon de soleil, elle a voulu fermer les rideaux, pour le bébé. J’ai réussi à laisser la moitié de la fenêtre ouverte, puis Philip et moi sommes partis en expédition vers le wagon restaurant. Traversée d’une mer de pieds nus et de corps avachis sur le sol ou les sièges, à divers stades de sommeil. Ni musique, ni télévision, ni livres ou journaux, quelques rares jeux de cartes ou conversations, mais, pour la plupart, sommeil. Puis, dans le wagon restaurant, soupe pho suivie d’un café, sur fond de musique dance, « don’t you wish your girlfriend was hot like me », suivant « put your hands up in the air ». A fond.

Quand le train passe à travers les rizières, certaines vaches s’enfuient, effrayées.

 

11 novembre 2008

 

Influence française : Hô Chi Minh City ressemble à la France, mais pas à Paris. Plutôt à la côte méditerranéenne, Marseille, ou certains coins de Nice. Architecture baroque exubérante, immeubles art déco, longs volets verts ou bois, chaleur, soleil, et légère indolence. Au restaurant français dans lequel nous avons déjeuné, j’ai vu des bouteilles de Ricard et, dans les toilettes, une affiche pour le transporteur marseillais Paquet, proposant d’emmener voyageurs et marchandises vers Alger, Constantinople ou la Mer Noire.

Paresse – absurdité : nous essayons d’entrer au jardin botanique. Nous longeons d’abord le mur des chantiers navals et de la marine militaire – on a réservé le front de rivière à l’armée plutôt qu’aux promeneurs – puis après cinq ou dix minutes entre voitures et klaxons, longeant un autre mur d’école cette fois, couvert de dessins représentant des animaux et des enfants, nous arrivons dans la rue du jardin botanique. Mais il est muré, comme le reste. On trouve une première porte ; un garde nous fait signe d’aller plus loin pour acheter un billet. Seconde porte, et même histoire. Puis, tout au bout de la longue rue, cinq cent mètres plus loin, nous trouvons l’entrée. Mais pourquoi tous ces gardes antipathiques, assis sur une chaise en plastique à côté d’une porte, ne vendent-ils pas eux-mêmes des billets ? Pourquoi tout prend-il ici de ces airs absurdes ? Et pourquoi ce sentiment de méfiance universelle, comme si nous essayions sans arrêt de flouer le peuple vietnamien ? Je déteste chaque jour un peu plus le pays.

Dans une allée du parc, un jeune papa nous montre à ses deux petites filles en robe rose, l’air de dire, « regardez les gringos ». Mais assomées par la chaleur ou l’indolence ambiante, elles ne tournent même pas la tête.

Je ressens ici le même type d’agressivité qu’à Paris, de la part des fonctionnaires et des emplois fixes : on n’est pas en terrain conquis. Mais cette attitude contraste étonnamment avec le démarchage intensif des conducteurs de motos, taxis et vendeurs de t-shirts ou cartes postales ambulants – j’ai même dû répéter plusieurs fois « No, thank you, I do not need a hamock » en marchant vers la cathédrale. Et je trouve la situation linguistique extrêmement confuse. Je commets la grossièreté de m’adresser à tous les vendeurs, cafetiers et restaurateurs en anglais, sans articuler même un salut vietnamien. Ce qui me vaudrait à Paris la plus grande hostilité. Mais ces gens s’adressent à moi, de même, en anglais, souvent même avant que j’aie l’occasion d’ouvrir la bouche, comme si dans mon pays, c’était la langue officielle. Je réponds donc à l’ignorance par l’ignorance. En Chine au moins, les vendeurs de rue conservaient l’élégance de ne pas parler un mot d’anglais : l’effort éducatif était investi dans d’autres domaines. Ils ne parlaient pas une langue européenne, mais souriaient, savaient négocier, et se montraient aimables, efficaces et prévenants. Non pas que l’évidente aliénation culturelle ici – combien d’efforts ont-ils dû investir pour maîtriser l’anglais comme ils font – n’entraîne que dépit et ressentiment.

 

12 novembre 2008

 

Nord-sud : hier soir, je parlais avec Viet, l’ami de notre hôte qui m’a conduit sur sa moto, de notre expérience difficile à Hanoï – notamment les étranges coutumes de vente. Il m’a répondu, « northern people, they’re communist », et lui-même les trouve difficiles. Pour la première fois, nous avons été satisfaits d’un commerçant vietnamien aujourd’hui. Nous marchions sur De Thom, dans l’enclave touristique, sacs de linge à la main, cherchant une laverie. Un petit homme très brun nous hèle « you look for laundry ? » puis nous guide au fond d’une petite allée sombre, entre deux immeubles. On pèse notre linge, un dollar par kilo, nous récupérons tout ça demain. Sans lui, nous n’aurions jamais trouvé cet endroit qui n’aurait pas de clients sans lui. Pratique.

Dans le bus pour Cho Lom – 3000 Dong le billet – confort : climatisation, sièges en skai gris. Et la radio, bien sûr. Mais l’ambiance est très différente des bus chinois, d’Harbin, Beijing ou Nanning : visages sérieux, les corps sont séparés autant que possible, un par groupe de deux sièges, et personne ne parle à personne. Isolation fière, il y a quelque chose d’espagnol dans les vietnamiens, mélange de bordel, d’exubérance, de mauvais goût, et de rigueur orgueilleuse. Viet, hier soir, nous disait, en comparaison des chinois, qu’ici les gens sont plus distants, plus difficiles d’abord. « They’re proud ». Et d’un point de vue chrétien, c’est l’un des sept péchés capitaux. Faut-il, comme dans Le Cid, mettre en rapport cet orgueil et le culte des mânes ?

Après une visite au marché de Cho Lom – les vendeurs y sont aussi désagréables qu’au Nord – nous visitons la pagode Ha Chuong. Débauche napolitaine de statues brillantes, couleurs et plateaux tournants porte-bougies. Plusieurs scènes, plusieurs divinités, dans leurs tabernacles rouges, serties de néons clignotants. Les yeux piquent, effet de la fumée qu’émettent les nombreux bâtons d’encens. Devant l’entrée, nous voyons une vieille femme qui s’incline devant la statue d’un roi divinisé, brandissant une poignée de bâtonnets couleur safran. Toutes les inscriptions dans le temple sont en bilingue, chinois-vietnamien. Sur la droite, à l’intérieur de l’enceinte, une famille vend de l’encens pour le culte, acheté sans doute en gros pour beaucoup moins cher au marché voisin.

Dans la soirée, tout à coup, le pays s’illumine : nous prenons le bus 150 jusqu’au quartier de Viet, traversant la ville, vitrines illuminées, magasins, vie de la métropole. Puis sur l’avenue qui poursuit Dien Bien Phu de l’autre côté du bras de rivière, nous achetons fruits et gâteaux, que nous n’avons pas besoin de marchander. Traversée du quartier, quelques adolescents tentent de nous attirer vers les restaurants qui les emploient, mais sans excessive insistance. Nous voyons des scènes de vie quotidienne, salons de coiffure, vieilles dames sur les balcons, marchands de journaux et de fruits. Puis nous pénétrons dans la longue impasse au fond de laquelle nous résidons, satisfaits qu’hospitalityclub nous ait emmené dans un endroit si typiquement local. Viet arrive une demi-heure plus tard avec de la soupe de bœuf – en sachet plastique – et deux collègues à lui nous rejoignent après le repas, dont une superbe jeune femme au visage carré, cheveux longs, le corps et les traits fins. Belle analyste financière, épouse d’un trader, tous les deux intelligents, comiques, et fins. Tout à coup, je me mets à penser que la Chine produit en moyenne des citoyens plus souriants, mais que le genre d’esprit, légèrement combattif, développé par ce couple et par Viet, notamment le sens de la moquerie qu’ils semblent avoir, est le résultat de familles plus nombreuses, et d’un pays qui doit résister à des voisins puissants, bref, qu’il y a de l’espoir, et beaucoup d’intelligence, chez les vietnamiens éduqués de Saïgon.

 

13 novembre 2008

 

Etrange religiosité vietnamienne : sur la route vers Cao Dai, dans les faubourgs nord de Saigon, nous voyons toute une série de statues en céramique, représentant le Christ, bras ouverts, la vierge, ou la déesse blanche, posées sur le balcon du dernier étage. Taille humaine, elles prennent une place folle. Pourquoi faut-il avoir de telles images divines chez soi ? Ne devraient-elles pas être communes, partagées ? Mais on en vend plus en les individualisant ! Nous voyons sur le bord de la route un homme qui vend des glaces et de petits bouddhas plastifiés en couler vive. Le marché du religieux doit être immense ici – des rues entières y sont consacrées, et c’est le principal souvenir qu’on rapporte de sa visite. Un pays, donc, foncièrement idolâtre.

A Trang Bang, nous voyons notre premier édifice cao-dai, une sorte d’église en style hindou syncrétique, avec des toits à pignons relevés, et sur la façade bleu clair, un grand œil entouré de nuages en céramique. Puis nous arrivons au temple : un grand bâtiment rectangulaire, avec une colonnade rose ; autour des colonnes s’enroulent dragons et nuages brillants. Au milieu, l’œil de la divinité – un œil gauche – regarde l’assemblée depuis un grand globe. Au-dessus, Confucius, Jésus et Buddha, superposés, président au service. Mélange, syncrétisme new age, édifice d’un kitsch suprême, apologie du fabriqué. Superposition laquée d’importations culturelles – comme laisserait supposer le nom de la colonie française, Indochine, superposition de deux mondes, l’endroit n’est même pas répugnant, juste aberrant, superficiel et sans fond.

Et pourtant, des floppées de touristes intéresss prennent des photos des lotus en stuc et du plafond bleu ciel étoilé reproduisant ainsi l’image de l’image de l’image, engendrant une suite infinie de simulacres abêtissants. Car cette juxtaposition rose et souriante exclut la critique, la recherche des contradictions. Le textuel a la possibilité de contradiction – comme d’accord – mais l’image, l’idole, n’aura jamais de contradictions internes. On est par-delà le juste et l’injuste, ou le vrai et le faux, dans la pure synthèse émotionnelle du tout à la fois, fabrication pure, arbitraire.

Et c’est finalement cela qui domine : l’arbitraire du choix. Pourquoi Jésus plutôt que Mahomet ? Pourquoi pas Lao Tseu, la Sainte Vierge ou le Dieu Kangourou ? Sous prétexte de synthèse et d’universel, une telle religion ne peut qu’attiser les haines, établissant une implicite hiérarchie, tout en prétendant les abolir. Tout le monde photographie, mais une femme a brassard jaune, me voyant écrire, me regarde avec suspicion. Je ressors finalement face à l’image de Victor Hugo coiffé d’un tricone écrivant « amour et justice » à côté d’un vieux sage chinois, sur une table de pierre rayonnante. Au lieu des commandements précis de l’Ancien Testament, donnant des possibilités réelles aux hommes – ne pas tuer, ne pas voler – cette religion n’offre que deux principes généraux, reliés par une conjonction vague, et flottant dans une vague nébulosité bleue, sans personne, sujet, mode ou temps, dégrammaticalisés.

Nous rentrons avec difficulté dans la ville. Les rues sont bouchées par les nuages de motos et scooters. Je regarde les visages quand ils ne sont pas couverts d’un masque respiratoire et remarque leur jeunesse – mais cette fois, c’est avec terreur, peur de cette vague jeune et bruyante, et son énergie désordonnée qui cherche un exutoire.

Et cette adolescence omniprésente finit par se concrétiser en un repas terrible : on retrouve Thons et Viet face à l’Highland Café, comme prévu. Thong nous emmène autoritairement au marché. Viet commande, sans nous demander ce que nous aimons ou voulons. Les plats arrivent, les plus intéressants sont du côté de la table où sont réunis les vietnamiens et, sans nous proposer le premier morceau, sans nous expliquer ce qu’on vient d’apporter, Viet et Thong, et leurs deux amies, se roulent des feuilles et du poisson, tandis que nous mangeons tristement du riz blanc, mouillé de légumes verts à l’ail gorgés d’eau, tout juste relevés par une crevette grillée mi-crue, qui sent l’ammoniaque. On parvient à s’échapper, nous allons manger un gâteau face au continental – et les pâtisseries sont tout aussi mauvaises que le repas, bizarre goût chimique, pas fraîches. Nous buvons tristement nos smoothies, en pestant contre ce pays qui n’applique pas les lois élémentaires de l’hospitalité, tout en comptant les heures qui nous restent avant de franchir la frontière cambodgienne.

 

14 novembre 2008

 

Images paisibles de la vie paysanne, à quelques kilomètres de Moc Bai : buffles baignant dans les rizières inondées, sur lesquels se perchent les aigrettes blanches, et paysant flottant sur l’eau dans leurs longues barques plates. Puis nous passons la frontière à Moc Bai, dans la même confusion qu’à l’arrivée, laissant derrière nous les gardes désagréables et leurs regards méchants.